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Société

«L’humain de 2021 est un Celte avec un smartphone»

Fin observateur de la vie sociale, le sociologue et historien valaisan Gabriel Bender livre sa vision décalée de la crise qui nous assaille depuis bientôt un an. Analyse avec recul mais sans filtre, ni langue de bois.

Gabriel Bender: «Avec la crise actuelle, ce qu'on ne veut pas voir devient visible.»

SEDRIK NEMETH@, Sedrik Nemeth

- 19 mars 2020. La Suisse est confinée et en état de choc. On s’aperçoit très vite que le pays n’est pas préparé à cette épreuve. Mais peut-on se préparer à une crise pareille?
- Gabriel Bender: La vraie question est pourquoi n’étions-nous pas préparés alors que le risque était connu et parfaitement scénarisé?

- C’est-à-dire?
- L’Office fédéral de la protection de la population tient à jour la liste des dangers qui nous guettent avec les parades appropriées. Catastrophes industrielles, naturelles, attaques terroristes, guerre et épidémie. On investit des dizaines de milliards pour se prémunir contre les trois premiers, et contre l’épidémie, on se prépare comment? Rien! Zéro. Pourtant, en un siècle, les tremblements de terre ont fait quatre morts et les épidémies 30 000 dans notre pays.

- L’armée et la protection civile sont également préparées à ce genre de situation, non?
- La protection civile suisse a investi des dizaines de milliards pour construire des abris antiatomiques. Puis, privée de menace, elle a envoyé ses hommes damer des pistes de ski. J’ai moi-même été formé comme chef d’abri antiatomique puis convoqué pour nettoyer les alpages et entretenir des sentiers pédestres. Le jour où l’état de pandémie a été décrété, la protection civile n’a même pas été mobilisée. L’armée est venue faire la circulation sur le parking en tenue de combat. Tout ceci met en lumière l’aberration d’un système incapable de prioriser les risques même si on ne peut pas tout prévoir.

- Comment faire mieux?
- En Suisse, nous construisons partout des infrastructures capables de gérer d’énormes flux. Les amphithéâtres dans les universités, les aéroports capables d’accueillir les pics de fréquentation, les chemins de fer de gérer le trafic aux heures de pointe. On calibre les câbles et les tuyaux pour que la livraison soit garantie lors de fortes demandes. En revanche, pour la santé, on a décidé que les hôpitaux devaient fonctionner à flux tendu. A la première averse, ils débordent. Ce n’est donc pas une crise sanitaire mais bien une crise hospitalière que nous vivons. Les responsables de la débâcle ne sont pas les adolescents qui s’embrassent dans la rue mais l’idéologie qui a sous-dimensionné nos infrastructures en partant du principe que la maladie était un business et la santé un luxe.

Le sociologue Gabriel Bender.

SEDRIK NEMETH@, Sedrik Nemeth
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- Alors que la grippe espagnole touchait la population jeune, ce virus frappe les personnes âgées. Il est difficile de cibler précisément les besoins…
- Le nombre de personnes très âgées augmente d’année en année, tout comme l’espérance de vie. On sait que cette population nécessite des soins particuliers. Pourtant, à chaque crise, on semble découvrir sa fragilité et ses besoins. Interrogeons autorités et responsables politiques qui réduisent le service public.

- En clair, nous avons refusé de voir arriver une crise annoncée?
- Une crise, c’est quoi? Un moment de tension extrême, où la triste vérité est mise en lumière. La crise révèle l’image comme le révélateur la photo. Ce qu’on ne veut pas voir devient visible. Et que voit-on? Le visage de l’extrême pauvreté dans l’opulente Genève, la fragilité économique de nombreux indépendants et des artistes, la fracture numérique entre élèves d’une même classe, les privilèges et les injustices, mais également la dépendance folle à l’égard de la Chine, qui nous a livré le virus et les solutions.

- On a observé des tensions énormes alors qu’on appelait à l’unité. Pour quelle raison?
- Avec la crise et les peurs qu’elle génère, des fronts se sont formés et se sont polarisés. Vous êtes attiré à gauche ou à droite, en haut ou en bas. Il n’y a plus de juste milieu. Et comme dit mon excellent collègue historien Christophe Vuilleumier, la peur entraîne une conception de plus en plus manichéenne de nos enjeux de société.

- Et pourquoi cette peur s’est-elle transformée en panique avec le confinement?
- Parce que la crise fait ressurgir les angoisses fondamentales: peur de mourir, d’être empoisonné, peur de tout perdre, d’être trahi par ceux qui doivent nous protéger. La peur crée la méfiance. Dès qu’il y a crise, on cherche le bouc émissaire à sacrifier et les gestes magiques qui feront barrière.

- C’est ce qui explique le haro sur les produits alimentaires?
- Dans la panique, on laisse à l’autre le soin de réfléchir pour soi. La réflexion est déléguée. Si tout le monde se précipite sur le riz et les pâtes, je vais faire pareil, car ce n’est pas possible qu’ils aient tous tort. Cette réaction de suiveur est un réflexe archaïque. Rabelais l’illustre avec les moutons de Panurge. Gustave Lebon avait compris, à la fin du XVIIIe siècle, que la foule était incapable de réflexion. Dans la panique les intelligences ne s’additionnent pas. Au contraire, la réflexion s’aligne sur le plus imbécile d’entre nous. Cela confirme que nous ne sommes pas plus sages en 2021 qu’en 1515.

- Tout ça n’est pas très rationnel…
- L’explication rationnelle fonctionne mal lorsqu’on touche aux peurs anthropologiques. Les rumeurs fusent: «C’est impossible que ce qu’on raconte soit vrai. Il doit y avoir un agenda secret, un plan, un complot. C’est une sorcière qui a empoisonné le puits.» Un homme de 2021, c’est un Celte avec un smartphone. Les émotions sont les mêmes.

- Vous parlez aussi de mémoire…
- L’inconscient collectif garde la mémoire des grandes tragédies comme autant de cavaliers de l’Apocalypse. La prédiction de la catastrophe alimente la crise. Les épidémiologistes sont à la fois terrorisés et fascinés par la grande épidémie, le microbe fatal qui va tous nous éliminer. Ce sont de mauvais prophètes qui contribuent à créer un climat anxiogène. Il faut les bâillonner.

- Vous êtes à la fois drôle et cynique…
- J’ai appris que lorsque le système immunitaire interprète mal un signal, il s’emballe. Il confond le pollen du bouleau avec le virus de la petite vérole. La société, face au coronavirus, a réagi comme une personne allergique. Les mesures prises sont pires que le mal et nous sommes passés à deux doigts du choc anaphylactique.

- Pourquoi a-t-on applaudi le personnel soignant?
- L’idée d’être entré en guerre s’est imposée. Une rhétorique et une gestuelle soldatesques se sont donc mises en place. On applaudit les soignants comme les soldats du front. D’un autre côté, si le virus est l’ennemi, ceux et celles qui collaborent avec lui, qui facilitent son entrée, qui ne se mettent pas en ordre de marche sont suspects. En période de crise extrême, la presse est verrouillée. Les opinions divergentes sont réduites au silence, considérées comme autant de traîtrises.

- Avec la seconde vague, cette pression est retombée…
- L’opinion a pris conscience que nous n’étions pas en guerre. Marx disait qu’on vit les événements deux fois. La première comme une tragédie, la seconde comme une farce. La seconde vague est vécue différemment alors qu’elle est plus meurtrière.

- Alain Berset, notre ministre de la Santé, dit qu’il faut accepter l’incertitude…
- Il a raison. Mais l’incertitude conduit au chaos et vice versa. Dans le chaos, le vrai peut s’avérer faux et inversement. La force peut être une faiblesse et la faiblesse une force. Les choses sont et ne sont pas. Ce qui semble fragile ou sans valeur devient fondamental. La crise nous apprend qu’il vaut mieux avoir de bons voisins qu’une bonne connexion à internet mais en même temps, qu’une bonne connexion internet est essentielle et que le voisinage, c’est l’enfer. C’est l’incertitude de la pensée complexe, issue de la cybernétique.

- Vous insistez sur la différence entre le fait et l’opinion. Qu’entendez-vous par là?
- Dire que la réduction des contacts ralentit l’épidémie est un fait. Est-ce un bien? La science n’a pas d’opinion sur le sujet parce que la notion de bien n’appartient pas à la science mais à la morale, donc à la politique. L’expert doit signaler le risque, le citoyen et le politique décider.

- Ce n’est pas le cas dans cette crise?
- Dans cette crise, ceux qui émettent des faits ont conseillé le prince et exercé des pressions sur l’opinion. Nous avons assisté à un coup d’Etat sanitaire. Les libertés fondamentales ont été suspendues. De nombreuses décisions montrent un pouvoir politique erratique, confus et sans ligne d’horizon, manipulé par les groupes d’intérêts et les experts.

- On ne peut pas nier les risques, la hausse de la mortalité…
- Il y a eu en Suisse en 2020 10% de mortalité supplémentaire. C’est un fait. Est-ce beaucoup ou peu? Le jeu en valait-il la chandelle? A chacun son opinion. Koestler disait qu’une vie vaut entre zéro et l’infini.

- Les politiques se seraient laissé déborder par les experts selon vous?
- En règle générale, les élus préfèrent prendre trop de précautions que pas assez. Parce que c’est l’attente d’une majorité de citoyens. En même temps, ils sont incapables d’agir pour réduire les causes des maladies. Il faut développer la «salutogénèse». Comprenez les conditions favorisant la vie en bonne santé. C’est inscrit dans le programme de l’OMS. Nous avons trop écouté les experts en virus et pas assez ceux qui défendent une pensée holistique de la santé, de la nature.

- Est-ce qu’on va revenir aux accolades et aux embrassades ?
- Je ne suis pas devin. Ce que je sais, c’est que l’humain a besoin de la chaleur du contact, comme en physique, deux corps éloignés ne produisent plus d’énergie. Il ne faut pas perdre l’essentiel: les bistrots, les librairies, les théâtres en font partie.

- Livrez-nous votre pronostic pour la vie d’après…
- J’ai tendance à être un optimiste absurde. Je crains cependant qu’on reparte comme en quarante et qu’on s’en prenne le double dans peu de temps. La prochaine crise sanitaire est annoncée. Ce ne sera pas un virus mais une bactérie qui résiste aux antibiotiques. L’OMS l’annonce mais tout le monde s’en fiche ou presque. La crise climatique est, elle, bien présente.
Au final, il y a des crises qui produisent du bon, d’autres finissent en catastrophe. La dépression des années 1930 a donné le New Deal aux Etats-Unis, le fascisme et la guerre en Europe. Cette crise a montré l’importance de l’économie locale et des petites mains qui la font vivre. Il faut mieux les protéger. Il faudrait aussi remettre le thème du revenu universel sur la table.
Le Covid peut faire émerger le Green New Deal.

- Impossible de conclure sans évoquer la gestion de la mort imposée par les autorités…
- Je viens de perdre un ami très cher. J’ai essayé d’imaginer un huis clos. Cette pensée est effroyable. La relation avec celui qui part est tellement importante. Nous avons conscience de la mort et nous la manifestons par des signes, des gestes, des paroles. Il y a l’avant, la dernière occasion de se dire, le pendant où nous prenons congé ensemble et l’après, où on parle du défunt et on se rassure d’être vivant. Zapper ces étapes est tragique. Ce fut une grave erreur de laisser des gens partir dans ces conditions. Il y a eu une mauvaise pesée des risques. L’humain a besoin de symboliques et de rituels. Il manque d’humanité parmi les experts qui en savent long sur les virus mais n’ont pas compris grand-chose à l’humain.

* Le Valaisan Gabriel Bender est resté 12 ans à Genève, de septembre 1983 à septembre 1995: études de travail social, puis de sociologie et enfin d’histoire sociale avant d'occuper divers emplois, notamment secrétaire syndical dans le secteur hôtellerie et restauration.

Par Christian Rappaz publié le 28.01.2021
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