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© Dom Smaz

La main tendue à la rue

Publié vendredi 29 mars 2019 à 08:45
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Publié vendredi 29 mars 2019 à 08:45 
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Depuis près de deux ans, des bénévoles s’organisent chaque soir pour aller distribuer des vivres aux populations les plus précaires de Lausanne. Après des désaccords internes, les maraudeurs se sont scindés en deux groupes distincts. Mais tous accomplissent une démarche citoyenne, en rendant de l’humanité à ceux qui ont plutôt l’habitude de voir les regards se détourner d’eux. Le temps de quelques soirées glaciales, nous les avons suivis.
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Le déclic? Katia l’a eu un soir de décembre dernier. «Il faisait si froid.» Alors cette quinquagénaire domiciliée à Genolier (VD), qui suivait sur Facebook les activités de la Maraude Lausanne, s’est décidée à la rejoindre sur le terrain. Entre 22 heures et minuit environ, trois «maraudeurs» vont d’abord, chargés de victuailles, rallier les alentours du Sleep-in, abri d’urgence situé près du Théâtre Kléber-Méleau de Renens, puis la place de la Riponne et, enfin, un banc à Chauderon. Trois groupes de population bien distincts – à Chauderon, les requérants africains qui vivotent du trafic ont donné à la Maraude l’image d’amie des dealers.

«Je vois des situations dans la rue face auxquelles je ne peux pas rester indifférent», rétorque Chris, un des instigateurs du collectif lancé «le 8 avril 2016». «J’ai grandi dans une famille où il y avait toujours une place en plus à table, au cas où quelqu’un en aurait besoin. Mes parents étaient chrétiens, très ouverts.» Que répond-il aux accusations diverses? «Qui suis-je pour dire qu’apporter à manger à des gens en détresse les maintient dans un état de précarité? Et quelle est l’alternative? Même si, c’est vrai, la Ville de Lausanne est loin d’être la moins généreuse en ce qui concerne l’aide à ces personnes.» Tania, dont il est rapidement devenu proche, s’engage parce que, dit-elle, «les citoyens ne doivent pas tout déléguer aux autorités. Il faut aussi aller vers l’autre.»

Dom Smaz
La rue offre rarement des moments de détente, ici en janvier lors d’une tournée des Amis de la Rue.

Aujourd’hui, le mouvement, soutenu par l’association les Amis de la Maraude, compte une centaine de membres. Tous n’ont pas vocation à aller à la rencontre des «bénéficiaires», mais se mobilisent en organisant le planning, en cuisinant ou en allant chercher aux aurores pain, invendus et plats offerts par les divers donateurs, boulangeries, hôpital ou théâtre de la ville. C’est ce qui a le plus surpris Chris: «La générosité des gens et leur mobilisation, ainsi que la diversité des milieux sociaux de ceux qui aident.»

Règles à suivre

Pour les maraudeurs, il faut suivre certaines règles, notamment être au moins trois. «Jamais, jamais nous n’avons été menacés ou agressés. Mais c’est un principe de précaution. Un accident peut arriver», insiste Chris. Des mesures jugées trop strictes par certains, qui estimaient également que les maraudes devaient se faire tous les soirs, coûte que coûte. Les désaccords internes ont fini par éclater il y a quelques mois. Un nouveau collectif, les Amis de la Rue, est né de la scission.

Aujourd’hui, les tensions semblent plus ou moins apaisées. Informés par Claude, ami des deux camps lui aussi passé par la rue et «qui fait le tampon», les Amis de la Rue tentent cahin-caha de pallier les absences de la Maraude, même si l’organisation de dernière minute n’est pas aisée.

Isolement

Début février, nous retrouvons Laurence Mamin et Tanguy, des Amis de la Rue, chez Patricia. Le foyer où Laurence exerce comme assistante sociale a offert les pâtes bolognaise en train d’être réchauffées dans la petite cuisine. Tanguy a été SDF, ici comme en France. «Je sais l’énergie qu’il faut pour garder la tête hors de l’eau. Certains, le coup de talon au fond de la piscine pour remonter, ils n’y arrivent pas. Ceux de la Riponne sont toxicomanes à une grande majorité. Eux sont visibles. Mais il y en a d’autres qui sont précarisés, isolés. Et il n’y en a aucun qui veut rester tox! Certains ont une famille, d’autres ont eu des boulots qui les passionnaient… Quand je suis devenu SDF, poursuit-il, j’ai vu que ce qui était important dans ce que nous faisons, c’est de permettre aux gens de ne plus être quelqu’un de la rue. Etre comme tout le monde, même quelques minutes. Discuter, ça fait du bien et ça permet d’oublier le manque de thunes, le froid, la fatigue… Le plus important, c’est le contact, quelqu’un qui te reconnaît et te demande comment tu vas.»

Ce soir-là, à la Riponne, plusieurs dizaines de bénéficiaires surgis de l’obscurité finiront par se presser autour des plats. «C’est vraiment la cour des miracles. Il n’y a personne et tout d’un coup c’est plein de monde», sourit Gabriel, qui vient d’Epalinges deux fois par semaine. Par conviction chrétienne, «pour aider mon frère dans le besoin». Alors qu’avant il «passait tout droit», il a fait connaissance avec «des gens comme toi et moi, aux parcours très difficiles».

Haine plus palpable

Tanguy allume une sono, des sourires apparaissent sur les visages marqués. «Quand je maraude, je mets de la musique, je rigole. C’est vrai, mon humour est parfois très décalé! Mais il faut pouvoir rire de notre situation.» D’autant plus, peut-être, que «depuis l’interdiction de la mendicité (entrée en vigueur en novembre dernier, ndlr), le regard des gens sur nous a changé. Certains pensent qu’ils n’ont plus le droit de donner, d’autres se lâchent plus. La haine est plus affichée, comme l’argument "T’as qu’à travailler!" Je l’ai connu, le litre de rouge avalé dans la voiture pour t’aider à dormir. Je sais aussi qu’avant d’être un tox ou un Rom, c’est une personne que vous avez en face de vous.»

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Un bénéficiaire avec ses provisions pour la soirée.

Atmosphère aléatoire

Même lieu, autre soir, autre ambiance. Autour du riz agrémenté de poulet et des pâtisseries qui leur sont proposés, les hommes et les rares femmes présentes – elles seraient plusieurs centaines sans-abri en Suisse romande – semblent particulièrement agacés par la présence de notre photographe. Un habitué déboule. «J’en ai marre de me faire frapper!» lance-t-il. Il se plaint de souffrir de la tête après avoir été agressé dans les toilettes de la place et invective les jeunes femmes de la Maraude, ce qui n’empêche pas l’une d’entre elles d’appeler la police pour lui venir en aide. «Pardon du comportement», marmonnera-t-il une demi-heure plus tard. Mélanie, 28 ans, dite Méla, ne bronche pas. «L’atmosphère est très aléatoire, cela dépend des gens. Les dealers, eux, se méfient, ils restent plus sur leurs gardes», révèle-t-elle. Certains accepteront de nous confier des bribes de parcours, évoquant le Sénégal ou la Gambie dont ils viennent, l’Italie où ils ne veulent pas retourner. «No good life there.»

Mélanie aussi a suivi le groupe sur Facebook, deux ans durant, avant de se lancer. «Je donne de l’argent à des associations, mais je voulais faire quelque chose de concret.» Elle s’est fixé sa limite: une soirée par semaine, hors des périodes de congé de son travail dans les ressources humaines.

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Un soir de janvier, distribution près de l’abri d’urgence par Christelle et Mélanie, de la Maraude Lausanne.

Amitiés particulières

La limite est «personnelle à chacun, indique Tanguy. En maraudant souvent, les liens se créent. Et les sans-abri eux aussi nous interpellent sur ceux qu’ils n’ont pas vus depuis longtemps. Certains sont plus distants, car c’est leur caractère. Moi, quand j’étais SDF, je préférais être dans mon coin. J'avais trop peur de retomber dans l’alcool, et puis je n’aimais pas la promiscuité dans les abris d’urgence. Il y a trop de tensions, tu as peur de te faire voler tes chaussures ou ton téléphone…» Mais il croit aux amitiés dans la rue. «Elles sont particulières. Moins durables peut-être. Mais ce sont des amitiés.»

Pour Chris, «chacun fait ce qu’il peut. Si j’ai envie un soir d’aller faire une grillade au bord du lac, alors je vais faire une grillade.» Tania: «Je ne viens pas me les cailler dans l’idée de me racheter une conscience. Je donne un peu de mon temps, avec beaucoup de respect.»

Parfois, quand c’est trop, elle «arrête tout, une, deux semaines. Il faut aussi admettre notre impuissance. Je ne vais pas faire comme si nos vies n’étaient pas très différentes. Il y a des réalités qu’on ne peut juste pas comprendre.» Chris évoque cette soirée entre Noël et Nouvel An où ils se sont retrouvés «face à la détresse énorme d’un réfugié. Sa situation était vraiment terrible. On lui a parlé des heures durant.»

Deux mondes séparés

Le plus dur? Tous les maraudeurs nous ont répondu la même chose: c’est quand, une fois rentrés, ils se retrouvent chez eux, bien au chaud. Et incapables de trouver le sommeil. «Au début, ça me rongeait, dit Gabriel. La recette, c’est de me dire que ce sont deux mondes séparés.» «Souvent, une fois la maraude terminée, avec les autres, on continue le dialogue, on s’écrit, on se parle», raconte Chris.

L’avenir? «Tant qu’on tourne, c’est qu’il y a des besoins quelque part, estime-t-il. S’il n’y a personne en face de nous, c’est que tout le monde est au chaud et c’est tant mieux! La vocation de la Maraude, c’est de disparaître.» En attendant, Stéphane, un habitué de la Riponne, raconte que depuis le passage des maraudeurs, il a arrêté de voler pour se nourrir. «Sans eux, on est foutus», lance-t-il.


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