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Guerre en Ukraine

Marc Dufey, le routier qui livre vos dons jusqu’en Ukraine

Depuis mars 2022, le Vaudois Marc Dufey livre bénévolement des dons en Ukraine. Il est l’un des rares routiers étrangers à oser pénétrer avec des camions dans le pays depuis l’invasion russe. Nous l’avons suivi lors de son septième convoi humanitaire.

Passage des douanes polonaise et ukrainienne en camion en avril 2022.

Le Vaudois Marc Dufey achemine bénévolement depuis mars des dons en Ukraine. Ici, il se trouve au passage des douanes polonaise et ukrainienne en camion en avril 2022.

Laetitia Béraud

18 mars 2022. L’aéroport de Lviv, ville de l’ouest ukrainien plutôt épargnée jusqu’ici par les Russes, est frappé par des missiles. A 1,5 kilomètre de là, le routier vaudois Marc Dufey est en pleine livraison d’aide humanitaire. «Ça a fait une grosse vibration, puis, quinze secondes après, un gros boum. Et là, on a compris ce qui se passait. Quelques vitres ont pété.» Ce jour-là, le chauffeur a eu de la chance. Si l’ancien garde d'ambassade et champion de boxe affirme volontiers qu’il n’a pas peur, il raconte avec émotion cet épisode.

Depuis l'invasion russe le 24 février 2022, rares sont les chauffeurs de poids lourd occidentaux à s’aventurer dans le pays en guerre. Le patron de Dufey Transports & Logistic fait figure d’exception. Pour lui, tout a commencé par le coup de fil d’une amie qui travaille à Médecins sans frontières. Si les dons ont afflué de tous les côtés dès la fin février, ceux-ci terminaient essentiellement dans des entrepôts en Pologne.

«Les dépôts en Pologne sont pleins à craquer et les Ukrainiens, avec des camionnettes ou des fourgonnettes, ils ont vraiment de la peine, affirme Marc Dufey. A savoir que, avec une camionnette, on prend une palette, une palette et demie grand maximum. C’est le poids qui limite ça.» Avec son camion, le Suisse peut charger jusqu’à 22 tonnes. Un gain de temps précieux quand on sait qu'on doit compter plusieurs heures en douane.

Guerre en Ukraine

Marc Dufey, le routier qui livre vos dons jusqu’en Ukraine

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Depuis mars 2022, le Vaudois Marc Dufey livre bénévolement des dons en Ukraine. Il est l’un des rares routiers étrangers à oser pénétrer avec des camions dans le pays depuis l’invasion russe. Nous l’avons suivi lors de son septième convoi humanitaire. Laetitia Béraud

Alors le routier d’Oron-le-Châtel décide de se lancer. Au début, il livre des dons collectés par l’église de son village: médicaments, lits, habits. Quand nous l’accompagnons à la fin avril, il en est à son septième aller-retour. Il a déjà roulé jusqu’à Ivano-Frankivsk et à Ternopil, où de nombreuses associations ont des camps. Désormais, il livre des centaines de tonnes de dons alimentaires de grandes entreprises.

Sur la route, de nombreux automobilistes klaxonnent sur son passage à la vue de son panneau «aide humanitaire» apposé sur son pare-brise. Il double aussi des convois militaires américains avec de mystérieux conteneurs. Pour rallier Lviv depuis Lausanne, il faut compter vingt-trois heures de route. D’abord en traversant l’Allemagne et «ses forêts monotones», puis les vallées tchèques et les plaines polonaises. 

Le routier Marc Dufey au volant de son camion à Lviv, en Ukraine.

Le routier Marc Dufey au volant de son camion à Lviv, en Ukraine.

Laetitia Béraud

Mais le Vaudois n’a pas le temps de s’ennuyer. Ses heures de route sont entrecoupées par On The Road again de Canned Heat, la sonnerie de son portable. S’il prend sur son temps libre pour ces voyages humanitaires bénévoles, Marc Dufey n’en reste pas moins un chef d’entreprise avec des points réguliers sur ses transports avec ses clients.

Dans une autre vie, il a roulé aux Etats-Unis, en Russie, en Côte d’Ivoire, au Liban et au Kosovo. Alors, quand la frontière ukrainienne pointe à l’horizon, il regarde au loin le dernier dépôt d’aide humanitaire polonais de Przemysl et trace sa route.

A la douane, les 5 kilomètres de camions de marchandises qui attendent pour pouvoir entrer contrastent avec les petites fourgonnettes d’aide humanitaire. Du haut de sa cabine, à 2,20 mètres du sol, Marc Dufey observe le ballet des camions polonais et ukrainiens qui échangent leurs palettes dos à dos à la frontière. Peu de routiers étrangers entrent dans le pays.

Passage des douanes polonaise et ukrainienne en camion en avril 2022.

Passage des douanes polonaise et ukrainienne en camion en avril 2022.

Laetitia Béraud

Lui a ses habitudes. Il navigue de poste en poste. Les douaniers commencent à le connaître avec son camion bleu de 19 mètres de long immatriculé en Suisse. «La première fois que je suis venu, j’ai passé une journée en douane», confie-t-il. Maintenant, il n'y passe «plus que sept heures».

Cette fois-ci, il transporte 22 tonnes de pommes de terre, qui lui valent le surnom de «McDonald’s suisse». Une fois la douane passée, le chauffeur roule vite. «A cette allure, on ne peut pas nous arrêter», confie cet habitué des zones dangereuses. Les routes cabossées autour de Lviv ne perturbent pas l’ancien champion du monde de manœuvre, une compétition d’agilité entre routiers.

De plus, son tracteur, fait pour les convois exceptionnels, n’est pas à la peine en montée. Il n’a pas de mal à tirer sa remorque de 32 tonnes. Le lendemain, il décharge avec rapidité les dons dans un hangar à une quarantaine de kilomètres de Lviv. Ce dernier est géré par l’église allemande Haus der Hoffnung de Göttingen, qui a aussi des paroisses en Ukraine. Ce sont leurs volontaires qui acheminent ensuite les dons dans toute l’Ukraine en fourgons blindés. 

Marc Dufey décharge son camion de dons alimentaires non loin de Lviv.

Marc Dufey décharge son camion de dons alimentaires non loin de Lviv.

Laetitia Béraud

Sur le chemin du retour, l’heure est au bilan. Quand la douanière à la frontière ukrainienne tamponne une énième fois le passeport du Vaudois, il le montre fièrement. Mais quand il doit faire les comptes, l’éternel optimiste semble gêné de parler d’argent. 

Si ses coûts de leasing ont été suspendus ces dernières semaines, il roule maintenant sans assurance. «Si on devait facturer un aller-retour comme on fait là, on devrait facturer ça 13 500 francs», lâche Marc Dufey. Un véhicule comme le sien avec la remorque frigorifique consomme entre 2000 et 2200 litres de carburant pour un tel voyage. «J’ai des gens qui m’ont fait quelques dons», poursuit-il, mais cela couvre à peine 10% de ses coûts. 

Un trou financier sur lequel sa banque a pour l’instant bien voulu fermer les yeux en lui ouvrant un compte spécial pour récolter des dons. Une solution temporaire. A l’image du mastique appliqué depuis quelques semaines sur un autre trou… celui de sa remorque. Souvenir d’une balle perdue qui a touché son convoi en mars dernier dans une forêt près de Lviv, où il compte bien repartir dès la mi-mai.

>> Si vous souhaitez aider Marc Dufey à financer ses transports humanitaires: IBAN CH83 8080 8004 3376 0416 1

Par Laetitia Béraud publié le 11 mai 2022 - 10:37