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© Remo Naegeli

Mike Horn: «Pour la première fois, j'ai cru que j'allais mourir»

Publié jeudi 30 janvier 2020 à 08:43
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Publié jeudi 30 janvier 2020 à 08:43 
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Après son expédition au pôle Nord qui a failli lui coûter la vie et une escapade controversée en Arabie saoudite, L’illustré a rencontré Mike Horn à Davos, où l'aventurier était invité du World Economic Forum.
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- Mike Horn, en novembre dernier, les nouvelles étaient si mauvaises qu’on a pensé un moment que vous n’alliez pas vous en sortir. «Fake news» ou vraie grosse frayeur?
- Pour la première fois, j’ai bel et bien pensé que j’allais mourir. Même s’il m’était déjà arrivé plusieurs fois d’être confronté à des situations limites, là, quand la glace a cédé et que je suis tombé dans l’eau, j’ai pensé que c'était fichu.

- Avant d’évoquer cet épisode dramatique, rappelons le contexte général de cette expédition. Quel était le défi que vous vous étiez lancé avec l’explorateur norvégien Borge Ousland?
- Nous sommes partis le 25 août de Nome en Alaska avec mon bateau, le Pangaea, pour rejoindre la banquise le plus au nord possible. Nous avons réussi à naviguer jusqu’à 85° de latitude, record mondial pour un voilier. Le 12 septembre, nous avons pu commencer la traversée de la banquise à skis, sans assistance, en tirant des traîneaux de vivres et en passant par le pôle. Le Pangaea devait contourner la banquise en longeant la Sibérie et nous retrouver de l’autre côté de la calotte de glace, quelque part entre le Groenland et le Spitzberg. Cette marche représente 550 km jusqu’au pôle, puis 1000 km pour la deuxième partie, sans le moindre mètre sur la terre ferme. C’est l’expédition polaire que voulait faire le célèbre explorateur norvégien Nansen. C’est pour cela que nous avons été très suivis par les Norvégiens.

- Une marche qui se déroule en plus, la plupart du temps, dans la nuit complète.
- Oui. Avec 57 jours de nuit totale sur les 88 jours de marche, nous nous sommes progressivement sentis bouffés par les ténèbres. C’est un des éléments qui contribuent à faire de cette expédition une épreuve psychique très éprouvante.

- Et très vite, les choses ne se sont pas présentées de manière idéale…
- Oui, tout semblait se liguer contre nous: les courants marins, les vents, les conditions de glace. En fait, nous avons dû compenser en permanence une forte dérive de la banquise, qui pouvait se déplacer dans le mauvais sens jusqu’à 36 km en une nuit, quand le vent soufflait à près de 100 km/h. Un vrai tapis roulant allant malheureusement dans le mauvais sens, principalement à cause d’une haute pression qui s’est immobilisée au mauvais endroit. Et cette dérive vers l’ouest, vers le Groenland, qui s’évertuait à nous éloigner du pôle Nord, un point de passage auquel nous ne voulions pas renoncer, était d’autant plus forte que la glace était plus mince en raison du réchauffement climatique. Enfin, la collision de la glace jeune avec de la glace ancienne formait des obstacles qu’il fallait contourner, sans parler des brèches d’eau qui nous barraient parfois la route.

Remo Naegeli
«Avec Borge, tous les matins, dans la tente, quand nous devions remettre nos chaussures, nous répétions: "On est trop vieux pour faire ça."»

- Vous êtes d’ailleurs arrivés au pôle Nord avec beaucoup de retard sur votre plan de route.
- Oui, nous avions quinze jours de retard. Donc nous étions déjà inquiets par rapport à nos réserves de nourriture. Et nous avions les jambes sciées par ce vent contraire. En plus, il pleuvait! La pluie au pôle Nord, fin octobre, à notre connaissance, cela n’a jamais été signalé. Un signe de plus, sans doute, du changement climatique.

- Vous doutiez-vous, avec votre coéquipier, que cela risquait d’être aussi dur?
- Oui, bien sûr. La traversée du pôle Nord, je n’avais d’ailleurs jamais eu le courage de la tenter. Mais l’idée était là. C’est après avoir réussi la traversée du pôle Sud en solitaire en 58 jours que je me suis dit que c’était faisable, mais à deux. Je savais que je pouvais rester sur la glace dans des conditions de froid extrême, que j’avais du matériel parfaitement testé, que je pouvais sortir et installer la tente tous les jours. J’en ai donc parlé à Borge, qui m’a confirmé qu’il fallait être en binôme. On a décidé de se lancer et on s’est juste vu une fois en Norvège pour préparer le matériel.​

- Et c’est ce duo qui vous a permis de vous en sortir vivants?
- Oui, parce que deux gars qui veulent rester vivants, cela multiplie la rage de survivre. Je n’ai jamais eu ce sentiment de devoir me battre pour m’en sortir. Borge répétait de son côté qu’il devait en réchapper pour sa dernière fille, encore très jeune. Il me répétait qu’il ne fallait pas s’éloigner l’un de l’autre en cas de rupture de la glace, afin que l’un puisse venir au secours de l’autre. Quand j’oubliais qu’il était loin derrière moi, il actionnait le flash de sa lampe pour me dire: «Stop, j’arrive, attends-moi!» Moi, je fais des choses risquées pour avoir la sensation d’être vivant. Et là, j’y allais quand la glace était fine, tandis que Borge préférait la contourner. Et c’est le compromis permanent entre nos deux attitudes qui nous a sans doute permis de réussir cette traversée.

- Et on a le sentiment que vous avez développé entre vous une camaraderie qui n’existait pas lors de votre expédition arctique de 2006.
- Oui, en 2006, on était comme deux frères qui se respectent mais qui ne se parlent pas. Cette fois, les liens étaient plus étroits. La vraie amitié, la vraie solidarité, cela se crée dans ce genre de situation de guerre.

- Vous avez 53 ans, Borge Ousland en a 57. Cela aurait été plus facile si vous aviez eu 23 et 27 ans?
- Physiquement, oui. Sans aucun doute. Tous les matins, dans la tente, quand nous devions remettre nos chaussures après avoir marché 10 kilomètres en tirant un traîneau, après avoir passé notre ixième nuit couchés sur la glace, nous répétions: «On est trop vieux pour faire ça.» L’idéal, ce serait d’avoir un physique de trentenaire et l’expérience d’un quinquagénaire.

- Après avoir passé le pôle Nord, vous avez peu à peu constaté que vous risquiez de ne pas avoir assez de nourriture.
- Oui. Mais nous aurions pu manger les restes de phoques mangés par les ours, qui ne prélèvent que la graisse. Et comme il y avait beaucoup de brèches d’eau, nous pouvions aussi espérer chasser un phoque. Les Inuits m’ont appris à le faire, au harpon ou au fusil à ours. Donc cette option de chasse restait ouverte. Ce qui nous causait au moins autant de souci, c’était de savoir qui viendrait nous recueillir. Car les conditions de glace étaient tellement difficiles que je ne voulais pas mettre en danger le Pangaea et son équipage. Nous étions face à un dilemme: si nous demandions à être rapatriés par hélicoptère ou par un brise-glace, notre expédition était un échec. En même temps, nous ne pouvions plus continuer longtemps dans ces conditions.

- Et c’est là que le scénario d’un bateau résistant à la glace mais qui n’est pas à proprement parler un brise-glace est apparu comme le meilleur compromis.
- Oui, Borge ne voulait pas entendre parler d’une assistance synonyme d’échec. De mon côté, je me disais que, pour moi, cette expédition était réussie, que c’était le principal et que le seul vrai échec aurait été de perdre le bateau et son équipage, de devoir appeler les secours. Borge a décidé d’avertir la base Search and Rescue de Tromso, alors qu’il ne nous restait plus que dix jours de nourriture. Là-bas, un bateau, le Lance, qui n’est pas brise-glace mais supporte le fait d’être prisonnier de la glace, était disponible. C’est finalement cette solution que nous avons choisie. De notre côté, nous sommes passés à des journées de trente heures pour économiser la nourriture. En changeant l’horloge biologique, on a vingt heures pour bouger au lieu de douze.

- Le bateau finit par trouver une brèche qui mène dans votre direction mais se fait piéger dans la glace. Et là, deux amis de Borge Ousland débarquent du Lance et tentent de vous rejoindre pour vous amener des vivres.
- Oui, c’est ça. Et on a vu soudain leur lumière. Enfin une lumière qui n’était pas celle de nos lampes frontales. Et nous voyions aussi le halo émis par le bateau à 18 km. Des lumières réconfortantes quand il ne reste plus que 200 grammes de nourriture et 1 litre de fuel. Malheureusement, les deux hommes étaient séparés de nous par une immense brèche d’eau de 12 km de long et d’une largeur variant en permanence, mais qui devait avoisiner les 600 m.

Remo Naegeli
«Mes filles (ici Jessica) m’offrent une sorte de deuxième vie en venant me déposer et me rechercher sur la glace, en collaborant parfaitement avec moi. Elles sont mon plus grand bonheur.»

- Et c’est là que ça a failli mal tourner…
- Oui, je marchais devant Borge, qui me filmait avec la caméra infrarouge. La glace devenait dangereuse. Je me tourne dans sa direction pour le lui hurler et la glace cède. Il faisait -28°C, avec des vents à 50 km/h. Je me suis dit: «C’est fini. Je n’ai pas assez mangé, je vais rester prisonnier dans l’eau et mourir de froid.» Mais j’ai eu le réflexe de tomber en arrière, de lever les pointes de ski et de me tourner sur le côté. Si j’avais eu les skis sous la glace, là, oui, j’étais foutu. Mais j’avais un des deux skis dehors. Et je m’agrippais au rebord de glace avec les mains. J’ai hurlé à Borge de me tirer par mon harnais, mais en fait je tirais Borge dans l’eau. Je lui ai dit de me lâcher. J’ai pu rouler sur le ventre, sortir les pointes des skis et me dégager de l’eau. Et là, chaque seconde compte pour s’en sortir. Borge a tiré ma luge sur la glace pour sortir la tente. Je me suis roulé dans la neige pour que ça fasse une croûte d’isolation. Borge a allumé le réchaud et brûlé notre dernier litre de fuel. Moi, j’étais prisonnier de mes habits gelés, comme dans un congélateur. Alors hop! Coup de couteau pour déchirer la veste. Borge ne pouvait plus rien faire pour moi. Il fallait qu’il parte trouver un passage dans la brèche. Il en a trouvé un et nous avons pu rejoindre ses deux amis grâce à notre petit bateau gonflable. Il nous restait 12 km à marcher pour rejoindre le bateau. A 0 h 10, nous étions à bord de ce qui a été notre maison immobile durant trois semaines.

- Ce long séjour forcé dans les glaces a dû faire exploser la facture de votre expédition, non?
- Je confirme que je me retrouve avec une très grosse facture à payer. La solution de l’assistance par hélicoptère ou par brise-glace aurait été bien plus économique. Mais bon, le plus important, c’est que cette expédition soit un succès.

- Et après ces trois semaines interminables sur ce bateau, changement de décor radical. Vous rejoignez vos filles et vous vous envolez pour l’Arabie saoudite afin de participer au rallye Dakar…
- Red Bull m’a proposé de coacher son équipe de jeunes pilotes, comme je l’avais fait avec l’équipe nationale allemande de football, l’équipe indienne de cricket ou encore avec les rugbymen sud-africains. Et en même temps, on m’offrait le siège de copilote de Cyril Despres. J’ai adoré cette expérience de rouler dans le désert avec un petit moteur de 3 cylindres qui consomme très peu. Je n’avais jamais eu l’occasion de visiter ce pays, qui ne me tentait pas du tout. Or, il y a des paysages et des montagnes magnifiques. J’y retournerais volontiers.

- Mais vous vous rendiez compte aussi que répondre favorablement à cette invitation comportait un danger d’image?
- Bien sûr. Avec mes filles, nous en avons longuement discuté. Mais vous savez, les gens peuvent me critiquer, ça m’est égal: j’ai lancé des opérations de reforestation, j’ai emmené des dizaines de jeunes autour du monde pour en faire des ambassadeurs de la planète. Je ne dis pas que c’est bien de faire le Dakar; je dis seulement que je suis un aventurier et que j’avais envie de vivre cette expérience. Personne ne me donne à manger ni ne marche pour moi. Ceux qui me disent qu’ils vont me tuer, je leur dis: «Tu peux essayer.» Mais ceux qui me disent «On ne va plus te suivre sur Instagram ou sur Facebook, on ne va plus liker tes photos», franchement, vous pensez que ça me fait beaucoup de peine (sourire)?

- Etes-vous écologiste?
- Je suis un aventurier, pas un militant. Je n’ai jamais été membre d’une association ni d’un parti. La politique, ce n’est pas mon truc. Ici, à Davos, il y a des gens et des choses très bien, mais aussi trop de bla-bla. Je plaide pour que chacun fasse de son mieux, à son niveau, en fonction de ses connaissances, tout en conservant aussi une marge de liberté.


L'éditorial: La difficulté d’être libre en 2020

Par Michel Jeanneret

Lui n’a jamais rien demandé. Il n’a jamais milité pour rien. Mais il est un peu philosophe, c’est vrai. «On rêve trop souvent les yeux fermés, il faut plutôt rêver les yeux ouverts», c’est de lui. «L’impossible n’existe que parce que nous n’essayons pas de le rendre possible», c’est encore de lui. «Tu n’échoues jamais complètement jusqu’à ce que tu cesses de tenter ta chance», c’est toujours de lui. Alors quand ce mec-là – avec sa philosophie positive dans le sac à dos – s’est concrètement retrouvé face au problème climatique dénoncé dans le monde entier 24heures sur 24, 7 jours sur 7, on pensait qu’il allait devenir un militant écolo. Mais patatras: à peine Mike Horn avait-il réussi à sauver sa peau, après que les trop fines glaces de l’Arctique eurent cédé sous son poids, qu’on le retrouvait à faire de la bagnole dans la compétition incarnant à elle seule le vieux monde: le Dakar, qui, pour parfaire le tableau, passait à proximité du drame humanitaire épouvantable du Yémen. Mike Horn aurait voulu faire preuve de cynisme qu’il ne s’y serait pas pris autrement. La polémique était inévitable.

Mettons les choses au point. Les outrages que l’on fait subir quotidiennement à notre planète sont un pur scandale que nous devons continuer à dénoncer jusqu’à ce que les choses changent. Mais la polémique entourant Mike Horn doit également nous préoccuper. Elle trahit la dictature globale contemporaine, vaguement sectaire, qui nous empêche toutes et tous de nous investir dans ce qui nous semble le plus juste et le plus urgent à titre individuel. «Chacun de nous, dans sa vie, a sa propre montagne à gravir», c’est aussi du Mike Horn. Lorsqu’il a prononcé cette maxime de comptoir, l’aventurier ne pensait probablement pas qu’elle se heurterait à la difficulté que nous avons désormais d’être libres en 2020. De toutes les petites phrases lâchées çà et là par Mike Horn, celle-ci mérite peut-être quelques minutes de méditation.


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