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Médecine

L’incroyable destin de William Griffiths, l’inventeur du gel hydroalcoolique

On ne lui a pas assez rendu hommage, mais c’est lui qui a inventé la formule du gel hydroalcoolique. Et c’est son collègue, l’épidémiologiste Didier Pittet, qui l’a fait connaître dans le monde entier. Modeste et discret, le pharmacien William Griffiths, qui a failli mourir plus d’une dizaine de fois, est très heureux comme ça.

William Griffiths a créé la formule à l’hôpital de Fribourg, puis l’a perfectionnée aux HUG. Sans imaginer que ce gel allait faire partie de toutes les vies en 2020.

Julie de Tribolet

Ses yeux sont deux billes malicieuses et il a un accent anglais presque aussi léger qu’un nuage de lait dans un earl grey. Nous sommes chez William Griffiths, à Anières, près de Genève, un pharmacien retraité de 80 ans qui est l’inventeur de ce gel hydroalcoolique devenu inséparable de nos vies depuis le covid. Au mur, des photos qu’il a faites de sa petite-fille Mila, de la Grèce et du carnaval de Venise, trois passions de cet homme modeste et un peu oublié des tableaux d’honneur. Lui ne jure que par le travail d’équipe, mais on se dit quand même que la reine d’Angleterre a manqué de savoir-vivre en 2007, quand elle a élevé l’épidémiologiste Didier Pittet, surnommé «docteur Mains propres» pour avoir démocratisé la solution désinfectante sur toute la planète, au rang de commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique. Un titre mérité, mais la souveraine aurait pu faire une petite place à son compatriote. Lui ne se plaint pas, le statut de magnifique second lui convient, il est plus Borschberg que Piccard à l’entendre et il l’assure lui-même, «sans Didier Pittet, je ne suis rien».

On est d’accord, mais si on tape gel hydroalcoolique sur Google, c’est rarement son nom qui apparaît! C’est peut-être une des raisons qui ont poussé récemment les pharmaciens suisses à l’élire membre d’honneur de leur association. Et puis William Griffiths a reçu le Mérite aniérois et, à ses yeux, ça vaut bien un Prix Nobel; il est très attaché à sa commune d’adoption où il est arrivé en 1979 avec sa femme et leurs deux enfants.

A 80 ans, il est toujours aussi passionné par son ancien métier mais également par la photographie, Venise et les îles grecques.

Julie de Tribolet
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«Tout ça, c’est grâce au travail de beaucoup de personnes», répète-t-il encore en désignant l’alignée de flacons de gel hydroalcoolique, dont un à son effigie, sur la table du salon. Le Genevois d’adoption garde toujours une petite réserve très British même s’il a été naturalisé Suisse en 1983. «Le plus important dans tout ça, c’est d’avoir pu sauver des millions de vies», lance-t-il en référence à un passé pas si lointain, avant l’apparition de sa «solution magique», où des millions de malades mourraient chaque année de maladies nosocomiales parce que les mains de leurs soignants transportaient bactéries et virus. En 2021, ce sont plus de 20 000 hôpitaux de par le monde qui ont adopté ce type de désinfection.

Ce qui est assez incroyable aussi dans sa trajectoire personnelle, c’est que William Griffiths a passé à côté de la mort une bonne dizaine de fois. Dans des circonstances qu’un scénariste de Netflix n’oserait jamais imaginer. La toute première, c’est tout simple, il a failli ne pas naître. Son père, docker à Liverpool, ne voulait pas avoir d’enfants et il a fallu que sa mère transperce avec une aiguille les préservatifs du paquet pour que William arrive sur terre. «A 3 ou 4 mois, je dormais dans mon berceau quand une bombe allemande a passé par la fenêtre et a atterri à mes pieds sans exploser», poursuit-il. A 9 ans, encore plus fou, il dort chez sa grand-mère lorsqu’un lion d’un cirque itinérant s’échappe et grimpe les escaliers de la maison jusqu’à sa chambre. La courageuse mamie le chassera avec un balai et fera les titres de la presse locale! Il y a aussi cette autre fois où son père a ramené à l’agence de voyages pour se faire rembourser les billets pour Majorque que sa mère avait commandés sans lui demander son avis. «L’avion s’est écrasé sur Manchester, faisant 72 morts. Je me suis souvent demandé pourquoi j’avais été à chaque fois épargné. Je crois que c’est parce que je devais faire quelque chose de ma vie, inventer ce gel hydroalcoolique.»

william griffiths est l'inventeur du gel hydroalcoolique

En famille avec Trudi, son épouse, son fils Daniel, sa fille Marianne et Jean-Pierre son compagnon, les parents de sa petite-fille Mila. William Griffiths vit depuis 1979 en banlieue genevoise, à Anières, au bord du lac Léman.

DR

On n’aura pas la place de citer les 15 fois où le destin a joué avec lui au poker, mais il y a encore cet épisode, en 1976, quatre ans après son mariage avec Trudi, rencontrée dans le train entre Berne et Brienz: une embolie pulmonaire qui le précipite dans le coma, il fait après un arrêt cardiaque et ce qu’on appelle une NDE (near death experience). «J’ai vu mon corps étendu sur le lit d’hôpital, puis j’ai traversé un long tunnel et enfin j’ai débouché sur une lumière éblouissante et chaude. J’ai mis dix-huit ans à oser en parler, pensant que j’avais été victime d’hallucinations. C’est en découvrant le livre du Dr Raymond Moody sur ce sujet que j’ai compris. J’ai lu ensuite beaucoup d’ouvrages relatifs aux expériences de mort imminente. Aujourd’hui, je peux dire que je n’ai plus peur de la mort!» William Griffiths le dit avec tant de conviction qu’on oublie très vite le léger bégaiement qui s’empare de lui à certains moments, souvenir d’une raclée que lui a infligée son père pris de boisson lorsqu’il avait 8 ans.

william griffiths images privées

Ses débuts en 1971 à la Pharmacie principale de Genève.

DR

Dire que cet Anglais toujours alerte ne serait jamais venu en Suisse si quatre secrétaires de l’entreprise où il travaillait dans sa jeunesse n’avaient pas fait grève pour avoir du PQ à fleurs plutôt que blanc. Ça l’a énervé et lui a fait traverser la Manche. Il est arrivé à l’hôpital de Fribourg au début des années 1970, a commencé à travailler sur sa formule de gel. A l’époque, on connaissait depuis longtemps le pouvoir désinfectant de l’alcool, mais il était irritant pour les mains, surtout si on l’utilisait dix fois par heure. Plusieurs années seront nécessaires avant de trouver le mélange idéal, composé au début d’une large rasade de gluconate de chlorhexidine et d’une pincée d’isopropanol. La recette sera ensuite transmise à d’autres hôpitaux, dont celui de Genève où William Griffiths est nommé en 1979 responsable de production.

En 1980, il finalise sa solution hydroalcoolique qui deviendra le Hopirub puis le Hopigel avec l’ajout d’un gélifiant. Il collabore aux travaux du professeur Pittet pour le démocratiser et le faire adopter par un maximum d’hôpitaux. En 2005, il est déjà parti à la retraite quand ce même Didier Pittet le recontacte pour l’aider à simplifier la formule afin de la donner à l’OMS. En deux versions, avec alcool et sans pour les pays pauvres qui ne peuvent s’en procurer. Et surtout gratuitement! Brevetée, elle aurait pu rapporter des millions mais n’aurait pas sauvé des millions de vies. «Un vrai miracle, se remémore le pharmacien. Surtout quand Didier Pittet a réussi à convaincre l’Arabie saoudite que l’alcool contenu dans le gel n’était pas buvable!»

william griffiths est l'inventeur du gel hydroalcoolique

Récemment avec Denis Ing et Didier Pittet, le célèbre «docteur Mains propres» aux HUG qui a démocratisé sa formule.

DR

Il sourit et s’anime à ce souvenir. Sa fine queue-de-cheval aussi, adoptée voilà des années sur conseil de sa fille au moment d’entrer en politique comme conseiller municipal socialiste, histoire de se démarquer un peu. «Je l’ai toujours gardée», rigole ce Géo Trouvetou de la pharmacie qui n’a pas été l’homme d’un seul produit, aussi célèbre soit-il, mais en a inventé une quarantaine, souvent récupérés par l’industrie pharmaceutique. On lui doit par exemple les préparations prêtes à l’emploi (CIVAS) sous forme d’injections, qui ont largement contribué à la baisse d’une partie des erreurs médicamenteuses. Il a aussi inventé les gouttes ophtalmiques de cocaïne qui existent toujours. Et n’est pas peu fier, quand il se rend à l’hôpital, de retrouver ses préparations, comme un compositeur qui entend jouer sa musique à la radio.

Ce qui le chagrine le plus ces jours-ci, c’est de constater un manque de discipline dans l’usage de son invention. Chacun devrait avoir sa bouteille de gel dans la poche et connaître par cœur la bonne chorégraphie des mains. Avant et après chaque passage dans un bus, un tram, un train, un magasin. Il aimerait, peut-être avec des vidéos, remettre la population dans le droit chemin de la désinfection. Pour le reste, William Griffiths est toujours en recherche de lumière. Pas pour lui, on l’a bien compris, mais pour ses photos!

Par Patrick Baumann publié le 18.03.2021
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