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L'interview

Massimo Lorenzi: «Le foot sans public, c’est comme l’amour en scaphandre»

Le championnat suisse de Challenge League et de Super League a repris à huis clos le week-end dernier, après un arrêt de plus de trois mois dû au Covid-19. Une pause forcée qui a créé un vide chez beaucoup de supporters et questionné la place du sport dans le quotidien des Romands. Le point avec le rédacteur en chef de RTS Sport.

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Le journaliste genevois dans les tribunes vides du stade de La Praille, fief du Servette, qui peuvent accueillir jusqu’à 25 000 spectateurs. Blaise Kormann

- Comme d’autres compétitions, le championnat suisse de Super League et de Challenge League a redémarré il y a quelques jours, mais sans spectateurs. Une semi-bonne nouvelle pour le patron des sports de la RTS que vous êtes?
- Massimo Lorenzi: Oui. Le huis clos fait évidemment sens d’un point de vue sanitaire et je comprends cette décision. Même si, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, le football sans public, c’est un peu comme l’amour en tenue de scaphandrier. Le huis clos affadit l’événement. Parce qu’un rendez-vous sportif est d’abord un spectacle. Or jouer dans un stade vide de 25 000 personnes comme celui de La Praille, où nous sommes en ce moment, relève forcément d’une expérience un peu étrange. Le match perd cette saveur que lui donne la présence vivante du public.

- Le sport serait-il donc davantage un spectacle qu’une histoire de performance?
- Quand un athlète s’entraîne, l’effort, le travail mental, la performance sont évidemment primordiaux. Mais le partage avec le public est essentiel. De la même manière, vous pouvez organiser le plus beau défilé de top-modèles du monde ou le meilleur des concerts, l’événement ne rime à rien si personne n’est là pour y assister. Le regard, l’émotion, la vibration, les réactions du public font partie intégrante de l’événement sportif.

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Massimo Lorenzi dans une tribune du stade de Genève. Blaise Kormann

- Au début de la crise sanitaire, vous affirmiez pourtant que le sport était dérisoire au vu du contexte. Un discours assez paradoxal pour un chef des sports…
- Oui, et je le maintiens. Ce pays a connu l’une des plus grandes crises de son histoire, une privation de liberté inédite, un risque sanitaire que les médecins ne pouvaient pas estimer. Au pic de la pandémie, la Suisse a connu plusieurs dizaines de morts par jour. Dans un contexte comme celui-là, le sport était alors effectivement dérisoire, secondaire, sans importance. Tout comme un concert, un spectacle de danse ou une pièce de théâtre. Puis, à la fin du mois d’avril, la population a commencé à respirer mieux et à entamer un déconfinement progressif. Le pays est revenu à une forme de normalité. Dès ce moment-là, et pas avant, le sport pouvait reprendre sa place.

- Cet arrêt soudain des compétitions a-t-il révélé l’importance du sport dans le quotidien des Romands?
- Oui. Je vis dans un quartier populaire et quand j’ai remis le nez dehors, les gens autour de moi commençaient à s’impatienter. Cette crise a montré que le sport, à l’instar du cinéma, du théâtre, de la musique, incarne la vie, en plus beau. Bien sûr, il y a des films et des matchs pénibles, comme il y a des concerts plus ou moins ratés, mais le sport donne une intensité à la vie que le quotidien ne nous offre pas toujours. Que ce soit dans un stade ou chez soi devant la télé. Le sport, c’est de la culture populaire, c’est de l’art brut, c’est un spectacle passionnel, tant pour les athlètes que pour le public et les journalistes.

- Le sport a-t-il aussi une fonction de lien social?
- Absolument, il crée du liant entre les individus. Or ce lien-là a soudainement manqué entre les gens, mais aussi entre les athlètes et le public. Nous aurions dû vibrer avec les Mondiaux de hockey, Roland-Garros, l’Eurofoot, les JO de Tokyo. Autant de fêtes populaires et de moments de partage social qui n’auront pas eu lieu cette année.

- Le huis clos questionne aussi le rôle et l’importance des supporters, que certains athlètes stars ont parfois tendance à regarder un peu de haut, non?
- Peut-être. Quand vous vivez dans ce rapport très fort au public, vous êtes fatalement diminué lorsqu’il n’y a plus personne pour vous regarder. La logique est la même que vous soyez Mbappé au Parc des Princes ou un athlète anonyme pendant une course Sierre-Zinal. Le public est un moteur et une composante inhérente au sport. Evidemment, plus les spectateurs sont nombreux d’habitude, plus le vide est sidéral lorsqu’ils sont absents. Imaginez un match du Championnat d’Espagne avec 300 personnes dans le stade de Camp Nou, qui compte près de 100 000 places… Ça frise l’absurde.

- Cette pause forcée n’a-t-elle pas souligné un peu plus encore les inégalités salariales entre les sportifs?
- Oui, mais, personnellement, je n’ai pas eu besoin de cette pause pour m’en apercevoir et le regretter. Cela dit, nous avons tendance à croire, à tort, que les sportifs professionnels sont tous des millionnaires qui roulent en Lamborghini, mais ces derniers ne représentent qu’un pourcentage infime, mais le plus médiatisé, des athlètes. En Suisse, un footballeur professionnel gagne entre 10 000 et 15 000 francs par mois, pour une carrière qui dure entre dix et douze ans lorsque tout va bien. L’immense majorité des sportifs de notre pays, professionnels et semi-professionnels, ont vu leur gagne-pain disparaître pendant la crise sanitaire.

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«Le sport donne une intensité à la vie, c’est un spectacle passionnel, tant pour les athlètes que pour le public.» Blaise Kormann

- A titre personnel, qu’est-ce qui vous a le plus manqué comme amateur de sport?
- Ce qui m’a manqué, c’est… ma charge de travail! Mais aussi toute l’intensité, l’imprévisibilité et le partage que procure un direct de sport. Vous pouvez toujours revoir, réécouter un concert de Springsteen ou de Rachmaninov et ressentir la même intensité à chaque fois, mais la rediffusion d’un match de foot n’aura jamais la même saveur que lorsque vous l’aviez suivi en direct.

- Que pensez-vous de la décision de reprendre les championnats de Challenge League et de Super League mais pas le championnat amateur?
- Je la comprends. S’il est possible pour des clubs de Challenge League et de Super League d’appliquer les mesures sanitaires, celles-ci auraient été intenables pour les petits clubs.

- Y aura-t-il selon vous un avant et un après-Covid-19 dans le milieu du sport?
- Je ne sais pas. Je serais tenté de croire que non, parce que le sport répond à la loi du marché et à rien d’autre. Là où il y a de la demande, il y a du public, il y a des sponsors, et il y a des droits de diffusion élevés, donc beaucoup d’argent en jeu. Trop d’argent! Je doute que ce modèle-là puisse être remis en question. Mais le sport ne se limite pas à la Bundesliga et au championnat des millionnaires du foot anglais. Le sport, c’est bien plus que le «foot-business»! En Suisse, le sport pèse près de 20 milliards. Ce n’est pas rien. C’est donc un gros secteur qui s’est arrêté pendant plusieurs semaines. La crise aura des répercussions financières importantes sur les disciplines moins médiatisées. Je pense notamment au volleyball, au basketball, aux manifestations populaires qui vivent grâce au sponsoring et aux soutiens individuels et qui vont certainement devoir faire face à de gros problèmes de trésorerie.

- La RTS a diffusé de nombreuses archives pendant la période du confinement. Quels sont vos trois souvenirs marquants?
- La finale Brésil-Italie de la Coupe du monde au Mexique, en 1970. J’étais tout petit, je me souviens que, dans la cour d’école, nous étions fascinés par le grand Brésil. Je pense aussi à la victoire de Wawrinka à Roland-Garros en 2015, qui gagne après avoir été mené par Djokovic. Comme tout le monde, j’ai cru qu’il ne reviendrait pas dans le match. Et puis je garde aussi un souvenir très fort de ma rencontre avec le navigateur français Titouan Lamazou. J’avais passé une soirée avec lui après sa victoire au Vendée Globe. Il m’avait parlé de sa solitude sereine pendant ses jours en mer. Cela dit, je ne suis pas un consommateur de sport comme tout le monde. En général, je me fiche de qui gagne, j’aime surtout la beauté et l’intensité du geste et du scénario. Je n’ai jamais été un vrai partisan.

- Vous n’êtes pas un supporter du Servette?

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Massimo Lorenzi a ressenti beaucoup de solitude durant la période de semi-confinement. Blaise Kormann

- Si, mais pour d’autres raisons. Pour le souvenir d’être venu voir jouer les Grenat aux Charmilles avec mon père quand j’avais 6 ans. Puis ici à La Praille avec mes fils. Mais je n’ai jamais eu un rapport pathologique à la victoire. Qu’on puisse frapper quelqu’un parce qu’il ne soutient pas la même équipe que vous m’a toujours semblé être le summum de la crétinerie humaine. J’aime le sport parce que c’est beau et intense à regarder, et parce que je sais que les athlètes bossent très dur pour être là où ils sont.

- Comment avez-vous vécu la situation en Italie, terre de vos origines, particulièrement frappée par le virus?
- J’ai été très touché. Il ne me reste presque plus de famille là-bas, mais j’ai plusieurs collègues dans différents journaux avec qui j’ai beaucoup parlé et qui me disaient en février déjà: «Tu ne te rends pas compte de ce qu’il se passe ici, c’est la catastrophe!» Ils ont vécu cette pandémie comme un traumatisme dix fois supérieur à ce que j’ai personnellement ressenti ici.

- A titre personnel, comment avez-vous traversé ces semaines de confinement?
- Dans une grande solitude. Généralement, je passe le plus clair de mon temps à la rédaction. J’y suis allé chaque jour et me suis confronté au vide. Ces semaines d’isolement m’ont amené aussi à réfléchir sur mon rapport addictif au travail. Il faut que je corrige ça, que je trouve un meilleur équilibre…


Massimo Lorenzi en 3 dates

21.08.1961. Naissance en Vénétie (Italie). Arrivée en Suisse clandestinement en février 1962.

Printemps 1989. Débuts à la RTS au TJ midi, grâce à Jean-Philippe Rapp.

Avril 2009. Il est nommé rédacteur en chef des sports.


Par Jaquet Aurélie publié le 25 juin 2020 - 08:47, modifié 18 janvier 2021 - 21:11