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© Francois Wavre | Lundi13

Lisa Mazzone: «Ce pays a une vision politique un peu schizophrène»

Publié mercredi 22 juillet 2020 à 08:29
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Publié mercredi 22 juillet 2020 à 08:29 
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Aluminium dans les déodorants, glyphosate, investissements de la BNS dans les énergies fossiles, la conseillère aux Etats genevoise Lisa Mazzone dénonce une cacophonie fédérale en matière d’environnement. Coup de gueule.
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C’est peu dire que Lisa Mazzone a piqué un gros coup de sang en découvrant le rapport sur les anti-transpirants à base de sels d’aluminium rendu par le Conseil fédéral le 1er juillet dernier. Alors que des questions sur les risques potentiels pour la santé de ces déodorants suscitent des inquiétudes parmi les consommateurs, le collège s’est contenté de suivre les conclusions de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire (OSAV), qui estime qu’il n’existe aucun lien de causalité scientifiquement prouvé entre une exposition de la peau à l’aluminium et le cancer du sein. Pour notre ministre de la Santé, Alain Berset, et ses collègues, le cadre légal existant est donc suffisant pour garantir la protection de la santé de la population. Un dénouement qui fait bondir l’écologiste du bout du lac, pour qui cette décision de nos sept Sages témoigne d’un manque de cohérence et de courage politique. Explications.

Qu’est-ce qui vous irrite à ce point, au fond?
Plusieurs choses, en fait. D’abord, on s’aperçoit clairement qu’en matière de santé et d’environnement le Conseil fédéral se contente au mieux de s’abriter derrière l’Union européenne, de calquer ses décisions sur celles de cette dernière. C’est le cas de l’aluminium dans les déodorants ou du glyphosate dans l’agriculture, pour ne citer que les dossiers les plus récents. Dans le cas de l’aluminium, il eût pourtant été aisé de prendre la balle au bond puisque les fabricants eux-mêmes proposent des produits sans ce métal, preuve que l’éventuel lien de causalité entre sa présence et le cancer du sein doit les interpeller. Preuve aussi que la demande du public est bien là. Malgré tout, le Conseil fédéral fait la sourde oreille et refuse d’appliquer le principe de précaution. Les industriels entendent les inquiétudes et les vœux des consommatrices, mais pas lui. C’est un peu le monde à l’envers, vous ne trouvez pas?

Le fait est que, à ce jour, aucune étude scientifique ne prouve que l’aluminium est responsable de l’augmentation du nombre de cancers du sein…
Oui et non. Il y a quelques années, à Genève, le docteur Stefano Mandriota et le professeur André-Pascal Sappino, ancien chef de la cancérologie aux Hôpitaux universitaires de Genève, ont mis en doute cette affirmation en présentant leur étude au long cours, qui fait peser de lourds soupçons sur l’aluminium. Plus récemment, des scientifiques de l’Université d’Innsbruck sont allés dans le même sens. Je crois que les doutes sont suffisamment étayés pour que l’on applique le principe de précaution.

L’efficacité du produit sans aluminium est aléatoire…
Je ne suis pas de cet avis. Les produits dépourvus d’aluminium satisfont tout autant la clientèle. C’est d’ailleurs un argument supplémentaire qui aurait dû inciter le Conseil fédéral à se prononcer en faveur du principe de précaution.

Dans le dossier 5G, ce même Conseil fédéral a en revanche refusé de modifier les valeurs limites visant à protéger les gens du rayonnement non ionisant. C’est une façon de faire prévaloir le principe de précaution, non?
Il faut nuancer, car cette décision de geler ou du moins de ralentir le processus n’empêche pas les opérateurs de poursuivre le déploiement de leurs antennes. Je suis un peu mitigée dans cette affaire. Une fois encore, on est dans la demi-mesure.

On vous sent fâchée…
Je dirais déçue, plutôt. Que ce soit dans ce dossier, dans celui du glyphosate ou encore dans celui des investissements de la BNS dans les énergies fossiles aux Etats-Unis, cet attentisme du gouvernement donne le sentiment que nous ne sommes pas capables de prendre des décisions claires et cohérentes, d’agir, d’aller de l’avant pour protéger notre population. D’un côté, on adopte la loi sur le CO2 et, de l’autre, on n’a pas le courage ou on ne veut pas prendre des décisions que la situation rendrait pourtant légitimes. Il y a quelque chose de schizophrène dans ce comportement.

Pour quelle raison, à votre avis?
On ne veut froisser personne, surtout pas les représentants de l’économie. En cas de doute, on préfère donc presque toujours faire pencher la balance de leur côté. La Suisse, qui a toujours le profit de quelques-uns dans le viseur, n’est pas encore prête à changer de vision politique, malheureusement.

Est-ce à dire que la poussée rose-verte qui ne cesse de s’amplifier ne bouscule pas le rapport des forces?
Je rappelle tout de même que nous ne sommes pas encore majoritaires au parlement. On pousse, comme vous dites, mais changer les mentalités et le rapport des forces prend énormément de temps. Cela étant, je place des espoirs dans ce nouveau Conseil national.

Pas aussi vite que vous le souhaitez, j’imagine?
Nous ne sommes pas au pays des révolutions. Il faut savoir être patient. Nous sommes au milieu du gué, je dirais. Le plus important est de ne pas relâcher la pression. Et ça paie. La Commission de l’économie et des redevances du Conseil des Etats a par exemple adopté une initiative parlementaire visant à réduire les risques liés à l’utilisation des pesticides et à mieux protéger l’eau potable. La mobilisation d’une partie de la population contre la 5G a également sensibilisé et influencé la décision du Conseil fédéral. Ça bouge dans le bon sens. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage, disait La Fontaine…


Mes 5 repères

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L'une des grands-mères de Lisa Mazzone, au CERN.

1. Mes grands-mères
L’une physicienne, l’autre secrétaire, toutes les deux au CERN. L’une Italienne, l’autre Saint-Galloise, avec des parcours riches et peu communs. Des références pour moi.

2. Le café de la Sarine
Un café populaire où l’on se sent bien, avec une tenancière en or et dont le couscous défie toute concurrence. J’y ai fêté des anniversaires et même l’élection au Conseil des Etats.

3. Le lac (de Genève)
J’ai habité pendant plusieurs années aux Pâquis, à quelques enjambées du lac. En rentrant le soir, je m’arrêtais pour observer les vagues, apaisantes. Aujourd’hui, mon fils découvre l’eau avec passion, surtout pour y jeter les pierres du rivage.

DR
Lisa Mazzone, une enfant souriante et déjà attachée aux deux-roues.

4. L’amour du vélo
Pour me déplacer ou m’évader, mon vélo est presque le prolongement de mes jambes. L’attachement à ce moyen de transport est une histoire de famille, comme l’illustre cette image où je suis au premier plan dans cette remorque.
5. S. Corinna Bille
Quand j’étais enfant, ma mère m’avait offert ses œuvres pour la jeunesse que j’avais tant aimées que j’en recopiais certaines. Ses nouvelles m’emmènent dans des mondes proches mais sauvages, j’adore m’y plonger.

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