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Histoire

Maurice Koechlin, ce Suisse qui dessina la Tour Eiffel

Alors que le film «Eiffel» envahit nos salles, réhabilitons l’ingénieur suisse Maurice Koechlin. Il fut le premier à avoir l’idée de ce «pylône de 300 mètres», qui allait illuminer la Ville Lumière.

Maurice Koechlin, dessinateur suisse de la Tour Eiffel à Paris

Né en 1856 à Buhl (Alsace), Maurice Koechlin a notamment étudié à Zurich, où il a pris la nationalité suisse. Mort à Veytaux (VD) en 1946, il est enterré à Vevey. A gauche, le dessin de son «pylône de 300 mètres», qui deviendra la tour Eiffel

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Chaque fois qu’un automobiliste passe sur le viaduc de Chillon, il devrait avoir une pensée émue pour un autre édifice monumental bien présent dans notre imaginaire collectif: la tour Eiffel. Car cette autoroute aux vertus aériennes passe devant les fenêtres d’une maison anonyme, située dans un vallon de Veytaux, au-dessus de Montreux. Elle appartint et fut la dernière demeure de l’homme qui dessina la grande demoiselle parisienne. Il s’appelait Maurice Koechlin (1856-1946), était d’origine suisse et alsacienne et, si son nom n’a pas traversé les temps comme celui de Gustave Eiffel, il demeure le réel inventeur de la tour, celui qui la dessina le premier.

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Le dessin, en 1884, de son «pylône de 300 mètres», qui deviendra la tour Eiffel.

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Nullement amer, son arrière-petit-fils, Jean-David Koechlin, le rappelle avec une tendresse mêlée de respect. Encore aujourd’hui, il fond devant la tour Eiffel: «Je la trouve belle. Comme ma famille, j’en ai entendu parler pendant toute mon enfance. Mais pas du tout dans le sens d’une revendication, plutôt d’une admiration. Il n’y a jamais eu la moindre acrimonie entre Eiffel et mon ancêtre, qui fut son employé puis son successeur. Au contraire, leur relation était excellente, ils étaient amis. Je suis persuadé qu’Eiffel, qui vint beaucoup sur la Riviera vaudoise, a montré la région à Maurice, de 24 ans son cadet, et sans doute présenté la maison qu’il a achetée et où il a vécu à la fin de sa vie.»

L’histoire démarre quelques centaines de kilomètres plus au nord que les rives du Léman. Précisément à Mulhouse (Alsace), qui fut un haut lieu de l’industrie au XIXe siècle. Des textiles à la chimie, avec la finance bâloise pour appui, la ville rhénane connaît alors un essor phénoménal, jusqu’à être surnommée «la Manchester française». «On ne doutait de rien, on croyait au progrès», précise Jean-David Koechlin. Puis, catastrophe: la guerre de 1870 éclate et fait de Mulhouse une cité prussienne. Certaines des grandes familles protestantes qui faisaient la prospérité de la ville s’exilent. Les Koechlin choisissent la Suisse. Le père de Maurice envoie ses enfants au Polytechnicum de Zurich, à la pointe mondiale en matière d’ingénierie, alors que les plus jeunes vont chez Pestalozzi, à Neuchâtel.

Maurice, l’aîné, étudie à Zurich. Il reprend le passeport suisse que sa famille possédait avant de partir à Mulhouse et se forme auprès d’un professeur de grande qualité. Spécialiste de la «statique graphique», Karl Culmann lui apprend la méthode révolutionnaire dite des «poutres-caissons», qui permet de hisser des bâtiments à des hauteurs formidables. Le jeune élève est si passionné que, quand le grand constructeur parisien Eiffel, électrisé par ce savoir-faire suisse, demande au professeur zurichois de lui recommander un étudiant, celui-ci lui parle de Koechlin. Le jeune homme est engagé en novembre 1879 au sein de la société Eiffel. Il se frotte vite à un chantier audacieux, le viaduc ferroviaire de Garabit, en Auvergne, inauguré en 1884 et qui trône 122 mètres au-dessus de la rivière. Il y expérimente des piles de ponts qui ressemblent furieusement à la future tour. Puis il peaufine la charpente en fer de la statue de la Liberté, à New York, aux côtés de l’ingénieur Auguste Bartholdi, autre Alsacien.

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Les constructeurs Maurice Koechlin, Stephen Sauvestre, Gustave Eiffel, Emile Nouguier et le fondé de pouvoir Adolphe Salles.

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Il a 28 ans en 1884 quand il est nommé chef du bureau des études. L’Expo universelle de 1889 s’annonce, il s’agit de marquer les esprits. Ainsi, fort de ses récentes expériences, Koechlin dessine seul cette tour qui culmine à la hauteur symbolique de 1000 pieds, soit 300 mètres. On n’a jamais été aussi haut. Le plus grand monument est alors la cathédrale de Cologne et ses 150 mètres. Son projet, il le nomme simplement «pylône». «Il allait au sommet du possible en faisant confiance à l’intelligence humaine», note Jean-David Koechlin.

Le lendemain, il en parle à son collègue, le directeur technique Emile Nouguier, et tous deux s’en vont récolter la réaction du patron. Eiffel se montre moins euphorique. C’est un entrepreneur, pas un rêveur. S’il reconnaît l’audace du geste, il juge l’objet inesthétique et renvoie l’ingénieur à ses études, tout en l’encourageant. «Même si la marque des 1000 pieds l’impressionne, Eiffel souhaitait par exemple la présence d’une grande arche.» Koechlin retourne donc à sa table à dessin. Avec son collègue, ils font appel à l’architecte de l’entreprise, Stephen Sauvestre. Celui-ci a le génie d’«habiller» le monument, étage après étage. Outre l’arche inférieure, il ajoute par exemple un grand palais des congrès au premier, qui ne fut jamais construit. Et ne lésine pas sur les ornements, plaçant des statues sonnant de la trompette aux angles du deuxième étage.

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Le descendant: Retraité à Annecy après avoir passé sa carrière professionnelle en Suisse romande, Jean-David Koechlin fait revivre la mémoire de son arrière-grand-père.

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Cette fois, Eiffel est conquis. Il trouve la tour superbe et pressent les extensions scientifiques possibles, l’éclairage, la télégraphie optique. Imagine un phare qui illuminerait tout Paris. Toute sa vie, il profitera de la tour pour exercer différentes expériences, lâchera des objets des étages, calculera la pesanteur de Newton. Il dépose alors un brevet, avec Koechlin et Nouguier, «pour une disposition nouvelle permettant de construire des piles et des pylônes métalliques d’une hauteur pouvant dépasser 300 mètres». Peu après, il rachètera leurs droits à ses deux ingénieurs, en échange du versement à chacun de 1% du montant du coût de la construction de la tour, pour devenir le seul père du projet. Industriel puissant et reconnu, il est le seul capable de le mener à bien. Koechlin, lui, dirige la construction. Aucune des 18 038 pièces ne sort sans son accord. La tour est bâtie en deux ans, deux mois et cinq jours, inaugurée le 1er mars 1889. La Ville Lumière serait terne sans elle.

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Dans le film récemment sorti, avec Romain Duris en Gustave Eiffel, Maurice Koechlin apparaît de façon anecdotique. Entre autres invraisemblances, la tour serait une œuvre d’Eiffel pour son amour de jeunesse: une invention.

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Une histoire encore, que la famille Koechlin chérit: «A la débâcle, en juin 1940, mon arrière-grand-père a pris le dernier train pour la Suisse. Mais, alors que celui-ci avait mis beaucoup de temps à mettre au point les ascenseurs de la tour, Hitler les a comme par hasard trouvés en panne quand il a voulu monter. Le Führer a refusé de gravir les escaliers, il est resté en bas. En septembre 1944, quand Maurice Koechlin est retourné dans Paris libéré, les ascenseurs étaient réparés. Mon arrière-grand-père adorait raconter cette histoire à ses petits-enfants.»
Ainsi, quelque part dans un cimetière de Vevey, à côté de celle de son épouse Emma Rossier, une Veveysanne qu’il connut pendant ses études et qui lui donna six enfants, une tombe perpétue la mémoire de ce grand modeste, au rêve si élevé.

Par Marc David publié le 8 novembre 2021 - 09:04