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Marlen Reusser, médecin et médaillée olympique: «Je vis un trip égoïste»

Médecin, engagée politiquement, Marlen Reusser est aujourd’hui sportive professionnelle. Elle vient même de remporter une médaille d’argent olympique. Elle s’exprime sans détour sur la lutte contre le changement climatique, les modes de consommation et la place des femmes dans le cyclisme.

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Marlen Reusser

Marlen Reusser vient de remporter une médaille d'argent aux jeux olympiques.

Joan Nathanael Minder

-Marlen Reusser, vous qualifiez parfois votre vie d’athlète de «trip égoïste». Avez-vous parfois mauvaise conscience?
-Marlen Reusser: En tant que sportive, je ne suis pas réellement utile à la société. Je fais simplement du vélo et cette activité ne représente pas un apport particulièrement bénéfique pour quiconque. Mon seul mérite est, je l’espère, de procurer de la joie à d’autres personnes et de les inciter à pratiquer un sport. Je vis des moments fantastiques avec mon entourage, mais mes proches doivent aussi prendre beaucoup de recul et accepter de demeurer à l’arrière-plan. Dans cette optique, la vie d’un athlète est par essence un trip égoïste.

Marlen Reusser

Quand Marlen Reusser a abandonné son emploi de médecin et tout misé sur le cyclisme, elle est retournée dans la ferme de ses parents, à Hindelbank, dans l’Emmental bernois.

Joan Minder

-Pendant le shooting photo, vous avez laissé entendre que vous aviez longuement parlé avec votre famille avant d’accepter notre interview. Pour quel motif?
-Il me faut apporter quelques précisions à ce propos. Je suis très critique à l’égard de l’attitude qui consisterait à devenir écologique par la consommation. Je suis assurément favorable au développement des énergies et des ressources durables, mais de telles mesures n’apportent pas de solution réelle pour lutter contre le changement climatique. Il ne s’agit pas de consommer plus intelligemment, mais d’acheter moins et d’effectuer les bons choix.
En tant qu’athlète et médecin, je suis parfaitement étrangère au monde de la mode et du lifestyle. Quand je pose pour un shooting et que l’on prend de jolies photos de moi, je dois justifier ce choix à mes propres yeux. A cet effet, je peux compter sur le soutien de mon frère, Simon Reusser, qui tient le rôle de conscience externe. Nous nous sommes longuement demandé s’il était moralement défendable d’accepter cette interview et nous sommes arrivés à la conclusion que tel était le cas. Mais uniquement si je suis en mesure d’expliquer à un vaste public que les produits durables ne constituent pas un blanc-seing pour consommer de manière effrénée. Je ne souhaite pas cautionner cette attitude, mais je suis contente de laisser prendre de belles photos et j’ai eu beaucoup de plaisir à réaliser ce shooting.

-L’idée de porter des vêtements de la boutique en ligne Laufmeter pour les photos est venue de votre sœur.
-Elle est fan de mode et je lui ai demandé de rechercher une marque bernoise qui propose des créations de prêt-à-porter durables.

-Vous ne vous intéressez pas du tout à la mode?
-Si, au contraire. Je serais même une grande consommatrice, car j’aime acheter de belles choses. J’essaie de résister en me disant: «Non, non, attends encore un peu avant de te décider!»

-Avez-vous encore enfreint d’autres règles pour l’achat d’habits?
-Je ne m’achète presque plus rien, hormis des pantalons. Les jeans doivent simplement s’adapter à ma morphologie. Dans mon armoire, 95% des effets sont le résultat d’une décision personnelle. Ma mère fréquente volontiers les magasins de seconde main ou les bourses d’habits. Elle s’est fait un nom en tant que centre d’échanges dans le domaine de la mode d’occasion. Parmi nos proches figurent des femmes qui succombent aisément à l’ivresse du shopping et elles lui apportent des sacs entiers de vêtements qu’elles ne portent plus. J’y trouve toujours quelque chose à me mettre.

Marlen Reusser

Les ongles roses avec la croix suisse sont un souvenir des Jeux olympiques de Tokyo. Elle y a remporté la médaille d’argent du contre-la-montre.

Joan Nathanael Minder

-Gymnasienne, vous détestiez le sport, dites-vous. Aujourd’hui, vous avez remporté une médaille d’argent olympique. Une belle histoire, même si elle demeure difficile à croire.
-Elle est pourtant réelle. J’étais au collège, j’avais 16 ans et nous devions tous nous inscrire soit à une compétition de patin à roulettes, soit à la course du Grand Prix de Berne. J’ai trouvé cette exigence inacceptable et j’ai hurlé au loup (éclats de rire).

-Quand le changement s’est-il produit?
-Pendant la compétition. J’ai couru ce Grand Prix avec ma camarade Lena et tout s’est bien passé. Je me suis inscrite ensuite à un entraînement à la course, mais cette discipline ne m’était pas recommandée à cause de ma cheville.

-Quels éléments vous fascinent dans le cyclisme?
-C’est une discipline passionnante, car tout est sous contrôle. On perçoit les mouvements du corps qui nous font avancer. Le vélo est aussi un merveilleux moyen de déplacement dans la vie de tous les jours.

-Votre force de volonté vous inflige-t-elle des souffrances?
-Auparavant, assurément. J’ai pris des décisions stupides, je me suis inscrite à des courses d’amateurs sur un mauvais vélo, une fois même sur un parcours de 136 kilomètres à travers des cols de montagne. Il faisait 30°C, j’étais tellement obnubilée par le mouvement qu’au troisième col, le Susten, j’ai heurté un muret et je suis restée inconsciente un bref moment. Après quelques chips et une boisson, j’étais de nouveau sur pied, mais mon temps fut naturellement déplorable. J’étais en colère, car il aurait été vraiment bon.

-Si la pratique du vélo est bonne pour le climat, le sport cycliste, avec de nombreux véhicules d’accompagnement et des transferts motorisés, l’est nettement moins. Comment changer cet état de fait?
-En renonçant dans une large mesure à prendre l’avion. La crise du coronavirus a montré que c’était possible. Pour la nourriture, c’est comme toujours une question de prix. Les petites équipes, qui ont un faible budget, n’ont pas envie de dépenser davantage pour acheter des aliments bios. L’usure est aussi extrême, tant sur les vélos que sur le matériel d’accompagnement. Malheureusement, l’intérêt pour l’écologie est minime.

-Comment conciliez-vous vos convictions avec les conditions que vous décrivez?
-Fondamentalement, que je prenne part ou non à une course n’apporte aucun changement. Ce n’est pas le cas si je voyage en avion, car je suis dès lors une part de la demande. Quand on réserve un vol – même si l’avion vole de toute manière et qu’il est à moitié vide –, on figure dans les listes. Dans le cyclisme, la question de la demande ne se pose pas. C’est pourquoi je suis volontiers partante. J’essaie de susciter la discussion et de partager certaines de mes convictions.

-On a pu lire que vous exigiez de votre équipe qu’elle n’achète et ne consomme que des œufs bios.
-Je suis végétarienne et le menu habituel de l’équipe est constitué de pâtes et de viande. Aussi ai-je besoin d’une autre source de protéines. A cet égard, les œufs présentent une composition idéale. Cependant, je ne peux ni ne veux manger les œufs de poules élevées en batterie.

Marlen Reusser

Adolescente, Marlen Reusser détestait le sport. Tout a changé après une course à pied à Berne.

Joan Nathanael Minder

-Auparavant, vos parents élevaient des cochons dans leur ferme. Lors de votre adolescence, leur présence a conduit à de nombreuses discussions avec votre père.
-Oh, ces discussions ont commencé bien plus tôt, mais ce n’est pas à cause de moi que nous n’avons plus de cochons. Mes parents ont aménagé trois beaux appartements dans le corps de ferme et il est impossible de les louer s’ils sont situés à côté d’un élevage de porcs. Les gens ne veulent pas voir comment le camion vient charger les cochons. Voilà qui démontre une fois encore la schizophrénie de notre système.

-Quand êtes-vous devenue végétarienne?
-C’est un point conflictuel entre ma mère et moi. J’ai le sentiment que c’était au jardin d’enfants alors que ma mère prétend que c’était en deuxième primaire.

-Comment avez-vous fait part de cette décision?
-Le chemin que j’empruntais pour aller à l’école passait à côté d’un magasin Landi, où stationnait fréquemment un camion avec des caisses remplies de poules. Je restais souvent là à les observer et je pleurais parfois en me rendant compte que certains animaux étaient déjà morts et que d’autres agonisaient. C’est la raison pour laquelle je ne peux pas consommer des œufs de poules élevées dans de telles conditions. Un jour, à midi, je suis rentrée à la maison et je me suis écriée: «Les amis, je ne mange plus de viande!»

-Adolescente, vous vous êtes engagée politiquement pendant trois ans auprès des jeunes Verts. Qu’avez-vous appris de cette expérience?
-Que les processus sont très lents. J’ai énormément de respect pour toutes les personnes qui sont engagées en politique.

-La question ne se posera plus pour vous?
-Je n’en suis pas sûre, mais c’est difficile. Il faut vraiment se projeter à très long terme.

-L’un de vos thèmes de prédilection est la situation des femmes dans le sport cycliste. Que faut-il changer?
-Le cyclisme est conçu pour les hommes et les femmes commencent à peine à y trouver leur place. Nos compétitions sont rarement diffusées à la télévision et, quand elles le sont, elles s’accompagnent d’un commentaire indigent. De ce fait, elles ne sont guère intéressantes pour le public et, par voie de conséquence, pour les sponsors. Nos rémunérations sont nettement plus faibles et nous percevons moins de primes. Dans le cyclisme féminin, il faut d’abord gagner un championnat du monde ou une médaille olympique pour vivre à moitié du sport.

-La constatation reste implacable: les femmes doivent réaliser davantage pour être reconnues.
-C’est vrai. C’est pour cette raison que je suis tellement reconnaissante envers les Forces motrices bernoises, qui me soutenaient déjà alors que j’étais encore une sportive débutante. C’était réellement fantastique.

-Aujourd’hui, vous savez que la décision d’abandonner votre emploi de médecin et de miser entièrement sur le sport était juste. En avez-vous parfois douté?
-Non. Je ne me suis jamais posé la question de savoir si cela en valait la peine. Je ne me suis pas non plus demandé si cette décision était juste alors que mes résultats n’étaient pas toujours à la hauteur de mes attentes. Je voulais de toute manière le faire.

Par Barbara Halter publié le 21 octobre 2021 - 08:53