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© Alessandra Leimer

«Ma mère était toxico. J’étais devenue une sorte d’esclave»

Publié mercredi 19 août 2020 à 10:30
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Publié mercredi 19 août 2020 à 10:30 
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Elle en a fait un livre, devenu best-seller en Suisse alémanique. Aujourd’hui, le film inspiré du vécu douloureux de Michelle Halbheer, fille de toxicomane au temps des scènes ouvertes à Zurich, sort sur les écrans romands. Parcours d’une sublime résilience.
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Elle nous a donné rendez-vous au centre de Frauenfeld, dominé par l’imposant château, arrive dans une petite robe aussi fraîche que son sourire. Elle a le contact facile, Michelle Halbheer, enjouée, solaire. Mis à part une petite gravité parfois dans son regard, rien n’indique que cette jeune femme de 35 ans a vécu une enfance aussi dramatique. On songe à la chanson de Leonard Cohen qui disait qu’il faut des failles pour que puisse entrer la lumière. Il aurait pu l’écrire pour elle. Son histoire est racontée dans le film «Platzspitzbaby», sorti mercredi 19 août sur les écrans romands, inspiré du livre qu’elle a publié en 2013 et dont la traduction française est désormais disponible.

Michelle a été l’enfant d’une mère toxicomane qui fréquentait ce lieu au centre de Zurich où l’on venait de toute l’Europe acheter et consommer de la drogue vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à ciel ouvert. Quand le Platzspitz, surnommé Needle Park (ndlr: le parc aux aiguilles), fut fermé en 1992, les drogués migrèrent vers le Letten, une ancienne gare désaffectée, à Zurich toujours. La jeune femme raconte qu’elle allait parfois, avec son père, chercher sa mère défoncée parmi les corps affalés et shootés, vision d’horreur qui lui a longtemps servi de repoussoir pour ne jamais suivre l’exemple maternel. «Dans ses moments de lucidité, car il y en avait quand même, ma mère n’avait pas que des mauvais côtés, elle m’avait fait promettre de ne jamais toucher aux drogues dures.»

DR
Michelle enfant, quand la vie était encore normale. Très vite sa mère, qui alterne les cures de désintoxication, replonge dans l’enfer du Platzspitz.

La Thurgovienne d’adoption a déjà rencontré beaucoup de journalistes en Suisse alémanique, où son livre a été un best-seller, mais les émotions ont beau avoir été dûment rangées au rayon des souvenirs, elles remontent vite à la surface. On lui a volé son enfance, la société l’a obligée à grandir trop vite. «Si nous avions été des enfants d’alcooliques, cela aurait peut-être été différent. L’alcool est une drogue légale, pas taboue comme l’héroïne ou la cocaïne, il y avait toujours cette idée chez les travailleurs sociaux qu’enlever son enfant à une mère toxicomane allait la faire tomber encore plus bas. Ce que nous ressentions importait peu. Nous étions des enfants-médicaments!»

Une enfant qui devient la mère de sa mère, une enfant qui doit s’assurer qu’elle respire toujours après un shoot trop violent, qui lave son vomi, vole pour elle des bouteilles de parfum – «j’étais experte dans l’art de les déballer et de les glisser dans mon pull» – parce que quatre flacons équivalent à 1 demi-gramme d’héroïne, que la fillette va chercher elle-même chez le dealeur du coin. C’est elle aussi qui donne son urine à la place de cette mère qu’elle ne nomme jamais par son nom dans le livre. «J’étais sa propriété et de plus en plus une sorte d’esclave», écrira-t-elle. La gamine sait aussi qu’il faut se dépêcher de manger quand l’argent de l’assistance sociale arrive, car, après, tout passe dans l’achat d’héroïne et de cocaïne.

A 13 ans, elle a la taille d’une enfant de 8 ans. «Le pire, explique-t-elle, c’était l’absence de repères. Ce qui était autorisé un jour était interdit le lendemain, j’aurais pu devenir schizophrène! Il m’a fallu des années pour réapprendre l’équilibre émotionnel, comme une personne analphabète qui apprend à lire et à écrire à l’âge adulte.»

Pascal J Le Segretain
L’enfer du Platzspitz, cette scène de la drogue zurichoise où jusqu’à 3000 toxico­manes se shootaient à ciel ouvert.

Certes, il y avait tout de même la présence d’un père et d’une grand-mère aimants, mais impuissants à la protéger. A la séparation de ses parents, la petite fille choisit, au grand dam de l’assistante sociale, de rester avec sa mère. Il faut dire que celle-ci exerce sur sa fille le plus odieux des chantages: «Si tu pars, je me tue», la menace-t-elle. «J’étais persuadée qu’elle allait le faire, murmure Michelle en découvrant les tatouages de ses bras, en grande partie liés à son histoire. Cela m’a pris vingt-huit ans pour comprendre que je n’étais pas responsable de sa vie, de son bonheur. J’ai une famille à moitié africaine, mon grand-père maternel était un boxeur sénégalais. On dit là-bas qu’il faut un village pour faire grandir un enfant, et une fois grands, les enfants prennent soin de leurs vieux. Je me disais que si je ne faisais rien pour ma mère, je trahissais cette philosophie.»

Il faudra attendre la fin de l’adolescence pour qu’elle prenne ses jambes à son cou. Dans le film, c’est la vente de son chien adoré à un drogué qui précipite son départ; dans la vie, c’est l’accumulation de beaucoup de choses qui la décide à quitter l’appartement-taudis pour, comme elle dit, sauver sa peau. Elle passera avec succès un CFC d’assistante dentaire. Une première grande victoire.

Si elle a écrit «Les enfants du Platzspitz» à l’âge de 27 ans, c’est parce qu’elle a lu un jour dans le Blick qu’un bébé est mort du fait que sa mère a confondu le lait en poudre avec la cocaïne. «Ce fut le déclic pour moi, rien n’avait changé, je devais témoigner.» Il lui faudra encore trois ans de thérapie après la sortie du livre pour essayer de ne plus porter le monde sur ses épaules. Et apprendre à s’aimer. «Tout ne se répare pas. Parfois, je pleure sans raison, mais j’en ai le droit; il y a une dizaine d’années, je riais sans raison. Il y a à l’intérieur de moi des zones d’ombre tellement noires, je n’aime pas trop m’y aventurer. Même si je n’en ai plus peur, je sais qu’elles s’estomperont un jour.»

Geri Born
Luna et Michelle feuilletant l’autobiographie de Michelle, dont le film s’est inspiré.

Le film est largement inspiré de son vécu, «mais ce n’est pas un copié-collé, sinon ce serait un documentaire», précise-t-elle dans ce français parfait appris lors d’une année au pair à Lausanne. Michelle a beaucoup parlé avec le réalisateur romand Pierre Monnard, elle a apprécié sa grande sensibilité: «Il voit des petites choses très importantes pour moi.» En découvrant la jeune Luna Mwezi, qui l’incarne à l’écran, elle a été frappée par leur ressemblance. Mais l’actrice de 12 ans n’a pas eu le droit de lire le livre ni d’assister aux scènes les plus glauques. Le film ne s’attarde pas non plus sur les violences physiques infligées par une mère en crise, ce n’était pas utile d’en rajouter dans le sordide, assure la jeune femme. Ce qu’on perçoit en revanche très bien dans ce long métrage, c’est cette lente descente dans les ténèbres d’une mère que sa fille tente de retenir par la main.

Aujourd’hui, cette femme détruite par son addiction est internée quelque part en Suisse alémanique. Elle est toujours dépendante, séropositive et frappée d’une forme de démence, explique sa fille, qui n’a plus de contact avec elle depuis plusieurs années mais ne dit jamais qu’elle la déteste. «Je sais qu’elle a lu le livre avec son thérapeute. Je ne veux pas la juger. Ma mère a vécu une enfance difficile, elle a été enlevée à 16 ans et ramenée à la maison par Interpol, le film «Taken», avec Liam Neeson, est inspiré de son histoire. J’ai toujours tenu la promesse que je lui ai faite. J’ai fumé du hasch et bu de l’alcool dans les moments où je voulais tout oublier, mais jamais de drogues dures. Je ne suis pas croyante mais je crois à quelque chose qui me protège, une force qui est là et qui m’entend.» Tous n’ont pas eu cette chance parmi ses amis d’enfance qui ont plongé à leur tour dans les paradis artificiels. Certains en sont morts.

DR
C'est la jeune actrice Luna Mwezi qui joue le rôle de Michelle Halbheer dans le film «Platzspitzbaby» (sorti le 19 août sur les écrans romands).

Michelle vit aujourd’hui avec Noam, son amoureux. Il a découvert son passé à la première du film. «Je suis sortie de la projection, trop bouleversée, il est venu me chercher, m’a prise dans ses bras, il n’imaginait jamais ce que j’avais vécu!» Elle travaille désormais pour une entreprise de recouvrement de dettes. D’habitude, elle essaie d’arranger au mieux les gens: «Je sais ce que c’est que de ne pas finir les fins de mois…» Mais, avec le Covid-19, beaucoup de personnes ont perdu leur emploi, et c’est difficile pour elle de devoir les mettre en demeure de payer.

Elle n’est pas prête à avoir des enfants, confesse-t-elle, mais la sauveuse tapie en elle milite, notamment au sein de l’association Löwenzahnkinder, pour des statistiques dignes de ce nom qui recenseraient les enfants de toxicomanes dans chaque canton. Elle ne lâchera pas le morceau. Et quand elle n’est pas aux avant-postes de ce combat, cette fille magnétique aime chanter, car elle possède un joli brin de voix. Elle fut même finaliste en 2009 de l’émission «Music Star», une sorte d’équivalent suisse alémanique de «The Voice». Michelle Halbheer a interprété «Rehab» d’Amy Winehouse. Evidemment!


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