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© Darrin Vanselow

Marie-Hélène Miauton: «J’ai sans doute tout fait trop tôt»

Publié mardi 10 septembre 2019 à 08:59
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Publié mardi 10 septembre 2019 à 08:59 
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Elle a des convictions à rebrousse-poil et l’image d’une maîtresse femme qui sait où elle va. Mais l’entrepreneuse est aussi capable de tendresse, comme le montrent les portraits de Jurassiens qu’elle vient de publier.
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En toile de fond, le 
Léman scintille. Un air de musique classique nous parvient de l’intérieur de la demeure de Marie-Hélène Miauton à Grandvaux. L’entrepreneuse retraitée et auteure nous a reçus pour évoquer les portraits rassemblés dans «40 ans, 40 talents», paru aux 
Editions Favre pour marquer l’anniversaire du canton du Jura. 
Et aussi pour nous parler d’elle, de ses envies et de son image.

- Vous n’êtes pas Jurassienne?
- Marie-Hélène Miauton:
Je suis Vaudoise par mariage, Thurgovienne par mon père, Française par ma mère. Française d’Afrique du Nord puisque je suis née au Maroc.

- Comment se fait-il alors que vous ayez écrit ces portraits?
- Mon compagnon depuis vingt ans est Jurassien, j’ai donc évidemment développé des liens avec ce canton. Avec des amis jurassiens, nous avons voulu faire œuvre utile pour saluer la richesse de ce canton, terreau propice à l’éclosion de talents. L’anniversaire des 40 ans d’entrée en souveraineté du Jura est symboliquement très important. La Confédération a su prouver, à l’époque, combien ses institutions lui permettaient d’évoluer vers la modernité avec souplesse et intelligence.

- Comment réagissez-vous à la confirmation de l’invalidation 
du vote du 18 juin 2017 où, par 137 voix d’écart, Moutier avait approuvé son transfert dans le Jura?
- Des résultats aussi serrés ne sont jamais acceptés sereinement par les minoritaires qui, en l’occurrence, ont fait recours et ont obtenu l’invalidation du vote. Les Jurassiens ont eu le sentiment que cette décision répondait à un parti pris politique, ce dont ils ne peuvent accuser le Tribunal administratif qui vient de trancher, au risque de mettre en doute la séparation des pouvoirs. Il faut donc revoter au plus vite, avant que la situation ne devienne explosive…

- Certaines personnalités du livre sont connues, d’autres plus inattendues, comme Pascal Meyer, que vous tutoyez dans le texte, ou la gardienne du secret Elvire Aubry…
- J’ai rencontré presque toutes les personnalités dont j’ai fait le portrait. Cela m’a permis de créer des liens avec des gens que je ne connaissais pas. Le jeune patron de QoQa m’a étonnée, Mme Aubry émue, le poète Alexandre Voisard impressionnée… Mais tous sont magnifiques, chacun dans son domaine!

Darrin Vanselow
«Felouque sur le Nil», d’Auguste Veillon, fait partie de sa collection personnelle. «Ces paysages orientaux me bouleversent. J’y suis chez moi.»

- En vous lisant, on sent votre tendresse pour eux.
- J’ai voulu faire ressortir les intelligences, les courages personnels, les engagements politiques, sociaux ou intellectuels de ces Jurassiens. D’ailleurs, en général, je porte un regard affectueux sur les gens. J’aime les êtres humains, j’ai de l’empathie pour eux, je m’émerveille de leur diversité, même si ce n’est pas l’image que je laisse transparaître.

- Pourquoi le cacher?
- C’est ma nature… Je suis pudique et réservée, et je ne cherche donc pas à rectifier l’impression que je peux donner ni les étiquettes dont on m’affuble sans me connaître. Ceux qui m’entourent sont conscients de ma vraie personnalité.

- Il vous arrive de pleurer?
- Souvent. A l’opéra, car la musique m’émeut profondément. Ou en lisant les poètes, comme Philippe Jaccottet ou Gustave Roud, pour ne parler que des Romands. Parfois, mes souvenirs aussi peuvent me faire pleurer. Pourquoi pas?

- Qu’aimez-vous le plus, la rencontre ou l’écriture?
- Dans le cas de ce livre, l’écriture ne pouvait pas se faire sans la rencontre. Mais j’aime l’écrit, profondément. Je crois que l’écriture seule permet de décoder ses propres émotions, d’aller au bout de sa pensée, de donner une cohérence à ses convictions.

- Cette année, cela fait vingt ans que vous écrivez une chronique pour Le Temps.
- C’est vrai, c’est un autre anniversaire! C’est un privilège pour moi de pouvoir exprimer mes idées et, surtout, de les partager avec mes lecteurs, qui ne se privent pas de m’écrire. Sans faire usage des réseaux sociaux, je me suis construit ainsi un réseau d’amis… et d’ennemis fidèles!

«j’ai eu une enfance sauvage, assez solitaire»

- Vous avez dit être «l’alibi de droite» du journal.
- Disons l’une des rares plumes de droite. D’une droite assumée, qui croit en l’économie, qui prône la responsabilité individuelle, qui se méfie d’un Etat trop inquisiteur. Un esprit libéral en somme.

- Et conservatrice sur le plan social.
- Plutôt, oui. Mais c’est un conservatisme qui vise à contrer le relativisme actuel et la permissivité qui est le contraire de la liberté.

- Avez-vous toujours été intéressée par la marche des choses?
- J’ai toujours été très curieuse. Déjà petite, j’avais un regard d’entomologiste sur tout ce qui m’entourait, gens, animaux, nature. Je lisais énormément, tout ce qui me tombait sous la main. J’ai eu une enfance sauvage, assez solitaire.

- Une enfance sauvage?
- Sauvage dans le sens où mon cercle familial, ma sœur et mes parents, attentifs et pétris d’exigences, me suffisaient. Après le Maroc, nous sommes partis pour la Guyane. Dans le désert vert d’Amazonie, il y avait toujours des choses incroyables à découvrir. Je pouvais passer des heures à explorer et à observer des bestioles improbables. Je n’étais pas très causante, je me suffisais à moi-même.

- J’ai du mal à faire le lien entre l’enfant que vous décrivez et la femme apprêtée que vous êtes.
- Il n’y a pourtant aucun décalage. Ma mère se piquait d’élégance et nous a toujours, ma sœur et moi, vêtues en brousse comme si nous étions en ville. Avec elle, il fallait se tenir droite. J’ai gardé d’elle cette tenue en toutes circonstances, que je considère comme une civilité. Selon moi, les codes vestimentaires ont une importance sociale, ils tiennent à distance, ils forcent le respect. Mon côté conservateur, sans doute.

- Après une telle jeunesse, la vie adulte peut sembler fade, non?
- Je n’ai pas eu le temps de la trouver fade! A 17 ans, j’ai rencontré un jeune homme de 7 ans mon aîné, déjà installé (Philippe Miauton, décédé il y a plusieurs années, ndlr), et, à 18 ans, j’ai dû obtenir l’autorisation parentale pour l’épouser. Très vite, je suis devenue mère, puis nous avons fondé l’institut de recherche M.I.S Trend. C’était le début d’une autre aventure.

Darrin Vanselow
Les huit petits-enfants de Marie-Hélène Miauton.

- Vous étiez très jeune pour tout ça.
- Oui, j’ai sans doute tout fait trop tôt, par goût de la vie, envie de découvrir très vite tout ce qu’elle pouvait m’apporter. Je n’avais qu’une envie, partir de chez mes parents! C’est le résultat positif d’une éducation stricte: on a envie de partir, de devenir indépendant. Et puis, j’avais et j’ai toujours gardé le goût de l’action.

- Dans quel sens?
- Agir, prendre des risques: se marier, avoir des enfants, créer une entreprise, diriger le laboratoire d’idées «à propos» et susciter un projet de Constitution vaudoise, écrire des livres... Par exemple, quand j’ai commencé à collectionner les œuvres du peintre vaudois Auguste Veillon, dont le tableau Un matin à Clarens ornait le salon de mes grands-parents à Pully, j’ai constaté qu’il n’existait sur lui aucun ouvrage. Et je me suis dit qu’il me fallait l’écrire («Auguste Veillon. Des barques du Léman aux felouques du Nil», coécrit avec l’historienne de l’art Marie Rochel, est paru en 2015, ndlr). Le livre sur le Jura aussi, c’est typiquement une petite pierre apportée à l’édifice.

- Vous avez eu trois enfants. Vous avez été une mère stricte?
- Oui. Parfois trop, vu avec le recul. Mon père et ma mère étaient sévères et je crains d’avoir reproduit les schémas parentaux. Mes enfants ne me le reprochent pas ouvertement mais n’en pensent pas moins. Pourtant, je suis très fière du résultat…

«Nous préparons notre marche de Rome à Jérusalem»

- Quelle grand-mère êtes-vous?
- Je l’ai été à 45 ans! Autant dire que je n’étais pas une grand-mère. J’essaie de me rattraper maintenant, avec plus de temps disponible et beaucoup d’amour.

- Et vous soufflez un peu?
- Oui, mais dans ce souffle sont inclus mes nouveaux projets, puisque j’ai deux livres auxquels je réfléchis. Dans un tout autre registre, nous préparons, mon compagnon et moi, notre marche de Rome à Jérusalem, après avoir déjà parcouru la Via Francigena jusqu’à Rome.

- Vous êtes croyante?
- Chrétienne, croyante, pas assez pratiquante. Mais je témoigne de mes convictions par le biais de certaines de mes chroniques ou d’autres engagements. Et les 1260 kilomètres à pied de Grandvaux à Rome, dans un état d’esprit pèlerin, valent bien quelques messes, non?


Marie-Hélène Miauton en 5 dates

19 février 1950: naissance au Maroc.

1969: donne naissance à Gaëlle. Suivront Léonore et Philippe.

1999: devient chroniqueuse pour le quotidien Le Temps.

2011: remet la direction de l’institut de sondage M.I.S Trend, fondé en 1978 avec son époux Philippe Miauton, à cinq cadres, dont sa fille Gaëlle (Weston Bratschi).

2019: prépare avec son compagnon un pèlerinage pour Rome.


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