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© julie de tribolet

L'expérience de la mort imminente et la seconde vie

Publié lundi 13 juillet 2020 à 09:14
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Publié lundi 13 juillet 2020 à 09:14 
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Philippe Boissonnas, le secrétaire général de la Fondation internationale pour la recherche en paraplégie (IRP), n’est pas près d’oublier le 9 septembre 2019. Ce jour-là, il s’est noyé. C’était au large de Patmos. Et son cœur s’est arrêté de battre.
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A Genève, tout le monde connaît la silhouette altière de Philippe Boissonnas, le secrétaire général de la Fondation internationale pour la recherche en paraplégie (IRP). Sur le papier, il a tout pour être heureux. Mais le 9 septembre dernier, en quelques secondes, sa vie a basculé. Il s’est noyé au large de Patmos. Cela est arrivé à d’autres avant lui, mais rares sont ceux qui sont revenus à la vie pour le raconter.

Philippe Boissonnas a accepté de raconter à L’illustré son expérience de mort imminente parce que son témoignage rassure ceux qui ont peur de la mort, la leur ou celle des autres. Il fait partie de ces personnes qui, quelques minutes durant, ont aperçu la possibilité d’un après, serein, paisible, et approché ce grand mystère. Son repêchage improbable par le conducteur d’un bateau qui passait par là, son transport au dispensaire de Patmos, son cœur qui s’arrête, sa réanimation, son combat pour rester, tout cela est une matière à roman extraordinaire. Sauf que tout est vrai.

Son histoire, comme il le dit, est «une expérience très particulière, mais très simple». Depuis dix ans, ce père de trois filles qu’il a eues avec son ex-femme, Nicole, partage la vie d’un homme, Junior Ferrari. Ce changement d’orientation sexuelle s’est fait naturellement et est un non-sujet dans son entourage. «Nous vivons dans une société judéo-­chrétienne, avec la notion du bien et du mal très ancrée et la conviction de ce qui est juste, faux, bon, mauvais. Je pense que seul est juste ce que l’on fait avec son cœur, ce que l’on vit avec son âme», dit-il.

En ce 9 septembre 2019, le couple est en vacances avec des amis à Patmos. Et comme chaque année, Philippe Boissonnas décide de rejoindre une île à la nage. Il estime qu’il lui faudra environ quarante minutes pour l’atteindre. Il fait beau, la mer est calme, il a fait cela des dizaines de fois, il est serein. Il dit au revoir à son compagnon, à ses amis et plonge dans cet élément qui lui est familier. «Cela fait partie de mon hygiène de vie de nager pendant une heure et demie au large, pendant les vacances, explique-t-il. Je fais cela depuis près de vingt ans. Je n’ai jamais eu peur en mer. Le grand bleu, c’est quelque chose qui m’attire. Certains admirent le ciel, moi, je suis fasciné par la profondeur des abysses.»

Quarante minutes plus tard, il atteint l’île espérée, se laisse sécher par le soleil et décide de rejoindre la plage. «Je voyais bien que le vent se levait et que la mer se soulevait, mais j’ai continué à nager. Et soudain, j’ai pris conscience que je n’avançais pas. L’erreur que j’ai faite, à ce moment-là, c’est de ne pas prendre le courant et de retourner sur l’île en attendant que l’on vienne me chercher. Mais comme j’avais déjà amorcé un bout du retour, je me suis dit que, la terre ferme n’étant pas loin, si j’arrivais à l’atteindre, je pourrais rentrer à la plage à pied.»

La dernière image que j’ai eue, c’était le fond

Philippe Boissonnas a continué, recevant les vagues dans la bouche, dans les yeux, essayant toutes les nages, se mettant sur le dos, «mais c’était encore pire et mon corps était de plus en plus fatigué. Je n’étais qu’à 150 mètres du rivage, mais je n’y arrivais pas. La seule solution était de puiser dans toute l’énergie qui me restait et d’aller jusqu’au bout. J’ai tout donné jusqu’à ce que je me tétanise dans l’eau. Je n’arrivais plus à faire des mouvements réguliers. Et là j’ai pris conscience que, si je n’arrivais plus à nager, j’allais me noyer. Je me suis dit alors que le grand bleu, pour moi, c’était maintenant.»

julie de tribolet
Cet œil protecteur acheté en Grèce évoque pour lui la sérénité et la modernité.

Ce serait donc cette heure et ce jour-là? «J’ai crié à l’aide, au milieu de la mer, alors que j’étais seul, et j’ai senti mon corps couler. J’ai eu une pensée pour ma mère, je trouvais injuste de partir avant elle. J’étais entre deux eaux, quasiment évanoui, et la dernière image que j’ai eue, c’était le fond. J’ai poussé sur un immense caillou de toutes mes forces avec mon pied, et après je ne me souviens plus de rien.» Entre ce moment, sa noyade, et celui où il est revenu à la vie à l’hôpital de Patmos, Philippe Boissonnas n’a aucun souvenir. Tout ce qu’il raconte lui a été répété par d’autres.

«J’avais échoué sur une plage de galets, relate-t-il. J’ai quand même le souvenir d’une image, une lumière très forte, très bleue, juste au-dessus de moi. J’ai senti que, à ce moment-là, il y avait quelque chose en dehors de moi, une force, qui a fait que je vivais encore. Ce n’est pas un souvenir. C’est une sensation ancrée en moi. Après cet accident, j’ai suivi une thérapie d’EMDR («eye movement desensitization and reprocessing» ou désensibilisation et retraitement des informations avec l’aide de mouvements oculaires, ndlr). Et au fil des séances, en revivant la scène, je me suis rendu compte que ce que j’avais vu, c’était plus qu’une sensation de chaud et de soleil: c’était une énergie.»

Tandis qu’il agonisait, par l’un de ces hasards vertueux, un bateau est passé devant la crique. A la barre, un habitant de l’île faisait faire du wakeboard à deux enfants. Les vagues les ont fait tomber à cet endroit précis. Le conducteur du bateau a arrêté le moteur pour les récupérer et a entendu un râle. L’un des garçons a vu un homme couché à plat ventre sur la plage. Ils sont allés le chercher. «C’était moi. Je me souviens seulement d’avoir entendu une voix qui disait en anglais: «Sir, don’t die, don’t die» («Monsieur, ne mourez pas, ne mourez pas», ndlr). Je ne me rappelle rien d’autre. Certains sens fonctionnaient encore, donc je savais que j’étais encore vivant.»

Ils ont réussi à le hisser sur la plage arrière du bateau, ont appelé la police et l’ambulance, et l’ont ramené sur la plage. Comme ils hurlaient «Au secours!», les amis de Philippe Boissonnas se sont levés, ont vu son corps violet, son visage blanc, son ventre gonflé, le filet de sang qui sortait de sa bouche. Ils ont pensé qu’il était mort. Par chance, un médecin était présent sur la plage et il a remarqué qu’il respirait encore.

Ce corps, que je laissais devant moi, était très lourd

L’ambulance est arrivée au bout de dix minutes. Les infirmiers ont chargé Philippe Boissonnas pour l’emmener au dispensaire et là, dans l’ambulance, son cœur s’est arrêté. «D’après les médecins, cela n’a duré que quelques minutes avant qu’ils réussissent à me réanimer. Mais à ce moment, j’ai senti que je quittais mon corps. Je ne suis pas resté assez longtemps dans «l’après» pour bien le raconter. Je n’ai pas revu ma vie défiler à l’envers, comme de nombreuses personnes qui ont fait des expériences de mort imminente l’ont raconté, mais j’ai ressenti un passage très lumineux et serein. J’ai perçu que je m’élevais en arrière. Ce corps, que je laissais devant moi, était très lourd. J’abandonnais tout ce qui était pesant et ne partais qu’avec des souvenirs positifs. La sensation était très particulière. Il n’y a pas de mot pour l’expliquer. La texture dans laquelle je me trouvais était comme de la ouate ou de la barbe à papa, d’un bleu un peu laiteux. Comme ces nuages que l’on voit à travers un hublot, dans un avion. On a le sentiment que l’on pourrait marcher dessus, mais cela n’a pas de consistance. J’ai ressenti un mouvement d’élévation…»

Puis l’électrochoc l’a ramené à la vie. «J’avais le sentiment d’être un poisson qui se fait ferrer au bout d’un hameçon. Vous vous trouvez dans un endroit où vous vous sentez bien et, soudain, c’est comme si l’on tirait sur une corde et que l’on vous ramenait quelque part, dans une chambre toute blanche, avec un médecin et deux infirmières. Je n’avais aucune idée du lieu où je me trouvais. Je ne savais pas ce qui m’était arrivé. Mes seuls souvenirs étaient: «Je me noie» et «Je me réveille». Ce fut un choc. Je ne savais pas qui étaient ces gens. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Et avant que je réalise que je m’étais noyé, j’ai vu mon maillot de bain. J’ai demandé si mon compagnon était là et le médecin l’a fait entrer.»

Junior Ferrari lui souriait, malgré l’angoisse, malgré tout. «On n’a pas le temps de désespérer ni de s’effondrer dans une telle situation, on doit juste trouver des solutions, explique ce dernier. Heureusement qu’il y avait un médecin sur la plage, sinon Philippe ne serait plus là. J’ai toujours pensé qu’il fallait faire un massage cardiaque pour réanimer une personne, mais il m’a expliqué qu’avec un noyé, il ne faut surtout pas faire cela car on risque de détruire tous ses organes internes. On doit le mettre de côté pour que l’eau coule et c’est tout.»

Philippe Boissonnas n’avait plus d’oxygène dans le sang et son sang avait coagulé. Le médecin et les infirmières ont tout fait pour le sauver. Quand, au bout de trois heures, ils ont vu qu’il allait vers le mieux, ils ont appelé un hélicoptère militaire pour l’emmener aux urgences de l’hôpital de Rhodes. «Cette nuit-là je n’ai pas dormi: j’avais le sentiment que si je m’endormais, je ne me réveillerais pas, raconte-t-il. Au petit matin, quand j’ai pu récupérer mon portable, j’ai appelé mon père, mes enfants, mon ex-épouse, et après, j’ai fait un truc très bizarre: j’ai écrit tout ce que je me rappelais et j’ai publié mon récit sur Facebook. Et là, il s’est passé quelque chose de phénoménal. Au moment où je l’ai publié, j’ai senti que j’étais porté par les autres, que je recevais des vagues d’énergie.»

julie de tribolet
Dans le jardin des roses de sa grand-mère. Pour Philippe Boissonnas, les mains dans la terre, c’est le retour aux sources.

Les amis de Philippe Boissonnas, qui ont reçu son récit comme une météorite au milieu de la table du petit-déjeuner, n’ont pas tous réagi de la même manière. Certains ont cru à une blague, l’un d’entre eux a pensé qu’il publiait le synopsis d’un futur roman, mais ceux qui ont compris ont immédiatement réagi: soit par écrit, soit en appelant directement son compagnon. Qui, bien sûr, n’était pas au courant de la publication sur les réseaux sociaux. «J’avais réussi à trouver un hôtel vers 3 heures du matin. Le temps que je m’endorme, il était 6 heures. Et à 7h30, le téléphone a commencé à sonner sans fin. Je ne savais pas où j’étais, je ne comprenais rien, jusqu’à ce que je voie le message qu’il avait publié. J’ai passé des heures à raconter la même histoire à ses proches, tout en revivant les émotions de la veille. C’était un cauchemar. Quand je l’ai revu plus tard, je l’ai engueulé. Ce n’était vraiment pas le moment d’écrire un truc comme ça!»

Il a lutté pour me ramener aux miens, à ma famille

Pourtant, d’après la psychothérapeute qui a suivi Philippe Boissonnas après son accident, c’était une bonne idée. En mettant son expérience par écrit, il a permis qu’elle sorte de lui, pouvant ainsi la regarder sous un autre angle. «Mon compagnon est essentiel dans ma renaissance. Pendant dix jours, il a réussi à rester face à moi et face à lui-même, sans panique, explique-t-il. Il a lutté pour me ramener aux miens, à ma famille. Je pense qu’il a vécu quelque chose de terrifiant, car lui, il a tout vu. Il ne savait pas si j’allais m’en sortir, mais il me rassurait, il me disait: «Tout va bien, reste, on a besoin de toi.» Il m’a ancré. Il fut comme une amarre.»

Six mois plus tard, le Covid-19. En mars dernier, Philippe Boissonnas, qui s’était doucement remis de son accident, se sent fiévreux, grippé. Il se rend à la Clinique des Grangettes, où il est diagnostiqué positif au Covid-19. «Quand j’ai appris que j’avais attrapé le virus, je me suis dit que c’était encore une épreuve. Mais je n’étais pas angoissé. J’ai publié mon histoire le jour même sur Facebook. Pas pour faire du voyeurisme, mais pour donner un visage à quelque chose d’invisible et d’inconnu. Beaucoup de mes amis l’ont eu et l’ont caché. J’ai été élevé dans une famille protestante, où l’on ne racontait jamais ses problèmes. Je ne suis pas comme ça.»

Que reste-t-il de cette expérience? «L’accident de Philippe m’a fait prendre conscience que la vie était courte et pouvait s’arrêter d’une minute à l’autre, explique Junior Ferrari. On est à la plage, en vacances, et en quelques secondes tout peut basculer. Il faut mieux vivre notre présent et moins se projeter dans le futur. Quant au passé, il est passé. Après un épisode comme celui-là, on voit tout ce que l’on ne veut plus vivre. Je n’ai jamais laissé aux autres l’espace de me juger et je ne me suis jamais laissé atteindre par leur jugement, mais je dois changer tout ce qui doit l’être, parce qu’aujourd’hui certaines choses ne fonctionnent plus.»

Cela m’a appris le détachement

«On m’a posé beaucoup de questions. «As-tu vu Dieu?» «As-tu entendu des voix?» Je n’ai pas entendu de voix, explique Philippe Boissonnas, mais j’ai senti une énergie de vie extrêmement forte qui m’a donné de l’élan. Il fallait que je m’en sorte. Pourquoi? Je ne sais pas. Je suis là parce que je suis là. Et j’ai envie de vivre, longtemps et heureux, même si ce n’est pas moi qui décide. Cela m’a appris le détachement. Quand je réfléchis à cette expérience, j’essaie de lui donner une dimension intéressante. Quand on quitte la vie, on part, me semble-t-il, avec les belles expériences que l’on a vécues avec les gens. Je n’ai pas senti que ce passage était terrifiant et ce sentiment, je le porte au quotidien. Il faut douze mois pour traverser une expérience de ce type. Le premier mois fut très lourd, le sixième l’est déjà moins. C’est une renaissance. Le 9 septembre prochain, si le confinement le permet, j’aimerais être à Patmos. Je veux refaire le même chemin, mais avec un bateau cette fois. J’ai juré à tout le monde de ne plus repartir à la nage en haute mer.»


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