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© Anoush Abrar

Mélanie Chappuis: «Je ne peux pas désirer sans aimer»

Publié mercredi 18 mars 2020 à 08:30
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Publié mercredi 18 mars 2020 à 08:30 
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Dans «La Pythie»*, publié en 2018, la romancière et journaliste genevoise Mélanie Chappuis (44 ans) explorait avec talent les mystères du plaisir féminin. En marge du verdict exemplaire dans le procès Weinstein, elle s’exprime sans tabou sur le thème de la sexualité féminine, à l’heure de #MeToo.
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- L’expression «le sexe faible» a-t-elle encore sa place dans la langue française?
- Mélanie Chappuis: Evidemment non. «Sexe faible» (elle le redit en haussant les épaules). C’est une expression religieuse qui fait référence à Eve cédant à la tentation… C’est le cliché de la femme trop curieuse, et si coupable. Si Eve n’avait pas goûté au fruit de la connaissance, nous serions des imbéciles heureux agonisant d’ennui au paradis.

- L’ignorance qui entoure encore le plaisir sexuel féminin en 2020 est sidérante. On parle pourtant de la moitié du genre humain… Comment expliquer une telle méconnaissance?
- Je n’ai pas l’impression que la méconnaissance soit si grande. Bien sûr, on peut redire que le sexe féminin est caché quand le masculin s’expose, donc plus entouré de mystère. Mais on sait enfin à quoi ressemble un clitoris. On sait que le plaisir des femmes passe par là. On a enfin cessé de faire ces distinctions artificielles entre femmes vaginales et clitoridiennes.

- Vraiment? Une étude réalisée en 2018 indique pourtant que 40% des collégiennes françaises ignorent qu’elles ont un clitoris et, en France toujours, 20% des femmes âgées entre 18 et 58 ans ne savent pas où est situé le leur. Que vous inspirent ces chiffres?
- La surprise. La déception. Je me souviens d’une conversation avec une amie, quand nous avions 20 ans. Elle m’avait demandé, gênée, ce qu’était, et où était, le clitoris. J’avais été heureuse de pouvoir l’éclairer. Je m’étais réjouie pour elle qu’elle puisse le découvrir plus tard dans l’intimité de sa chambre. Elle aurait simultanément accès à la connaissance et au plaisir, me disais-je, ravie qu’une si belle découverte nous lie à jamais. Aujourd’hui, je pensais que les choses avaient changé, plus radicalement.

- A cause de la pornographie dure, qui a envahi les collèges via les smartphones et les tablettes, les garçons sont obnubilés par l’idée de performance et les filles facilement prises au piège de pratiques déviantes, cela dès leurs premières expériences sexuelles. Comment convaincre les jeunes que cela n’a rien à voir avec une relation sexuelle consentie?
- En parlant, justement. La sexualité ne peut plus être taboue quand elle est exposée de façon aussi tronquée sur les smartphones. Ou alors on laisse les jeunes croire que l’amour, c’est ce qu’ils voient sur leurs écrans. Les parents, l’école aujourd’hui ont un rôle accru, pour faire le contrepoids. Expliquer comment ça se passe en vrai. Qu’on ne commence pas une histoire d’amour par une sodomie, par exemple. Ou que les doubles pénétrations sont de la fiction pure, ou presque… Que les filles n’ont pas à se prêter à ces jeux-là, que les garçons n’ont pas à les exiger… Il faut parler d’amour quand on parle de sexe. De respect. Ne pas se contenter d’énumérer les risques de maladies ou de grossesse. Evoquer le désir, le plaisir et les sentiments.

- Dans le hip-hop, genre musical prisé des adolescents, le langage reste souvent plus que limite. Cela vous révolte-t-il?
- Je suis choquée par certaines paroles, oui. «C’est moi qui fais l’oseille, pétasse, fais le ménage, ramasse», chante par exemple Niska. Mes enfants me disent que je n’ai pas d’humour, même mes filles, qui prennent ça à la légère. Heureusement, elles font avancer leur cause dans d’autres domaines, le foot par exemple, où la plus jeune est la seule fille d’une équipe mixte… Je n’arrive pas non plus à oublier les paroles de la chanson «Sale pute», d’Orelsan. Il a fait plein d’autres choses depuis, me rappellent mes enfants, qui me demandent de distinguer l’artiste de ses personnages; oui, je sais, je suis bien placée pour le savoir, en tant qu’écrivain, pourtant, je leur en veux, à Orelsan, Niska, etc. Ma rage s’accompagne d’un certain mépris: ils ne font que copier les rappeurs américains des années 1990… Bref, heureusement qu’il y a Bigflo et Oli ou des jeunes femmes comme Angèle.

Anoush Abrar
 

- Parlait-on sexualité au sein de votre famille?
- On n’en parlait pas vraiment souvent, mais librement, oui. Je me souviens de mon père, le dimanche matin. Il venait vers mon frère et moi, il sentait bon l’after-shave, il avait un sourire malicieux et il nous déclarait: «Les chéris, on a bien commencé la journée, votre mère et moi.» Ma mère protestait pour la forme, et nous, on riait. On savait très bien ce que ça signifiait. Plus tard, quand j’ai commencé ma vie sexuelle, je dois à ma mère cette question: «Tu as déjà eu un orgasme?» Ça m’a libérée, soulagée qu’elle me le demande. J’ai compris que ça n’allait pas de soi. Je savais jouir seule, mais pas à deux. J’ai repris espoir, et appris avec mes partenaires suivants.

- Selon vous, qu’est-ce qui différencie un «bon coup» d’un mauvais? Autrement dit, pour espérer voir sa partenaire atteindre l’orgasme, à quoi un homme doit-il faire attention?
- Vous voulez que j’arrête les romans pour écrire des ouvrages de pédagogie sexuelle, c’est ça? (Rire.) Il y a quelques clés dans «La Pythie» si jamais… Personnellement, je ne peux pas désirer sans aimer. C’est presque un handicap. Un bon coup, pour moi, c’est l’homme que j’aime. Après, il faut une certaine lenteur, des caresses qui ne se limitent pas aux seins ou au clitoris… Les corps mettent du temps à s’accorder, d’où l’importance de la durée dans une histoire.

- Si vous deviez donner un seul conseil aux hommes pour mieux connaître la sexualité féminine?
- Lisez Emmanuelle Arsan, écoutez l’émission «Question Q» de la RTS ou encore la chanson «Tu disais» de Sandor plutôt que de vous masturber devant vos écrans…

- Pour l’historienne et essayiste française Laure Murat, le mouvement #MeToo, qui consiste, au départ, à dénoncer les prédateurs sexuels, constitue «un événement considérable dans l’histoire des femmes depuis l’obtention du droit à l’IVG (et l’arrivée de la pilule), en termes de réappropriation du corps». Elle relève toutefois qu’à la fin des années 1960, «les hommes ont largement profité de l’évolution des mœurs en voyant leurs relations avec les femmes facilitées». Cette première révolution sexuelle féminine n’était-elle qu’un leurre?
- Pour moi, c’était une arnaque, précisément parce que les hommes en ont plus profité que les femmes. Avant, ils avaient au moins peur de mettre une femme enceinte. C’est une arnaque parce qu’on a fait croire aux femmes qu’elles seraient libres et heureuses en multipliant les partenaires, ce qui est loin d’être vrai pour toutes. Et puis la pilule, je regrette qu’on ne l’ait pas inventée pour les hommes. Les femmes ont servi de cobayes, souvent au prix de leur santé, en avalant quotidiennement des hormones.

- Faut-il assimiler le mouvement #MeToo à une révolution sexuelle?
- Moi, je dirais plutôt qu’il s’agit d’une révolution sociétale.

- Comment avez-vous réagi au verdict de 23 ans de prison contre le producteur américain Harvey Weinstein?
- C’est une condamnation qui aurait été inimaginable il n’y a pas si longtemps encore. Depuis trois ans, les femmes osent parler et c’est beaucoup plus difficile que ne le pensent ceux qui souhaitent encore et toujours les faire taire. C’est difficile, parce qu’on continue à leur dire qu’il ne s’agissait pas vraiment de viol. A leur reprocher de ne pas avoir hurlé plus fort, frappé plus fort, fui plus vite. Les femmes osent enfin changer les schémas qu’on leur a imposés, et qu’elles ont acceptés. Elles sont aussi responsables, non pas d’avoir porté des jupes trop courtes, mais de ne pas s’être serré les coudes. Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus solidaires entre nous et ça change tout. Ce qui m’attriste dans tout cela, c’est la haine que ce courage suscite chez certains. Qui nous traitent d’hypocrites, au mieux. Qui ne comprennent pas la peur, la résignation dans lesquelles peuvent vivre certaines femmes.

- Dans «La Pythie», vous signez de très jolies pages sur la sexualité féminine. Ces passages sont-ils jouissifs à écrire?
- Oui, j’ai eu du plaisir à écrire certains paragraphes, au sens sensuel du terme. Tous mes passages, ceux-ci inclus, sont travaillés, c’est-à-dire écrits, lus, réécrits, relus à voix haute, pour la musicalité. Après, il y a toujours des phrases que l’on regrette un peu, que l’on n’écrirait plus de la même façon. Il faut passer au roman suivant, poursuivre son œuvre sans trop se retourner, et sans se renier. Pour les «scènes de nu», comme on dirait au cinéma, j’ai finalement choisi la simplicité. Un compromis entre «Il s’introduit en elle» et «Il enfonce son membre gorgé de sang dans son vagin gonflé d’attente». (Rire.) Il ne faut pas en faire trop, quand on écrit.

Anoush Abrar
 

- La religion chrétienne – elle n’est pas la seule – a profondément entravé l’émancipation féminine au cours de l’histoire. Sous l’Inquisition, un roman comme «La Pythie» vous aurait conduite directement au bûcher…
- (Sourire.) De nombreuses femmes ont été gommées du récit biblique. Savina Teubal a notamment publié «Sarah the Priestess» (1989). Dans l’Ancien Testament, Sarah, épouse d’Abraham, arrive en Egypte avec lui. Pharaon, avec l’autorisation d’Abraham, la prend dans son harem pour coucher avec elle. Voilà en gros tout ce qu’il reste de cette histoire, ce qui la rend incompréhensible, ou fait d’Abraham un proxénète. Grâce à Savina Teubal, on découvre que Sarah était une pythie, qu’elle avait un pouvoir équivalent à celui d’Abraham, qui était un chef de guerre. Si Pharaon voulait la mettre dans son lit, ce n’est pas parce qu’elle était belle – il pouvait avoir toutes les jolies filles qu’il souhaitait. C’est parce qu’elle avait des pouvoirs auxquels il accédait en couchant avec elle.

- Ces femmes ont donc été sciemment sorties de la Bible?
- Elles apparaissent dans le récit, mais par bribes, donc on ne comprend rien. Sarah et Pharaon, c’était un échange d’informations, quelque chose de puissant. La pythie, grâce au sexe, donnait accès à une sorte de clairvoyance, c’est cela que Pharaon recherchait. Le personnage d’Adèle, dans mon roman, m’a notamment été inspiré par Sarah.

- Pour terminer sur une note souriante, saviez-vous que les chaussettes, souvent reléguées au rang de tue-l’amour, ont un effet spectaculaire sur la jouissance féminine? Une étude réalisée par l’Université de Groningue, aux Pays-Bas, révèle qu’avec leurs pieds ainsi réchauffés, 80% des participantes à l’étude ont atteint l’orgasme, contre 50% de celles restées pieds nus!
- (Rire.) J’en déduis que les femmes ont le droit de porter des chaussettes, mais pas les hommes. Et j’ai de la chance: la mère d’une de mes amies m’en tricote au moins une paire chaque année!

>> * «La Pythie», Mélanie Chappuis, Editions Slatkine. Un recueil comprenant «Exils» et «Femmes amoureuses» sort aux éditions BSN le 19 mars.


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