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Interview 

Mike Horn: «J'ai envie de tout quitter»

A 51  ans, tout va bien: une traversée du pôle Sud en solitaire cet hiver, une célébrité qui a explosé grâce à ses émissions sur la chaîne M6. Mike Horn se prépare pourtant à entamer une mystérieuse troisième vie.

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Mike Horn cartonne avec son émission "À l'état sauvage", ici avec la chanteuse Shy'm. Julien Knaub/M6

Est-ce que cela a du sens de demander à quelqu’un comme vous si vous allez bien?

Mais oui, pourquoi pas? Je ne suis pas si différent de la moyenne des gens, vous savez. Alors oui, je vais très bien. Parce que j’ai réalisé ce très vieux rêve d’une traversée en solitaire de l’Antarctique par le chemin le plus long. C’est un poids que je n’ai plus à porter, ce défi réussi. Car cela faisait douze ans que j’avais imaginé cette expédition, que je lisais les récits de Scott et des autres explorateurs de ce sixième continent. C’était devenu presque obsessionnel.

Vous étiez déjà en plein Antarctique, en 2008, quand votre épouse Cathy vous a annoncé, par téléphone satellite, qu’on lui avait diagnostiqué un cancer du sein. Cela a-t-il contribué à vous motiver?

Oui, il y avait peut-être aussi ce très mauvais souvenir à conjurer. Mais c’est surtout le fait que j’avais préparé une bonne partie de ce projet avec elle qui me donnait une motivation supplémentaire. Après sa mort, il y a bientôt deux ans, j’ai mis une année avant de me décider à y aller. Ce sont mes filles qui m’ont dit «on veut que tu partes au lieu de traîner par ici».

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"Cette fois je suis sans doute arrivé au sommet de ma courbe de performance".  Blaise Kormann

Cette expédition était-elle donc une manière de vous aider à faire le deuil de votre épouse?

Oui, je pense que c’est en effet quelque chose comme ça. Je suis d’ailleurs allé juste après en Nouvelle-Zélande, dans l’île du Sud, avec ma fille Annika, pour voir le pays où Cathy avait grandi. Nous avons passé un mois et demi dans les montagnes, sur les glaciers. C’était merveilleux de voir de la vie, des arbres, des fjords, après cet Antarctique qui est une gigantesque étendue désolée, presque morte. Et ensuite j’ai traversé le désert de Simpson, en Australie, avec mon autre fille, Jessica. Puis j’ai sauté sur mon bateau pour remonter vers la Papouasie. Je l’ai laissé en Nouvelle-Calédonie pour rentrer quelques jours en Suisse donner les conférences que mes filles ont organisées. Elles ont vraiment pris le relais de leur mère.

Un triomphe, ces conférences… Vos filles Annika et Jessica craignaient d’avoir vu trop grand en louant la Salle Métropole à Lausanne, avec ses 1200 places. Mais les 2400 billets prévus initialement se sont arrachés en quelques minutes. Finalement, vous l’avez remplie six fois au lieu de deux!

Oui, c’est nouveau un tel engouement. Certains spectateurs sont même venus d’Espagne et du Maroc. Et ce sont en majorité des jeunes. Certains n’étaient même pas nés quand j’ai descendu l’Amazone à la nage. Du temps de Cathy, on remplissait des salles de 200 ou 300 personnes avec un public local.

Est-ce l’effet télévision, selon vous?

Oui bien sûr. C’est ma participation aux émissions sur M6, surtout la dernière, A l’état sauvage, qui explique en bonne partie ce saut quantitatif. Et je reconnais que ça tombe bien, car il faut que je gagne ma vie! Le monde du sponsoring évolue en effet profondément depuis quelques années. Les sponsors répartissent de manière beaucoup plus large leurs soutiens, plutôt que de se concentrer sur quelques projets importants. Alors je dois donner des conférences, écrire des bouquins et continuer de faire de la télévision si je veux financer de nouvelles expéditions. Et dans le fond, c’est très bien comme ça.

Une bonne affaire donc la télévision, même si vous avez longtemps refusé de prêter votre image au petit écran?

Je ne me vois toujours pas comme un animateur. Et je ne le serai jamais. Je suis et je reste un explorateur. Mais dans cette dernière émission, je crois qu’on a réussi à proposer quelque chose d’authentique. Et c’est ce qui a plu à tant de gens, en particulier aux jeunes. Ce n’est vraiment pas du chiqué. Sinon j’aurais très vite arrêté. Or là, l’audience est si bonne que les responsables de la chaîne veulent continuer notre collaboration.

Passer de cette folle épopée solitaire de deux mois dans l’Antarctique à une conférence devant 1200 personnes, cela vous demande un temps d’adaptation?

Non, parce que je suis toujours le même. Je crois que c’est justement quelque chose que les gens apprécient chez moi, cette authenticité. Je ne mets pas des masques en fonction du contexte. Que ce soit à la télévision ou en conférence, en interview, dans mes livres ou dans ma vie privée, je reste le même, je suis toujours moi-même. Je ne me force jamais.

Il y a vingt-sept ans, vous atterrissiez à l’aéroport de Zurich et vous avez traversé la Suisse à pied, comme un vagabond, presque sans un sou en poche. En quoi êtes-vous différent aujourd’hui de ce jeune Sud-Africain de 24 ans?

En fait, j’ai l’impression que j’ai des dettes aujourd’hui par rapport à cette époque. Je veux dire par là que ma notoriété m’a enlevé une partie de cette liberté qui était la mienne quand je suis arrivé ici, après avoir volontairement renoncé à ce que j’avais gagné en Afrique du Sud. C’est ça le grand changement entre ma jeunesse et maintenant.

Vous n’êtes donc pas un homme libre, contrairement à l’image que vous donnez?

En fait, ma liberté, je ne la récupère que quand je suis en expédition. C’est paradoxal, car le temps libre, les vacances, ce n’est normalement pas fait pour prendre des risques, mais au contraire pour se reposer. Or moi, ma liberté, mon temps libre, c’est quand je mets ma vie en danger.

Et ce sera toujours ainsi? Vous vous infligerez toujours ces prises de risque?

En fait, je pensais que j’avais assez d’expérience et que j’étais assez fort pour réaliser cette traversée record du pôle Sud. J’ai bel et bien réussi, mais j’ai aussi réalisé à la fin de l’expédition que je serais incapable de le refaire. Parce que je dois avouer que, cette fois, ça a été vraiment limite… J’ai compris que je devais commencer à faire gaffe. Quand tu fais 5800 kilomètres en deux mois, tu dois te surpasser tous les jours. C’est très différent, par exemple, de l’ascension d’une montagne qui ne prend que quelques jours. J’ai frôlé plusieurs fois la catastrophe durant cette dernière expédition. Et dans un environnement où se faire secourir est très difficile. Cette fois, je suis sans doute arrivé au sommet de ma courbe de performance.

Vous allez donc changer de vie, ralentir la cadence?

J’ai le sentiment que j’arrive en effet à la troisième période de ma vie. Je ne sais pas encore vraiment de quoi sera fait ce nouvel acte. Mais j’ai envie de tout quitter, et de tout recommencer. Quand Cathy est décédée, j’ai d’ailleurs légué mes biens de manière anticipée à mes filles. C’était le début de ce processus de changement. Je n’ai plus de maison. Quand je viens en Suisse, je dors sur leur canapé, je squatte chez elles en fait. Ce n’est plus moi qui prends soin de mes enfants, c’est l’inverse.

Mike Horn a-t-il vraiment besoin qu’on prenne soin de lui?

Tout le monde a besoin de se faire soutenir, surtout moi! La famille, notamment, c’est central pour trouver une motivation.

Chacun peut-il changer de vie de manière radicale comme vous semblez vouloir le faire à nouveau?

Je ne sais pas. C’est une question d’envie. Si le besoin de vivre une vie en accord avec soi-même, une vie avec plus de sens, est plus grand que la peur de perdre son confort et ses habitudes, je pense que tout le monde peut repartir de zéro.

Y a-t-il un point commun entre l’époque où vous étiez soldat dans les forces spéciales d’Afrique du Sud et combattiez les rebelles de l’ANC et ces heures passées à traverser l’Antarctique à skis, tiré à toute allure par votre kitesurf et traînant derrière vous une luge de plus de 200 kilos?

En fait, c’est presque exactement la même chose. J’étais, dans les deux cas, à la base de la pyramide des besoins théorisée par le psychologue Abraham Maslow: il s’agissait de tout faire pour rester en vie. C’est cette sensation, vouloir rester en vie, que je recherche à travers mes expéditions. Il y a une sorte de dépendance à cette sensation forte. Quand elle n’est pas là, j’ai l’impression que je ne vis pas. Quand j’avais 18 ans et que j’étais dans les forces spéciales en Angola, je ne voulais surtout pas mourir. C’était mon seul but: rester vivant. Durant ces deux années passées dans le bush, à voir mourir des gens autour de moi, je me suis répété: «Reste en vie.» Comme explorateur, j’ai pu ajouter la notion de but, comme faire le tour du monde par l’équateur. Et ce but ajoute du plaisir. Heureusement.

Y a-t-il des choses que vous ne direz jamais?

Dans la vie, il ne faut rien cacher. Car un jour ou l’autre, tout finit par se savoir. Surtout quand on est un petit peu connu. C’est un autre désavantage de la notoriété. Je ne peux plus aller boire des verres et faire l’imbécile. Cela détruirait mon image. Donc oui, je dis tout, mais je fais attention à mon comportement.

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Annika et Jessica ont monté leur boîte de communication et gèrent désormais la carrière de leur père.  Dmitry Sharomov

Alors puisque vous ne cachez rien, je me permets de vous poser une question totalement indiscrète: avez-vous une nouvelle compagne?

C’est la question qui fera justement exception à ma règle de transparence. Parce qu’il s’agit de vie privée d’abord. Mais aussi parce que nous formions un quatuor familial extrêmement soudé avec Cathy et nos deux filles. Et mon épouse est décédée il y a moins de deux ans seulement. Mais il est en effet normal qu’un homme, ou une femme, qui se retrouve veuf ressente, après quelque temps, le besoin d’avoir quelqu’un à ses côtés. Mes filles et moi préférons cependant rester très pudiques sur nos vies affectives. Même d’ailleurs entre nous.

Votre plus grand succès?

Je ne fais rien de bien, mais je reste vivant. C’est ça mon plus grand succès.

Votre plus grand échec?

C’est le décès des gens que j’aime. Je ne peux pas m’empêcher de prendre ces disparitions comme des échecs personnels dans la mesure où j’avais toujours pensé mourir en premier, avec les risques que je prends.

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Mike Horn avait reçu une pierre précieuse d'une tribu indienne de Colombie. Il l'a fait transformer en bijou en hommage à Cathy, son épouse.  Blaise Kormann

Votre plus grand regret?

J’ai compris trop tard comment la vie fonctionne vraiment. Mais en fait, je pense qu’il ne faut pas avoir de regrets. C’est stérile.

Le plus beau moment de votre vie?

C’est le jour où j’ai dit à mon père, à l’âge de 8 ans, que je voulais devenir comme lui. C’était après un match où il avait marqué un essai décisif pour l’équipe nationale d’Afrique du Sud. Et il m’avait répondu que je pouvais être mieux que lui. Cela a été fondateur de tout ce que j’ai fait ensuite. Quand on a un modèle absolu, comme c’était le cas pour moi avec mon père, et qu’il vous dit que vous pouvez faire encore mieux, c’est une véritable révélation.  

Par Clot Philippe publié le 10 octobre 2017 - 00:00, modifié 15 mai 2018 - 14:06