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Manu Katché: «Le batteur est le cœur du groupe, sa pulsation»

Alors que Manu Katché finalise le nouvel album de Peter Gabriel, le batteur français sera la tête d’affiche du 1er Festival international de percussions de Lausanne, du 17 au 19 juin, où il se produira avec son quartet The Scope. Echange à bâtons rompus.

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Manu Katché

A 63 ans, Manu Katché s’apprête à repartir en tournée mondiale en 2023 avec son vieux complice Peter Gabriel, dont il achève l’enregistrement du nouvel album studio, le premier depuis dix-neuf ans! Le 18 juin, Lausanne accueillera le batteur de jazz.

Arno LAM

- L’histoire de la musique démarre avec les percussions, mais comme pour l’œuf et la poule, on s’interroge: le rythme a-t-il précédé le chant ou est-ce l’inverse?
- Manu Katché: Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que certains peuples se sont très vite servis de percussions pour communiquer et transmettre des messages. Le tambour, principalement, s’est substitué à la voix, qui ne portait pas assez loin. S’agissait-il déjà de musique? Pas sûr.

- Chose inouïe: on retrouve des percussions chez tous les peuples du globe!
- Partout, c’est vrai. Ce qui me frappe, si j’ose dire, c’est que, en présence de bébés, dès que vous tapez sur quelque chose, il y a réaction. Les tout-petits sont interpellés. C’est fascinant. Il y a chez l’être humain une résonance animale aux percussions que la batterie suscite aussi.

- Un cœur qui bat, c’est le rythme qui est en nous.
- Avec une pulsation propre à chacun! Pour faire un rapprochement, le batteur est à mon sens le cœur du groupe. Qu’il soit parfois en retrait, sur scène, n’a aucune importance. Si le batteur n’est pas créatif, s’il joue sans personnalité, un groupe ne peut être abouti. Quand un batteur n’est pas bon, son groupe ne peut pas l’être non plus, même si les autres musiciens sont excellents. Vous imaginez la responsabilité?

- Votre cœur était du genre capricieux dans votre jeunesse, non?
- Oui, j’ai eu un souffle au cœur très jeune avec une maladie qu’on appelle RAA ou ralentissement articulaire aigu au niveau des ligaments des genoux. Je voulais faire de l’athlétisme, ça a vite été réglé. Ensuite, j’ai fait pas mal de rugby et, là encore, le médecin a conseillé à ma mère de tout arrêter. Comme elle craignait que je m’ennuie, elle m’a mis au piano.

- Bonne idée, le piano, mais la batterie, ensuite, était-ce bien raisonnable?
- Pas forcément, c’est vrai, mais bon, un batteur, c’est comme un athlète qui s’entraîne tous les jours. A force de travailler son instrument, il assimile le geste. L’effort diminue. Au début, je jouais entre six et sept heures par jour. La batterie est devenue comme un prolongement de mon corps. Si le son dépend effectivement de la force de frappe, le geste a été tellement travaillé qu’il n’y a pas lieu d’être un bodybuildeur pour taper très fort. Alors oui, au bout de deux heures et demie de concert avec Peter Gabriel, j’ai un petit coup de pompe. Je l’avais moins à 20 ans. (Il rit.) Mais je tiens debout!

- Phil Collins, lui, ne peut plus jouer. Ce qui lui arrive, c’est le cauchemar de tout batteur, non?
- Complètement. Moi, mon problème articulaire s’est transformé en spondylarthrite ankylosante, pour prendre des termes très médicaux. Avec cette maladie, on peut finir en fauteuil roulant… J’ai fait pas mal de yoga, m’étirant tous les jours pendant douze ans, et ça m’a vraiment aidé. Il n’y a pas eu d’aggravation. Au niveau du dos, ça reste compliqué, mais je gère.

- Vous avez étudié le piano de 7 à 10 ans, puis les percussions classiques dès l’âge de 14 ans. Vous espériez devenir un joueur de timbales?
- Oui, j’étais un timbalier. D’ailleurs, j’en ai conservé le grip (la prise, ndlr), avec le pouce sur la baguette, alors que la plupart des batteurs l’ont sur le côté. J’adorais cet instrument. En me renseignant pour des cours de batterie, j’ai rencontré, grâce à un copain d’école, un prof de percussions du Conservatoire. Un type sympa et ultra-pédagogue qui m’a appris une foule de choses. En parallèle, je jouais de la batterie dans mon sous-sol sur des disques que j’écoutais au casque. Tous les rudiments appris aux percussions, je les envoyais ensuite sur ma batterie, une jazzette Gretsch que m’avait offerte mon beau-père, lui-même ancien batteur.

- Vous êtes sorti du Conservatoire avec un premier prix. Au fond, vous auriez pu devenir concertiste?
- J’aimais beaucoup la musique symphonique et interpréter les timbales au sein d’orchestres me plaisait, mais en même temps, je trouvais l’ensemble non seulement très académique, mais aussi un peu trop figé. Sans élasticité. Les batteurs des groupes de jazz, de blues ou de rock que j’allais voir avaient l’air de plus s’amuser. Ils jouissaient d’une vraie marge de manœuvre. Je suis donc devenu batteur, mais je ne me prédestinais pas à cela. Je m’imaginais percussionniste classique, travaillant à travers l’Europe.

- Issu d’un milieu très modeste, vous rêviez de voyager. On peut dire que vous avez été servi!
- J’avais cette envie, oui. Tout jeune, quand j’habitais en banlieue parisienne, je rêvais de découvrir le monde. J’avais une mappemonde dans ma chambre que je scrutais en me posant plein de questions sur les lieux et les gens. Ça m’inspirait. Avec le recul, on peut dire que, en effet, j’ai été servi! J’ai rencontré des gens, des cultures, des senteurs, des lumières. Je me suis régalé.

Manu Katché

Depuis quarante ans, au fil des collaborations, Manu Katché a «coloré [son] jeu de batterie», comme il aime à le dire, de façon unique.

Arno LAM

- Seriez-vous le même musicien si vous n’aviez pas autant crapahuté?
- Non. On s’enrichit grâce aux autres, avec les autres. Je ne me définis pas comme un citoyen du monde. Je suis Français, j’ai été éduqué à Paris. Mais je suis curieux de nature. J’ai toujours eu ce besoin de rencontrer et d’échanger, en particulier sur un plan musical.

- Courir le monde vous amuse-t-il encore, à 63 ans?
- Oui, toujours. La passion ne s’est pas dissipée. Ce ne serait d’ailleurs pas possible sans cela. Derrière mes fûts, j’ai 14 ans et demi! La musique, c’est de la joie, du plaisir, du partage. Moi, quand je joue, j’ai le sourire. Une tournée mondiale est prévue en 2023 avec Peter Gabriel, dès le mois de mai en Europe. On termine son nouvel album, puis on ira se promener sur la planète. C’est super excitant!

- Le gamin de la banlieue est de Paris que vous étiez a-t-il gardé sa faculté d’émerveillement? Mesurez-vous encore le privilège de votre existence?
- Je pense que oui, parce que je ne suis pas quelqu’un de blasé et que ma finalité n’est pas économique. Pour moi, la vraie réussite, c’est d’avoir pu rencontrer tous ces artistes avec lesquels j’ai collaboré, travaillé, et que ça continue. Avec Sting, par exemple. On a fait plusieurs albums ensemble. Si je l’appelle demain pour venir jouer, il va me rejoindre pour le plaisir. Ça, pour moi, c’est la réussite. Un vrai lien familial s’est tissé entre nous et avec d’autres, comme Peter (Gabriel, ndlr) ou Stephan (Eicher, ndlr), que j’aime énormément. Ma propre personnalité a dû aussi jouer.

- Derrière votre batterie, vous avez ce souci de vous imprégner de l’univers des artistes qui vous sollicitent, des mélodies et de l’harmonie aussi…
- Oui. Je pense que cette ouverture est liée à ma formation classique, à la manière dont on apprenait l’harmonie au Conservatoire. Au-delà, en effet, l’important consiste à être dans l’essence même de la musique qu’on est en train de faire, plutôt qu’imaginer qu’on va faire tel ou tel plan et que ça va fonctionner. Dans mon livre (Road Book, publié en 2013, ndlr), j’évoque l’album que j’ai fait avec Joni Mitchell, une artiste à l’approche très littéraire. A l’époque, mon niveau d’anglais était faible. Je ne comprenais pas ses textes. Je lui ai demandé de m’expliquer chaque chanson, ce qu’elle a fait. J’en avais besoin pour colorer mon jeu.

- Vous vous méfiez de vos certitudes quand vous abordez un nouveau projet?
- Oui, c’est le meilleur moyen d’éviter de se plagier soi-même. Ça permet d’évoluer. La musique offre tant de routes! Il faut chercher, se montrer créatif.

- Fait-on fortune quand on est un grand batteur?
- On est privilégié, oui. On fait de beaux albums qui se vendent bien, suivis de grandes tournées. C’est le système du box-office. Mais je suis loin d’être Jeff Bezos!

- Vous êtes très proche de Sting et de Peter Gabriel, deux artistes résolument engagés. Diriez-vous qu’ils ont influencé votre conscience politique?
- Si l’on est resté si proches, c’est parce qu’on a une philosophie et une vision de la vie assez similaires. J’ai beaucoup appris à leurs côtés. La première tournée que j’ai faite avec Peter, c’était Amnesty International. Nous n’étions pas payés. L’argent des concerts allait à des avocats chargés de faire libérer des prisonniers politiques. Dans ce contexte-là, on apprend vite. Moi, la musique m’a fait grandir. J’ai mûri grâce à mes collaborations. J’ai eu beaucoup de chance.


Lausanne en syncope

Pour sa première édition, le Festival international de percussions de Lausanne, création unique au monde, se déroulera du 17 au 19 juin en huit lieux distincts de la capitale vaudoise. Pas moins de 20 groupes en provenance de huit pays seront au programme.

Programme:

 

Vendredi 17 juin

- Le batteur de jazz Daniel Humair, master class et concert dès 16 heures à l’EJMA.
- Les Maîtres Tambours du Burundi, suivis de Mayumana (Israël) en concert aux Docks
(ouverture des portes à 18 heures).
- Le claviériste Pierre Audétat suivi de M-A-L-O au D! Club (ouverture des portes à 19 heures).

Samedi 18 juin

- Cod Act à Plateforme 10, dès 17 heures.
- Les Percussions de Strasbourg suivies des Japan Marvelous Drummers à l’Opéra de Lausanne (ouverture des portes à 18 heures).
- Manu Katché & The Scope au D! Club (ouverture des portes à 19 h 30).

Dimanche 19 juin

- Cod Act à Plateforme 10, dès 17 heures.
- Le danseur Daniel Leveillé, suivi du jeune maître de tabla afghan Yama Sarshar & Friends, du Tama Band de Dakar (Sénégal) et d’Øbaya Batucada au cirque de Bellerive, dès 11 heures.
- Gala de la RSR à l’Opéra de Lausanne (ouverture des portes à 16 h 30) avec le groupe de tambours virtuoses Top Secret Drum Corps, le percussionniste Dominique Haldemann et son instrument en PVC, le duo fou Enrico Lenzin & Andi Pupato, les tambours romands du Majesticks Drum Corps, les Bâlois Stickstoff et une classe de la Haute Ecole de musique (HEMU).
- L’homme-orchestre Manu Delago à Montricher, dès 19 heures (entrée libre sur inscription).

Ajoutons que, en marge du Festival international de percussions de Lausanne, les Editions Favre publient sur le sujet une bande dessinée, «A la recherche du rythme perdu – Une histoire des percussions», signée Gilles Scherlé, ainsi qu’un livre richement illustré, Percussions et la musique est née, écrit par François Bernaschina. «Percussions et la musique est née», de François Bernaschina, Ed. Favre.

percussions

«Percussions et la musique est née», de François Bernaschina, Ed. Favre.

DR
Par Blaise Calame publié le 3 juin 2022 - 08:53