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La mafia rouge à croix blanche

Publié mercredi 20 novembre 2019 à 08:37
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Publié mercredi 20 novembre 2019 à 08:37 
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La présence des mafias italiennes en Suisse n’est pas un mythe, comme l’ont montré les coups de filet de 2016. Douze affiliés à la ’Ndrangheta avaient été arrêtés à Frauenfeld (TG), trois autres en Valais. C’est un phénomène discret et inquiétant qui se cache derrière ces cas spectaculaires. Récit.
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On le surnomme «le Suisse» ou «Plinio». Pour ses amis, et les amis de ses amis, il est «Cosimino». Il s’agit de Cosimo Leotta, la soixantaine, Calabrais et installé dans la région de Bienne. Affilié à la ’Ndrangheta, il est très proche de deux boss lombards, devenus entre-temps collaborateurs de justice. Sorte de couteau suisse de l’organisation mafieuse, il fait de nombreux allers-retours entre son Seeland d’adoption et le nord de l’Italie, fournit ses amis en armes, leur sert tour à tour de messager, de cuistot, de chauffeur ou d’intermédiaire. Il se charge aussi de les héberger en Suisse lors de leurs voyages «d’affaires». Rien de tel en effet que d’avoir parmi ses amis un directeur d’hôtel qui se gardera bien de demander le moindre papier d’identité à ce genre de clients. A l’occasion, il leur fait de beaux cadeaux, comme ce pistolet SIG P210 édition spéciale pour le 700e anniversaire de la Confédération: canon et culasse bleutés, crosse blanche, détente, chien et sûreté plaqués or et inscriptions gravées et dorées. Cosimino, au bénéfice d’un permis C, enchaîne les petits boulots et donne notamment dans le recel et le gardiennage d’un genre un peu spécial, à savoir quelque 7,5 hectares de cannabis entre Frieswil et Kappelen (BE) qu’il fait jalousement surveiller par des hommes en armes.

Tout allait pour le mieux dans ce petit coin de campagne bernoise jusqu’en 2012: arrêtés pour un meurtre commis en Italie, les deux boss révèlent aux magistrats italiens qui les interrogent le nom et l’existence de «Cosimo lo Svizzero». En 2013, sur demande de la police judiciaire fédérale, le Ministère public de la Confédération ouvre une instruction pénale contre Cosimino, son fils et deux autres personnes. Vient l’heure des perquisitions, en août 2015, puis du procès, qui se tient à Bellinzone en 2018: notre homme écope d’une peine de 3 ans et 8 mois de prison pour participation à une organisation criminelle, aggravée du soutien apporté aux hautes sphères calabraises et assortie de la confiscation du petit arsenal qu’il conservait chez lui. Ainsi va la vie – lorsqu’ils se font prendre – de ces milliers de «référents» dont la ’Ndrangheta a besoin à l’étranger pour assurer sa puissance de feu dans les territoires qu’elle contrôle à domicile.

Miles Hyman
Parmi les petits boulots assurés par les réseaux mafieux en Suisse, le gardiennage armé de champs de cannabis dans la campagne bernoise.

Fin du volet biennois; passons aux Grisons, où nous montons en grade dans la hiérarchie de la ’Ndrangheta, avec le dénommé Giuseppe Larosa, dit «Peppe la mucca» («Peppe la vache»). Ce mammasantissima («haut dignitaire») a vécu tranquillement dans le petit village de Pragg-Jenaz pendant près de deux ans. Sans emploi et au bénéfice d’un permis de séjour pour raisons médicales, il tentait régulièrement, mais en vain, de «placer» des ouvriers – tous Calabrais – auprès des entreprises de construction locales, sans que l’on sache qui ils étaient vraiment. Sa réussite était tout autre: l’homme avait de nombreux intérêts et contacts en Suisse, officiait comme «point relais» entre des clans lombards et les désormais fameux mafieux de la «société de Frauenfeld». Il savait s’y prendre pour intimider les ingénus et les récalcitrants, menaçant de «défoncer la tête» de ceux qui ne paieraient pas leur dû à l’organisation. Peppe la Mucca a été arrêté en Italie en 2014, en même temps qu’une quarantaine d’autres personnes, lors de l’opération Insubria, puis condamné à 10 ans de prison. Pourtant, le Ministère public de la Confédération n’a retenu aucune charge contre lui, faute de «soupçons laissant présumer qu’une infraction a été commise». Pas l’ombre d’une procédure au niveau cantonal non plus, pas même pour une question de permis de séjour échu deux mois avant son arrestation. On a connu des administrations plus promptes à intervenir en pareil cas.

Le dernier «proche» de la ’Ndrangheta arrêté en Suisse s’appelle Pasquale Buonvicino, dit «Lillino». Buonvicino, pur demi-sel, s’est fait cueillir le 7 septembre dernier dans un bed and breakfast près de Lugano, après quatre mois de cavale. Motif? Un double homicide commis avec deux complices en Calabre, sur fond de triviales histoires de terrains agricoles et de bétail lâché du mauvais côté. Les victimes étaient des éleveurs, père et fils, respectivement oncle et cousin de Buonvicino. Ils avaient disparu le jour de Pâques et leurs corps ont été retrouvés au fond d’un ravin le 4 septembre 2019, soit trois jours avant l’arrestation de Buonvicino. Celui-ci n’a pas atterri au Tessin par hasard, encore moins sans aide et sans appui logistique. Ce cas est exemplaire de la difficulté de coincer un suspect et de monter un dossier suffisamment solide sur la seule base de sa proximité avec les honorables sociétés, quand bien même les activités de certains sont plus que douteuses. A quand l’introduction dans le droit suisse de la notion, made in Italy, de «concours externe à une association de type mafieux», autrement dit le fait d’être complice d’un crime ou d’un délit sans appartenir directement à une mafia? L’enquêteur de bonne volonté est contraint de faire son possible avec un cadre législatif qui ne l’aide pas et un Conseil fédéral persuadé pourtant de disposer des armes les plus affûtées en matière de criminalité organisée.

Combien d’autres obscurs amis d’amis, complices et hommes de confiance naviguent encore sous les radars suisses en plus de ces trois affaires? Combien d’entre eux font l’objet d’une surveillance? Impossible d’articuler des chiffres. Ce qui est certain, c’est que la Suisse est depuis longtemps une base arrière confortable pour les mafias, en raison de la proximité géographique et des appuis logistiques sur lesquels elles peuvent compter. Mais il y a aussi les faiblesses helvétiques du cadre législatif et de la lutte contre le crime organisé, tout comme dans d’autres pays européens, notamment l’Allemagne, où les représentants de la ’Ndrangheta – et, dans une moindre mesure, de la Camorra – sont légion. Et Cosa Nostra, direz-vous? Déjà affaiblie par les «maxi-procès» à la fin des années 1990, décimée par les règlements de comptes et les coups de filet, à court de liquidités et de petits soldats, la «pieuvre» sicilienne est à l’agonie et ne peut, en gros, plus agir sans demander la permission à sa puissante voisine, la ’Ndrangheta, qui dispose des sommes vertigineuses du trafic de stupéfiants et d’autres activités criminelles à l’échelle mondiale. Des fortunes que la mafia calabraise cherche à réinvestir, généralement dans des secteurs faciles d’accès comme la construction et la restauration, le transport de matériaux ou le traitement des déchets.

Plus sournoisement, la présence d’éléments mafieux en Suisse, portés sur le prosélytisme et l’embrigadement, est un risque pour les Italiens de deuxième et troisième générations. C’est ce qui a incité les Comites (pour Comités des Italiens à l’étranger) de Bâle, Berne-Neuchâtel et Zurich à lancer le «Projet légalité» (2017-2019) destiné à sensibiliser les adolescents et jeunes adultes. Sur le modèle de ce qui se fait couramment en Italie, le projet comprenait des conférences publiques accueillant des invités italiens – procureurs, journalistes, écrivains et intervenants de renom – ainsi que des manifestations et des interventions dans les écoles. Ce type de projet est l’une des manières possibles mettre le doigt sur un phénomène qui tend à rester abstrait dans l’esprit du citoyen moyen, faute notamment de crime sanglant comme la tuerie de Duisburg, en Allemagne, en 2007. Et puis l’anonymat de rigueur dans les médias et dans les décisions de justice entoure ces affaires d’une brume synonyme de discrétion. La primauté de l’intérêt privé sur l’intérêt général a encore de beaux jours devant elle. Les juristes et le législateur n’ont pas fini de s’écharper à ce sujet.

Miles Hyman
Il y a six ans, dans un bar de Frauenfeld, la police fédérale avait piégé la cellule thurgovienne de la mafia calabraise en filmant une réunion de ses membres à leur insu.

Il y a néanmoins des exceptions, comme à Frauenfeld (TG), où la vidéo de ’Ndranghetistes attablés dans la salle du restaurant Schäfli, des images diffusées par les carabiniers italiens en 2014, a permis à une partie de la population de se sentir concernée. Dans ce cas précis, on avait des prénoms, des visages, des voix, bref, du concret. Les transcriptions des écoutes livrent les serments – mêlant éléments religieux, mystiques et païens – prononcés au début et à la fin des réunions. Les hommes de la «societé de Frauenfeld» s’y vantent d’être présents en Suisse depuis quarante ans et du fait que personne n’a jamais osé leur mettre des bâtons dans les roues. Aux jeunes présents lors de l’une de ces cérémonies, le boss explique que ceux qui veulent travailler ont l’embarras du choix («extorsion, cocaïne, héroïne…») et leur rappelle que tout repose sur «l’honneur, la sagesse et la dignité». Et, accessoirement, sur leur discrétion et celle de la communauté calabraise. Les quelques résidents calabrais de Frauenfeld qui ont bien voulu répondre à des journalistes répétaient tous à peu près les mêmes paroles: «Nous les connaissons, nous savons ce qu’ils font… Je n’ai pas peur, mais j’ai une famille, vous comprenez?» Si «Ces bons garçons de Frauenfeld» (titre d’un reportage de Falò, l’émission d’investigation de la RSI) ont pu faire leurs petites affaires en toute tranquillité pendant des décennies, on peut là encore se demander combien de clans sont actifs à l’heure actuelle sur notre territoire. Une vingtaine, selon le procureur de Catanzaro Nicola Gratteri, qui, comme nombre de ses collègues, répète à l’envi – et sans prendre de gants – que le système judiciaire suisse n’est pas adapté à la réalité mafieuse actuelle.

Pour mieux mesurer cette réalité justement, nous retrouvons un témoin à Iselle di Trasquera, la dernière localité italienne avant le Simplon, à quelques kilomètres de Domodossola. Mon contact m’attend dans sa voiture à la gare BLS. Nous l’appellerons Theo, et nous dirons qu’il est employé communal d’une petite ville valaisanne. Les hasards du calendrier faisant que nous nous trouvons tous deux dans ce petit coin d’Italie en ce jour d’octobre, il a estimé commode de fixer le rendez-vous à cet endroit. Le petit train-auto arrive en gare, Theo roule devant moi. Une fois nos voitures chargées et placées sur leur wagon, il s’installe à bord de la mienne et me confie des liasses de documents, dont certains officiels. Durant les vingt minutes du trajet dans le noir du tunnel, à la lueur de lampe de poche, Theo – fébrile mais posé et sûr de lui – raconte par le menu tout ce qui le scandalise: des permis B accordés à une famille italienne au pedigree qui ferait sursauter n’importe quel élève carabinier, des autorités cantonales inertes qui se justifient par des «non-entrées en matière» lorsque Theo leur soumet des cas problématiques (dûment documentés), une vieille histoire de chantiers routiers réalisés en Suisse par un entrepreneur italien dont la fiche de police italienne mentionne «association de type mafieux, détention et port d’armes abusifs» ou encore des soupçons de collusion entre une entreprise de construction, dirigée par un Italien, et des politiciens locaux.

Trois heures et quelques cafés dans un bistrot de Viège seront nécessaires pour tout passer en revue. Un millefeuille d’éléments sulfureux, qui ont parfois fait l’objet d’articles dans la presse locale mais qui mériteraient que l’on s’y intéresse de plus près. Theo ne manque pas de courage et n’agit pas pour des motifs personnels. Ce n’est pas la première fois qu’il s’adresse à un journaliste. Il se sent impuissant et isolé, et ne demande pas grand-chose: juste un peu plus de clarté de la part des autorités et, si possible, l’application de la loi lorsqu’il y a objectivement matière à enquêter et à se poser des questions. Outre le fait que «le Valais est sur le podium de la mafia», comme le titrait Le Nouvelliste en mai dernier, ce canton souffre du même mal que le Tessin, où de nombreuses sphères se croisent en veillant à ne pas s’entrechoquer: tout le monde se connaît ou est amené à se connaître, d’où un risque de collusion, de laisser-faire et de corruption plus élevé qu’ailleurs.

Keystone
Les implications de la mafia calabraise au Tessin ne datent pas de la dernière décennie. En 2003 déjà, l’avocat Francesco Moretti avait été condamné à 14 ans de réclusion en vertu de l’article 260ter du Code pénal définissant l’appartenance à une…

On peut l’appeler mafia silencieuse, mafia souterraine, quatrième mafia (référence aux hommes de Cosa Nostra, puis de la Camorra et de la ’Ndrangheta, qui ont essaimé au nord et depuis le nord de l’Italie) ou encore mafia suisse ou ’Ndrangheta rossocrociata (rouge à croix blanche). Mais peu importe l’étiquette. Toute la difficulté consiste à élever le seuil d’alerte sans pécher par alarmisme excessif et à assurer une surveillance plus rapprochée du territoire sans sombrer dans une xénophobie désignant tout Italien comme un mafieux en puissance. Un problème que l’Italie connaît, à sa façon: là-bas, la frontière entre le centre-nord et le sud est toujours très marquée. Il n’est pas rare que des «méridionaux» se fassent insulter dans les rues de Florence, Bologne ou Milan. Mais ceux qui les insultent oublient que leurs propres régions, soi-disant plus évoluées, sont aussi mitées par la mafia.

Essayons d’évaluer la gravité de ce mitage en Suisse: entre 2010 et 2019, toutes les arrestations et interpellations survenues pendant cette période concernent des affiliés ou des proches de la ’Ndrangheta, domiciliés en Suisse ou frontaliers. Deux seules exceptions néanmoins: l’arrestation et l’extradition d’un membre de la Stidda (la «petite» mafia sicilienne, ultra-violente et rivale de Cosa Nostra) en 2010, et celle d’une jeune femme liée à la Sacra Corona Unita (la mafia des Pouilles) en 2015. Le premier, recherché en Italie, vivait sous une fausse identité près de Lugano, la seconde, en cavale, avait trouvé refuge dans le canton de Neuchâtel.

Nous pourrions ajouter à tous ces cas une longue liste d’épisodes de violence suspects (restaurants incendiés, menaces, rixes) recensés au Tessin, des chantiers «au parfum de mafia» (autoroute A9 et tunnel d’Eyholz en Valais, tunnel de base du Monte Ceneri, entre autres) et une nébuleuse de personnages (consultants financiers, escrocs et intermédiaires de tout poil) dont les liens avec la mafia ne peuvent être démontrés clairement. Sans compter, hélas, des morts suspectes classées comme suicides par les autorités suisses, mais sur lesquelles les carabiniers et les magistrats italiens ont de gros doutes.

Prenons par exemple Valerio Mascaro, 24 ans, domicilié en banlieue milanaise. Son corps est retrouvé en février 2001 dans une forêt à Lamone, non loin de Lugano. L’arme qui l’a tué repose sur sa poitrine et, opéré au genou peu de temps auparavant, il se déplaçait avec des béquilles. Difficile d’imaginer qu’il se soit aventuré en terrain accidenté, probablement de nuit, dans ces conditions. En revanche, il aurait été mêlé à des affaires impliquant un clan de la ’Ndrangheta et éliminé pour que son silence soit garanti.

La mort de l’avocat et notaire tessinois Daniele Borelli comporte également ses zones d’ombre. Retrouvé pendu à son domicile luganais en décembre 2011, il faisait l’objet d’une enquête menée par les parquets de Milan et de Reggio Calabria. Des soupçons de collusion avec deux clans de la ’Ndrangheta l’auraient poussé au suicide. Mais comme l’ont rapporté plusieurs journaux italiens et tessinois, la question des dents cassées, du visage tuméfié et de l’escabeau renversé «du mauvais côté du corps» reste ouverte…


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