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© Nicolas Righetti|Lundi13

Mamans en politique, des femmes en lutte

Publié vendredi 8 mars 2019 à 08:43
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Publié vendredi 8 mars 2019 à 08:43 
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Alors que la Suisse est toujours, en 2019, le seul pays européen à ne pas avoir de congé paternité ou de congé parental, destiné à la mère comme au père, trois politiciennes futures ou jeunes mamans nous parlent du défi auquel elles font face et d’un combat qui n’a pas pris une ride.
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Cette dernière semaine de février, dans la salle du parlement du Palais fédéral, les agents de sécurité s’agitent. Tout doit être prêt pour le lundi suivant car, le 4 mars, c’est le début de la session de printemps. Lisa Mazzone arrive, le ventre rond. L’une des responsables de la sécurité la félicite, le sourire aux lèvres. Cette session est la dernière de Lisa Maz­zone sans enfant.

Enceinte de presque sept mois, la députée verte et son compagnon accueilleront début mai leur premier enfant, un petit garçon. «Et j’ai compté, ce sera le septième bébé de la législature, et encore, c’est sans les élus papas, sourit la Genevoise de 31 ans. C’est bien, les choses bougent et, au niveau du Conseil national, cela se féminise, rajeunit et j’ai vraiment senti un changement de mentalité. Personne ne s’est d’ailleurs permis de me faire une remarque déplacée et je n’ai eu que des messages de félicitations. Je suis très loin de ce qu’a pu vivre ma collègue Adèle Thorens il y a neuf ans.»

Alessandro Della Valle/Keystone
Lisa Mazzone, toujours très active, et Priska Seiler Graf (PS/ZH) déposent une pétition au parlement pour un trafic aérien responsable, le lundi 4 mars 2019.

Et comme une bonne nouvelle n’arrive généralement pas seule, la présidente du Conseil national, Marina Carobbio, a envoyé un message fort en confiant à sa vice-présidente, la Vaudoise Isabelle Moret, la mission de trouver une salle d’allaitement dans les murs du Palais fédéral. Bingo, ce sera l’ancien fumoir.

Et pourtant. «La Suisse reste un pays profondément conservateur. L’idée qu’une charge familiale soit incompatible avec une carrière est toujours ancrée dans certaines mentalités, fait remarquer Lisa Mazzone. C’est comme ce congé maternité que nous avons eu extrêmement tard et pour lequel nous nous sommes battus pendant 60 ans. Et nous n’avons toujours pas de congé paternité!»

La Suisse, lanterne rouge

Retour en 2005. A l’aube du XXIe siècle, c’est plutôt dans le XXe que la Suisse entrait en offrant aux jeunes mères… un congé maternité payé, même si l’assurance maternité était inscrite depuis 1945 dans la Constitution. Mais avec pour excuse les coûts, trahissant une représentation archaïque de la femme, rien, à l’exception de certaines lois cantonales ou de conventions collectives, ne l’avait concrétisée. C’est donc sous le regard médusé des pays voisins que les jeunes mères suisses obtiennent, le 1er juillet 2005, quatorze semaines de sécurité – un des congés maternité les plus courts d’Europe – après soixante ans de tergiversations.

«La société évolue beaucoup plus rapidement à l’extérieur du parlement qu’en son antre. C’est comme si ces gros murs empêchaient de laisser entrer la fraîcheur et de prendre des décisions en accord avec les évolutions sociétales, soupire la Genevoise. Et puis nos députés sont principalement des hommes avec une moyenne d’âge de 55 ans, dont la réalité est très loin de celle des jeunes parents.»

Une voix perdue

La future jeune maman bénéficiera de quatre mois de congé maternité, touchera les jetons de présence des séances auxquelles elle aurait dû participer et sera remplacée par un collègue de son groupe lors des commissions. Pourtant, un problème persiste. A Berne, la suppléance lors des séances plénières n’existe pas pour les députés. Pendant quatre mois, la voix de Lisa Mazzone au parlement n’existera donc pas. «Et mon congé maternité dépendra de l’ordre du jour. Car lors des votes sur des objets très disputés, une voix peut faire la différence et je me rendrai donc au parlement. Il faut que cela change car cette règle met la femme dans une position extrêmement compliquée. Il y a des jours où on ne peut simplement physiquement pas être là.» Dans plusieurs parlements cantonaux, la suppléance fait foi. A Genève, par exemple, un député absent est automatiquement représenté par celui qui le suit sur la liste.

«Avoir un enfant lorsque l’on travaille en Suisse, ce n’est toujours pas quelque chose de facile, même en 2019, assure la députée. Les conditions-cadres ne sont pas réunies pour que cela se passe sans heurt. Et si je n’ai jamais pensé que mon bébé pouvait être un frein à ma carrière, je sais que l’arrivée d’un enfant est le moment où s’installent un certain nombre d’inégalités entre hommes et femmes. Dans mon cas, tout s’est fait en accord avec mon compagnon: savoir qu’il avait très envie de s’impliquer était indispensable pour mon organisation.»

A Genève, il y a 10 ans...

La conseillère nationale verte ne se considère cependant pas comme une pionnière. Pour elle, c’est la Genevoise Sandrine Salerno qui a fait bouger les lignes. Il y a 10 ans, elle était la première Romande à tomber enceinte peu de temps après son accession au Conseil administratif de la Ville. «Je l’ai vécu comme un moment très important, on se posait enfin des questions que l’on ne s’était jamais posées, notamment au niveau de l’organisation.»

Le bébé de Lisa Mazzone n’est pas un acte politique. «C’est un événement très privé avant tout. Mais si cela peut convaincre d’autres politiciennes qui ont le souhait de fonder une famille que c’est possible, alors j’en serai très heureuse», sourit-elle.


«J’ai dû dire que je n’avais trahi personne»

Il y a quelques semaines, Carmen Tanner, membre de l’exécutif d’Yverdon-les-Bains, a annoncé qu’elle prenait un congé maternité. Une première dans le canton.

Nicolas Righetti|Lundi13
Carmen Tanner, ici dans l’Hôtel de Ville d’Yverdon, s’est battue pour obtenir quatre mois de congé.

«C’est assez paradoxal qu’en 2019 nous puissions suivre l’évolution des bouchons en direct sur nos smartphones, mais que, lorsqu’une femme membre d’un exécutif tombe enceinte, cela soit extraordinaire!» Bienvenue à Yverdon-les-Bains. Ici, en terres vaudoises, Carmen Tanner est une pionnière. A 37 ans, elle est la première femme faisant partie d’un exécutif vaudois à laisser son dicastère le temps d’un congé maternité.

A l’Hôtel de Ville d’Yverdon-les-Bains, elle revient sur le mois intense qu’elle vient de vivre depuis le communiqué de presse de la Municipalité le 6 février. «J’ai dû me justifier devant la presse, redire que je représentais les valeurs de mon temps et que je n’avais pas trahi qui que ce soit. J’ai trouvé cela aberrant que l’on ose me poser cette question-là. Question que l’on n’aurait jamais adressée à un homme en passe de devenir père», constate-t-elle.

Ambiguïté

Et pour que l’élue verte puisse laisser son dicastère, les choses n’ont pas été simples. Car, pour les exécutifs communaux, une ambiguïté règne: les membres de la Municipalité sont-ils des employés ou n’ont-ils qu’une simple fonction élective? Les femmes bénéficient-elles donc du même congé maternité que les employées de la Ville? «Nous ne nous étions jamais posé la question avant et cela a été un choc pour moi de voir qu’il n’y avait eu que très peu de cas de femmes enceintes dans les exécutifs romands. Nous avons donc fait cela à notre sauce en nous calquant sur le régime du règlement du personnel de la Ville.»

Finalement, Carmen Tanner partira au début de l’été pour un congé maternité de quatre mois, mais perdra son siège au sein des conseils de fondation lors desquels elle représente la Ville. «Ce congé maternité est légitime; pourtant, c’est loin d’être parfait et certaines questions de suppléance restent très problématiques.» Au sein de la Municipalité, c’est Pierre Dessemontet, municipal PS d’Yverdon, qui assurera la conduite de son service.

Aujourd’hui, c’est pour toutes ces choses que Carmen Tanner accepte de mettre en avant sa maternité. «On m’a pourtant reproché de l’instrumentaliser. Nous sommes visiblement dans une société où la maternité doit se vivre pour soi, à l’abri dans son salon, en se caressant le ventre. En parler revient à être vulgaire. Mais ces gens n’ont pas compris que c’était devenu un combat. Derrière ce ventre, il y a un enjeu et la dénonciation du fait que le congé maternité des politiciennes n’est absolument pas encadré lorsqu’elles travaillent au sein d’un exécutif.»

«On m’enterrait déjà!»

Plusieurs personnes ont également posé la question fataliste à Carmen Tanner consistant à savoir si cet enfant signifiait la fin de sa carrière politique. «Comme si tout était fini; on m’enterrait déjà!» s’indigne la conseillère, levant les yeux au ciel.

«Les changements sociaux pour aller vers une vraie égalité hommes-femmes sont trop lents. Nous devons prendre des mesures fortes car les freins sociaux existent toujours. Par exemple, il n’y a aujourd’hui que 25% de femmes dans les exécutifs romands. Il faut absolument que les femmes se libèrent de cette peur, qu’on leur inculque depuis toutes petites, de ne pas être parfaites.»


«Trop de cadres ont peur de tomber enceintes»

La Genevoise Sophie Buchs, maman depuis deux semaines, souhaite briguer un mandat de conseillère nationale.

Nicolas Righetti|Lundi13
Sophie Buchs, ici dans la cour du bâtiment du Conseil d’Etat. «Le poids de la parentalité repose malheureusement toujours sur les femmes.»

Il y a deux semaines, Sophie Buchs, 31 ans, candidate genevoise à la candidature du PDC pour les élections fédérales, a eu une petite Eleonore. Remettre sa candidature à plus tard? Cela ne faisait pas partie des options. «J’ai eu de la chance: mon parti, qui avait décidé de mettre des jeunes en avant, m’a encouragée à être candidate.»

Membre de la présidence du PDC genevois, Sophie Buchs est aussi directrice de la fondation Pro Juventute Genève. «J’ai pu partir en congé l’âme en paix car mon environnement professionnel a toujours été très encourageant à ce niveau-là. L’accord était que j’organise une structure de direction au cas où cela arriverait et c’est ce que j’ai fait ces deux dernières années. Mais je mesure ma chance. En Suisse, il y a encore un malaise autour de ça et trop de femmes ont peur de tomber enceintes lors de leur carrière, et notamment des femmes cadres.» En cumulant son congé maternité, ses vacances et ses heures supplémentaires, Sophie Buchs a pu obtenir six mois de congé et sera de retour mi-août, juste avant le lancement de la campagne aux élections fédérales à la rentrée scolaire.

La chance d'un congé paternité

Et la candidate PDC ne vivra pas seule les premières semaines de vie de sa fille, puisque, coup de chance, son mari fait partie des rares jeunes papas à avoir droit à un congé paternité de quatre semaines. «Et ce n’est vraiment pas du luxe! Je suis pour un congé paternité d’au moins quatre semaines. Deux semaines, comme le propose le contre-projet (lire ci-dessous), c’est mieux que rien, mais cela reste vraiment ridicule», soupire la jeune mère.

Le manque de femmes en politique est toujours, selon Sophie Buchs, la raison principale du retard d’une politique familiale forte dans notre pays. «N’oublions pas que les conseillères fédérales sont aujourd’hui encore des pionnières (ndlr: sur les 9 femmes élues au Conseil fédéral, seules trois étaient mères). Ne leur jetons pas la pierre. Faire de la politique et avoir des enfants, c’est difficile à tous les niveaux et il faut le dire!»


Congé paternité: la mauvaise exception suisse

Le seul pays d’Europe à ne pas en proposer

La Suisse est le seul pays d’Europe à n’accorder à ses jeunes pères ni congé paternité ni congé parental (que peuvent se partager père et mère).

Dans plusieurs cantons, des jours sont prévus pour les fonctionnaires: 5 dans le canton de Vaud, 10 à Genève et bientôt 20 à Neuchâtel.

Dans le secteur privé, il incombe à l’employeur d’offrir ou pas quelques jours de congé. Le géant bâlois de la pharma Novartis vient d’annoncer qu’il mettait en place un congé paternité de 14 semaines. Mais, dans la grande majorité du secteur privé, la norme reste d’offrir un jour de congé, soit la même durée que pour un déménagement.

Nous pourrions être appelés aux urnes en 2020 pour voter sur une initiative proposant 4 semaines de congé paternité et/ou un contre-projet émanant d’une commission du Conseil des Etats et proposant 10 jours de congé. Dans les pays de l’OCDE, la moyenne du congé paternité est de 8 semaines.

La Suède à la pointe, le Portugal novateur

La Suède est le pays offrant le plus de congés à ses jeunes parents. La mère peut s’arrêter 50 jours avant son terme et les parents se partagent équitablement 480 jours après la naissance. Ce pays est le premier du monde à avoir introduit le congé paternité, en 1974.

Dans le sud de l’Europe, le Portugal tire aussi son épingle du jeu en étant le premier pays à rendre le congé paternité obligatoire. Sur 20 jours payés, les jeunes pères portugais doivent en prendre au moins 10 dans le mois qui suit la naissance.


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