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Michael Ringier: «A l'époque, l'information était rare et L'illustré occupait la fonction du web»

La famille Ringier préside au destin du groupe qui publie «L’illustré» depuis sa création, dix ans après celle de la «Schweizer Illustrierte», sa grande sœur alémanique. Rencontre avec Michael Ringier en marge d’un événement interne où il était autant question de storytelling que d’avenir des médias.

Michael Ringier

Michael Ringier, portraitisé pour ses 60 ans par le peintre hyperréaliste américain Richard Phillips. La photo, signée Christian Lanz, a été prise en 2015 dans le bureau de l’éditeur, à la Dufourstrasse, à Zurich.

Christian Lanz

- Stéphane Benoit-Godet: Comment «L’illustré» est arrivé dans votre vie?
- Michael Ringier: L’illustré a toujours été là, sur la table de mes parents à la maison. Il m’inspire toujours, car il ne faut pas oublier qu’il a été un jour une start-up, au moment de sa création par ma famille. C’était courageux à l’époque pour une entreprise alémanique de se lancer en Romandie. Les affaires se développaient plus facilement en Allemagne à cause de la langue, le français constituant une vraie barrière à franchir. En plus, notre magazine s’est imposé au fil des décennies face à des titres comme Paris Match ou Jours de France, de très sérieux concurrents alors.

- Quel a été son apport?
- Les magazines ont longtemps eu pour rôle d’être une porte ouverte sur le monde. Nous remplissions alors la fonction occupée par le web aujourd’hui, proposer aux lecteurs des images fortes. C’est pourquoi L’illustré, comme la Schweizer Illustrierte, traitait par le passé beaucoup plus d’actualités internationales. L’information constituait un bien rare. Nous avions la radio publique qui restait très politique, peu de stations de télévision. Et elles n’émettaient pas le mardi, car le gouvernement imposait un congé du petit écran un jour dans la semaine!
 

couvertures illustré

L'actualité internationale avait la part belle, comme le prouvent ces deux couvertures. A gauche un numéro paru en 1943 et à droite un numéro spécial consacré à l'URSS en 1987.

L'Illustré

- Quel est votre regard sur les magazines en 2021?
- Je suis toujours un homme de magazines, j’en lis plus d’une vingtaine par mois. Si tout le monde en achetait autant, notre entreprise serait cinq fois plus grande! C’est vraiment une passion. Mais je me suis mis à en lire certains – comme le Spiegel, plus orienté texte qu’image – sur internet plutôt que sur papier. Sinon mes intérêts sont vastes. Les magazines basés sur l’image et les titres très spécialisés – sur les voitures, par exemple – ne sont pas remplaçables par leur site web. Et ce n’est pas qu’une question de génération. Le journalisme se construit avec un bon storytelling, les magazines avec leur mise en scène en font la démonstration, page après page. Prenez la photo, ce sera toujours plus fort en émotions qu’un film, même dans cent ans.

- A quoi attribuez-vous le succès de «L’illustré»?
- Nous avons toujours laissé l’équipe en Suisse romande présenter ses idées. L’illustré n’a jamais été une copie de la Schweizer Illustrierte. La Suisse romande représente un marché, un goût et une approche totalement différents. Dans la longue histoire du groupe, la Suisse romande a d’ailleurs été très profitable, même si nous avons dû fermer L’Hebdo à cause de mauvais résultats. Une décision difficile, car nous étions fiers de ce qu’avait accompli le titre. Il jouait lui aussi un rôle dans la vie de la Suisse romande.

- Quelles ont été les raisons de cet arrêt?
- La Suisse romande reste un petit marché dans un monde de la presse en plein bouleversement. Mais nous avons aussi commis des erreurs, en ne questionnant pas assez les lecteurs sur ce qu’ils souhaitaient lire. C’est toujours risqué quand les journalistes pensent savoir ce qu’il faut écrire et qu’ils ne proposent, au final, qu’un chemin unique.

- Les groupes de presse ont-ils les reins assez solides pour lutter contre la puissance de Google, Facebook et autres géants d’internet?
- Nous avons perdu le monopole de la communication, c’est la tragédie de la digitalisation. On nous a volé quelque chose, ce qui nous a poussés à nous remettre en question. Je participe ces jours à notre grande conférence interne à Ringier où nous rencontrons des médias 2.0 qui font partie du groupe et sont établis aussi bien en Europe de l’Est qu’en Afrique. Ce type d’événement n’était même pas envisageable il y a vingt ans! Il n’y avait alors que des cadres masculins pas vraiment inspirants, alors que là, nous venons d’entendre une fantastique entrepreneuse du Nigeria! Le monopole ne crée pas beaucoup d’émulation, alors que ce genre de rencontre me donne un sentiment de sécurité. Nous sommes prêts pour l’avenir.

- La presse va-t-elle rester une activité forte au sein du groupe?
- Je suis serein. Même si nous avons dû nous diversifier, le journalisme reste au cœur de Ringier et représente toujours le tiers de nos bénéfices. Surtout, le journalisme nous donne quelque chose d’unique: il nous permet de jouer dans une ligue inaccessible pour beaucoup d’autres secteurs. Si je suis un entrepreneur de plateforme numérique de petites annonces par exemple, je ne suis pas invité par les présidents des pays où je suis actif. Dans les affaires que nous réalisons – notamment quand nous créons des joint-ventures avec des partenaires à l’étranger –, notre rôle d’éditeur de presse nous donne de la force. C’est peut-être imaginaire dans l’esprit de nos interlocuteurs, mais ils nous attribuent cette force.

- Dans quel état le journalisme sort-il de cette crise sanitaire?
- Le journalisme a été au cœur de nos débats internes dans toute l’histoire du groupe. J’ai été journaliste pendant dix ans, je sais de quoi je parle: je connais l’approche de la profession, ses problèmes et ses solutions. Le journalisme n’est pas une doctrine où il y a le noir d’un côté et le blanc de l’autre. Il faut constamment discuter le gris! Le journalisme a bénéficié de la pandémie, car le web a renforcé notre position. Des marques considérées comme populaires, telles que L’illustré ou le Blick, ont pratiqué un journalisme très responsable et se sont mises à traiter avec pertinence de santé et de politique sanitaire. Dans une telle crise, les lecteurs réclament de l’information sérieuse plutôt que de se perdre sur internet. Nos marques ont joué le rôle de balises.

- Vous êtes un grand collectionneur d’art contemporain, quel est le lien avec votre activité de presse?
- J’ai intégré la collection d’art dans l’entreprise, car les deux activités se parlent. Artistes et journalistes se posent des questions et proposent une lecture du monde, c’est très proche. Et quand vous avez de l’actualité, comme celle de l’Afghanistan à raconter ces jours, c’est facile. Mais le vrai talent se révèle quand vous écrivez une histoire captivante au moment où l’activité est au point mort. Par ailleurs, je suis persuadé qu’à la fin ce qui restera, ce sera la culture. Pourquoi les touristes vont-ils à Venise ou à Paris? Pas pour les pizzas et le bon vin! Je ne sais pas où sera le groupe Ringier dans cinquante ans, mais la collection d’art, elle, sera toujours là!

Par Stéphane Benoit-Godet publié le 10.09.2021