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Lou Doillon: «La seule réponse à la chute, c’est l’envol»

La fille de Jane Birkin aura touché à tout avant de laisser la musique occuper une place majeure dans sa vie. Lou Doillon a grandi dans l’ombre des artistes composant sa famille, cherchant sa voie. Elle chante, compose, écrit et dessine. Et si c’était la plus douée du clan? Elle se raconte d’une voix profonde.

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VIP LOU DOILLON

Lou Doillon.

Eric Guillemain / trunkarchive.com

Lou Doillon est née dans la lumière. Elle descend d’une lignée d’aristocrates britanniques un peu foutraques du côté de sa mère, la chanteuse Jane Birkin, et du côté de son père, le réalisateur Jacques Doillon, ses racines sont françaises. Parfaitement bilingue, elle a choisi l’anglais pour chanter. «Cette langue se prête mieux à l’exercice de la chanson, païen et magique», nous confie-t-elle de sa voix grave. Elle a grandi dans une famille plusieurs fois recomposée. Elle a cinq demi-frères et demi-sœurs, dont la photographe Kate Barry, fille du compositeur John Barry, et l’actrice et chanteuse Charlotte Gainsbourg, avec laquelle elle a grandi. Lou a longtemps cherché sa voie au sein de cette tribu qui ressemble à une boule à facettes.

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Lou Doillon entourée des femmes de sa famille: sa demi-sœur Charlotte Gainsbourg, sa mère Jane Birkin et sa grand-mère, l’actrice Judy Campbell, à l’occasion de la première de «Merci Dr Rey», le 6 novembre 2003.

Klein Bruno/ABACA

Bien qu’il fût séparé de sa mère, Serge Gainsbourg a laissé une ombre lourde à porter: le couple mythique qu’il formait avec Birkin a comme effacé tous les autres pères, celui de Kate et celui de Lou. Cette dernière a quitté la maison très jeune, à 16 ans, dans le flou, comme on l’est à l’adolescence. Elle a tout exploré: le dessin, le mannequinat, le cinéma, la fête aussi. Elle a tourné dans une vingtaine de films, dont trois avec son père, mais qui n’ont pas connu le succès. Elle se voyait comme la loseuse de la famille. Certains le lui ont même fait comprendre, comme le photographe David Bailey lors d’une séance photo: «Il m’a dit qu’il n’y avait que deux personnes intéressantes dans ma famille, Jane et Charlotte.»

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Avec son fils Marlowe Jack Tiger Mitchell, qu’elle a eu à l’âge de 19 ans avec le musicien John Ulysses Mitchell.

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Lou est devenue maman, à 19 ans, d’un fils qu’elle a eu avec le musicien John Ulysses Mitchell. La musique? C’est sa passion ultime. Elle a souvent perdu pied, avec des périodes de dépression et une carrière en zigzag, mais la musique l’a toujours ramenée à elle-même.

Un professeur lui avait enseigné quelques accords à la guitare. Le reste, elle l’a appris en autodidacte. C’est son père qui lui en a donné le goût, lui faisant écouter des chanteurs anglophones dont il ne comprenait pas les paroles. Il lui a aussi appris que la vue peut piéger, alors que l’oreille ment moins. Lou Doillon écrit et compose depuis l’enfance, et déposait tout cela dans des objets à mi-chemin entre le carnet de dessin et le journal intime. C’était de l’ordre du jardin secret, jusqu’au jour où Etienne Daho est venu l’écouter chanter, chez elle, à la demande de Jane Birkin. Il a découvert les centaines de chansons qu’elle avait composées et a su déceler la profondeur de ce talent caché qu’il fallait révéler.

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Avec Etienne Daho, qui a produit son premier album, «Places», en 2012.

Rene-Worms Pierre/Abaca/Dukas

Daho a produit son premier album, Places, en 2012, enregistré en dix jours. Les critiques ont cru à un caprice de it-girl alors que ce travail était vital: le catalyseur de son mal-être.

En 2013, la reconnaissance est au rendez-vous: les Victoires de la musique l’ont couronnée. Mais on ne sait jamais ce qui se cache derrière un succès. Sa voix de crooneuse, elle la doit à une malformation des cordes vocales. «Mon ORL m’a dit que je ne devrais pas être capable d’émettre un son, car mes cordes ne se touchent pas, confie-t-elle. Or chacune a une excroissance située au même endroit. Cela porte un nom très joli: des kissing nodules. Grâce à cela, je peux émettre des sons qui sont comme des baisers.»

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Lou Doillon avec son père, le réalisateur Jacques Doillon, pendant le festival de Berlin en 1998. Lou Doillon dessine et peint depuis l’enfance.

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Un petit miracle difficile à gérer. «Lorsque je chante en public, j’ai du mal à tenir les notes, car je perds quasiment tout mon souffle.» Avec sa voix magnifique et capricieuse, Lou Doillon a créé deux autres albums, Lay Low en 2015 et Soliloquy en 2019, et a lancé cet hiver Claim Me, un long format musical autoproduit dont elle a réalisé les paroles, la mélodie, le clip et les dessins. «Ce fut une œuvre très solitaire.» En chantant «Claim me» («Viens me chercher», ndlr), à qui s’adresse-t-elle? «Je ne le sais pas encore, répond-elle en riant. Sur mon premier album, Etienne Daho m’a dit: «Tu comprendras tes chansons sept ans plus tard.» Nous avons la chance de faire un métier où l’on forge une matière première qui est l’inconscient. Une grande partie de ce que l’on crée nous échappe.»

Lou Doillon cite souvent cette phrase de Leonard Cohen: «There is a crack, a crack in everything. That’s how the light gets in» («Il y a une fissure en toute chose. C’est comme ça que la lumière peut entrer», ndlr). En décembre 2013, un abysse s’est ouvert dans sa vie. Sa sœur aînée, Kate Barry, s’est défenestrée, laissant sa famille dévastée. Comment vit-on quand on perd l’un des êtres qu’on aime le plus? «On est à genoux. Mais quand je pense à ce qu’elle a été, je me dis: «Quelle chance j’ai eue d’avoir connu cette personne magique!» Le jour de l’enterrement, j’avais l’impression d’être dans le backstage de la vie, de traverser Paris avec le corbillard et de voir que les gens continuaient à se marrer, à vivre, à s’embrasser. Et j’appartenais à cette chaîne, qui est une chaîne de douleur, mais de vie aussi. La seule réponse à la chute, c’est l’envol…»

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Un livre avec Patti Smith: la poétesse rock lui a demandé de dessiner les illustrations de l’édition anniversaire de son livre «Just Kids».

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S'envoler, elle ne fait que cela, depuis. Le 18 novembre 2020, à l’occasion des 10 ans du lancement de Just Kids, le livre autobiographique de Patti Smith qui relate ses années de jeunesse avec son âme sœur, le photographe Robert Mapplethorpe, est parue une édition anniversaire. Patti Smith a demandé à Lou Doillon de l’illustrer. Lou a dit oui. Elles s’étaient rencontrées par hasard il y a quelques années, dans un restaurant japonais new-yorkais. Patti Smith y dînait avec sa fille Jesse, qui, en voyant passer Lou, dit à sa mère: «Ne te retourne pas. Derrière, c’est toi en plus jeune.» Elles se sont présentées et, depuis ce soir-là, sont restées en lien. «Ce livre parle de deux personnes qui vont devenir des icônes et qui le savent. Je les ai dessinées sans leurs mains, ni leur visage, comme si elles se révélaient.»

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Lou Doillon avec son père, le réalisateur Jacques Doillon, pendant le festival de Berlin en 1998.

Ronald Siemoneit/Sygma/Getty Images

Lou Doillon est enfin reconnue pour ce qu’elle est: une artiste aux multiples talents. Elle n’est plus la «fille de», même si c’est à ce titre qu’elle était présente le 12 février aux Victoires de la musique, qui honoraient Jane Birkin. Lou Doillon, cachée derrière sa frange, lui a adressé un discours bouleversant de sa belle voix grave. Des sons, comme des baisers…

Par Isabelle Cerboneschi publié le 12 mars 2021 - 14:36