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© Sedrik Nemeth

Lucien Leiser, ce cycliste est un acrobate

Publié mercredi 17 juillet 2019 à 10:35
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Avec le soutien de la
Publié mercredi 17 juillet 2019 à 10:35 
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Sur son vélo trial, ce garde-frontière jurassien est capable de franchir les obstacles les plus redoutables. Vice-champion du monde en 2015, il raconte un sport 
spectaculaire où se mêlent explosivité, sens de l’équilibre et une once de courage.
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Avec ses dizaines de gros rochers disséminés, ce dessous d’un pont d’autoroute de la Transjurane a des allures de sol martien. Pour Lucien Leiser et son vélo trial, c’est surtout un extraordinaire terrain de jeu, aux possibilités toujours renouvelées. Il le hante depuis une dizaine d’années, chaque jour ou presque. «Je découvre encore des choses, je déniche de nouveaux passages à chaque entraînement. Je me dis: «Oh, je n’avais jamais fait ça, je ne pensais pas que ça marcherait…»

En ce lundi après-midi, il s’attaque à une pierre à l’apparence infranchissable, sinon par un alpiniste. Après un court instant à l’arrêt, il projette son vélo, qui atterrit sur la seule roue arrière. Habilement dégonflé, le pneu sert de ressort pour envoyer le cycliste plus loin, plus haut, de roc en roc, jusqu’à atteindre le sommet, où la bécane tient tout juste en équilibre, à condition de ne pas dépasser du moindre centimètre d’un côté ou de l’autre. La démonstration est assez ébouriffante. Son auteur est un as. Vice-champion du monde en 2015, onze fois champion national, Lucien Leiser plane sur sa discipline.

BNJ
Sur son vélo d’environ 7 kilos, Lucien Leiser est capable de monter des rochers impressionnants et des murs jusqu’à 2 mètres de haut. Son record pour un saut latéral, à l’arrêt: 1 m 45.

Sa maman se souvient avec émotion du premier petit vélo vert qu’il a reçu, à 4 ans. «Dès qu’on a enlevé les petites roues, mon fils n’a pas arrêté de monter et de descendre le trottoir devant chez nous. Nous n’avons jamais eu besoin de le tenir.» Cette famille de Courroux aime le mouvement: le papa est le facteur de la vallée, la maman aime le vélo, les deux sœurs aînées sont sportives. A 7 ans, le garçonnet reçoit son premier vélo trial, qu’il ne lâchera plus. A quelques kilomètres, dans ce Jura fertile en cyclistes de valeur, l’exemple de Loris Braun, vélo-trialiste d’exception et espoir romand de l’Aide sportive suisse en 2009, le hisse. «Il a toujours été un modèle pour moi, nous nous entraînions ensemble au Vélo-Club Jurassia.»

«Tout est aléatoire»

Le jeune homme apprécie le cocktail de qualités que ce sport exige, la détente, l’explosivité. Le sens de l’équilibre: «Il faut aimer les objets instables. Tout est aléatoire: des jours on se sent bien, d’autres ça ne va pas du tout. Pour réussir, il faut nécessairement être bien dans sa tête.» Lui, il est d’un naturel calme, réfléchi. Il aime évaluer l’obstacle, supputer. Puis se lancer.

On réalise tout à coup qu’un nombre infini d’objets peuvent être dominés, des murs, des poutres, des voitures, des bobines de câble. Le plus difficile? «Evoluer sur des troncs mouillés. Il faut alors se montrer parfaitement exact. A la moindre erreur, c’est la chute.» Lui, il préfère «un sol bien plat, par exemple en béton, des obstacles nets et fixes». Son record se situe à 1 m 45 en saut latéral mais il peut gravir des murs jusqu’à 2 mètres de haut ou se retrouver perché à 3 mètres du sol. Avec une réelle dimension cérébrale: «Pas en course, où la peur doit être dominée. Mais, à l’entraînement, je peux prendre cinq minutes pour regarder. J’en parle avec mes coéquipiers, je leur demande même parfois de m’assurer. C’est ce qui fait la beauté de ce sport.» Il s’agit d’être stratégique, d’accepter de poser un pied à terre si la difficulté du passage le demande. «Pour certains sauts, il faut aller vite. Pour d’autres, il faut freiner, prendre du temps. J’aime cela.»

BNJ
Sur son vélo d’environ 7 kilos, Lucien Leiser est capable de monter des rochers impressionnants et des murs jusqu’à 2 mètres de haut. Son record pour un saut latéral, à l’arrêt: 1 m 45.

Au pire, il a appris à tomber. C’est un des premiers aspects qu’on enseigne aux enfants qui débutent. La veille de notre venue, lors d’une Coupe du monde à Salzbourg, Lucien a peut-être essuyé la pire chute de sa carrière. Dans la dernière zone de course, il est lourdement tombé d’un tronc glissant, a atterri sur la tête, s’est sans doute fissuré un orteil. Il en porte les stigmates sur le visage et les jambes, zébrés de cicatrices. Mais il relativise: «En nous voyant, les gens imaginent qu’il s’agit d’un sport dangereux. Pas du tout, surtout au niveau des articulations. En tout cas pas plus que le football ou d’autres sports dits normaux.» Il regarde avec tendresse son vélo sans selle d’environ 7 kilos, la fourche en carbone, les freins à disques, la roue arrière plus grande pour davantage de stabilité. Une bête sauvage, capable de se cabrer, un kangourou des verticalités.


La semaine de ce sportif qui travaille à plein temps est toujours extrêmement remplie, à raison d’environ quinze heures d’entraînement. En décembre, il a terminé sa formation de garde-frontière, après avoir accompli un apprentissage de mécanicien auto. Ses horaires irréguliers l’obligent parfois à travailler de nuit. En 2015, il a essayé de devenir professionnel pendant quelques mois. Faute de sponsors, il a dû interrompre l’expérience. «Ce fut une année enrichissante, même sans les résultats que j’espérais.» Car son vélo ne roule pas sur l’or. Pour une saison qui coûte de 15 000 à 20 000 francs, il s’en sort à la passion, avec quelques soutiens fidèles. Même l’aide de Swiss Cycling est modeste, presque ridicule: deux compétitions soutenues sur une quinzaine, même si leur entraîneur national «se bat beaucoup pour nous», jure-t-il. Il étouffe parfois un regret quand il «regarde le cyclisme des équipes, ces camps d’entraînement en Afrique du Sud que nous n’aurons jamais». Il se console quand il entend les spectateurs lui dire qu’il donne l’impression de voler. Et il retourne à ses rails, ses rochers, ses tuyaux, tous parfaitement étonnés de ce qui leur arrive.


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