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© sedrik nemeth

Le Mormont, première zone occupée de Suisse

Publié jeudi 5 novembre 2020 à 08:14
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Publié jeudi 5 novembre 2020 à 08:14 
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Depuis le 16 octobre, des zadistes, militants écologistes, occupent le site d’une carrière dans le canton de Vaud qui veut s’étendre. Le témoignage d’un biologiste défenseur de la nature et les réactions du cimentier Holcim ainsi que du syndic de La Sarraz.
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Dans la nuit du vendredi 16 au samedi 17 octobre, plusieurs dizaines de zadistes (militant occupant une zone à défendre ou ZAD) pénètrent en secret sur la colline vaudoise du Mormont et s’installent sur des terrains dont l’entreprise de cimenterie Holcim est propriétaire. Visiblement bien préparés, ils ont tôt fait de mettre en place barricades, tentes, yourtes et d’investir la maison abandonnée au centre du plateau. Avec l’intention affichée de bloquer le vaste projet d’extension de la carrière, qui attend une décision juridique au niveau fédéral. Le deuxième week-end, ils organisent des balades, des conférences, des ateliers pour enfants et des concerts. Leur action, calculée et spectaculaire, est une première en Suisse. A l’exemple de la dizaine de ZAD, d’essence anticapitaliste, la plupart du temps illégales, que compte un pays comme la France. De quoi s’agit-il?

1. Qui sont-ils?
Il s’agit d’un collectif de jeunes très hétérogène, autobaptisé la ZAD de la Colline ou Orchidées contre Béton et formé sur le modèle des zadistes français ou allemands. Masqués, ils cachent leur identité tout en se montrant accueillants. Certains ont adopté le nom d’une orchidée comme pseudonyme. On tombe tour à tour sur Trèfle, Papillon, Jerry. L’un d’eux, Karma, précise: «Nous sommes des personnes issues de différents horizons et nous sentons tous très concernés par l’écologie. Nous nous engageons pour notre futur, c’est notre seule priorité. Ce combat est l’occasion de proposer une nouvelle forme d’action.» Et encore: «Chez nous, il n’existe pas de meneur, pas de responsable, tout fonctionne de façon horizontale. Des personnes restent quelques jours, d’autres plus longtemps.» Beaucoup sont prêts à rester de manière durable, peut-être tout l’hiver, pour influer sur la décision juridique à venir. Seront-ils évacués? Pour cela, il faudra que le propriétaire, Holcim, décide de déposer une plainte.

sedrik nemeth
Une extrémité de la ZAD de Mormont délimitée par les barrières de la cimenterie Holcim.

2. Qu’est-ce que le Mormont?
Une colline calcaire situé́e entre le Jura, le vallon de la Venoge et la plaine de l’Orbe, à cheval sur les communes d’Eclépens, de La Sarraz et d’Orny. Ce n’est pas la première fois qu’elle est le lieu de conflits. En 1975, des scientifiques et des auteurs comme Jacques Chessex ou Gustave Roud se sont battus pour la sauver d’un projet de route. Depuis 2006, elle est connue pour abriter un site archéologique d’importance européenne (voir ci-après). La présence d’une faune riche la distingue aussi, qui va des chevreuils ou des sangliers à une belle harde de chamois ou des oiseaux rares comme le pic mar et le faucon pèlerin. Un couloir de faune les accueille. Il se trouve sur le Mormont environ 900 espèces végétales, dont certaines rares et atypiques. Parmi elles, notables, citons une vingtaine d’espèces d’orchidées, mais aussi des chênaies et des tillaies remarquables. La colline est traversée dans sa partie orientale par la cluse d’Entreroches, qui fut aménagée pour le passage d’un canal qui devait relier la mer du Nord à la Méditerranée. Il n’en subsiste qu’une discrète empreinte.

3. En quoi consiste le projet contesté?
En activité à Eclépens depuis 1953 et produisant 800 000 tonnes de ciment par an, l’entreprise Holcim devait envisager l’avenir, après une extension autorisée en 2000 et dont l’exploitation arrivait à son terme. En mai 2013, elle a présenté aux habitants du village un projet intitulé «Comblement et extension de la carrière du Mormont». Il visait à extraire 8,4 millions de mètres cubes de calcaire.

4. Quelle conséquence a eue ce projet?
Une association de sauvegarde s’est créée en opposition. En mai 2020, entre plusieurs possibilités, le canton a limité le premier projet, qui englobait un plus vaste territoire, mais accordé au cimentier une zone à exploiter: le plateau de la Birette, qui représente un prolongement de 500 mètres de la carrière actuelle, avec un fossé de 60 mètres de profondeur qui s’étend sur 200 mètres de largeur. Elle permettrait une exploitation pendant environ sept ans. Ensuite, il faudra trouver d’autres solutions, même si le sommet de la colline, que Holcim a aussi envisagé d’exploiter, est classé à l’inventaire fédéral des paysages. Pro Natura, Helvetia Nostra et cinq citoyens d’Eclépens ont déposé un recours à l’échelle fédérale. La décision est en attente.

sedrik nemeth
1. Extraordinaire site archéologique celtique datant d'un siècle avant notre ère. 2. Maison abandonnée. 3. Le chemin menant vers La Sarraz barré par les zadistes. 4. La zone de la Birette menacée par les projets d’extension de la carrière.

5. Et le volet archéologique?
Mis au jour par une pelleteuse de Holcim en 2006, ce site a laissé les archéologues pantois devant sa profusion et son importance. Environ 300 fosses d’origine celtique, datées d’environ 1 siècle avant J.-C., ont été trouvées et dégagées sur près de 2,5 hectares. Elles pouvaient atteindre 4 à 5 mètres de profondeur. A l’intérieur, des objets de nature différente: ossements humains, animaux, vaisselle, outils, parures, monnaie, meules à grain… «Il s’agissait d’un puits à offrandes, d’un véritable sanctuaire, un des plus grands qu’on connaisse dans le monde celtique et le plus important des Helvètes», expliquait le directeur du Musée cantonal d’archéologie de 1985 à 2015, Gilbert Kaenel, disparu en février 2020. De juin à octobre 2008, les fouilles archéologiques se développèrent sur près de 8000 m². Les trouvailles donnèrent lieu à des expositions. Tous les secrets n’ont pas encore été percés et tout n’a pas encore été fouillé. On n’a pas mis au jour d’éventuelles habitations.

6. Comment réagit la population?
Elle est partagée, entre la zone naturelle et archéologique à préserver et les emplois à sauver à terme. Au niveau du terrain, les zadistes assurent que, depuis leur arrivée, nombre d’habitants viennent leur apporter leur soutien. «On nous donne des vivres, des bonbonnes de gaz, du papiertoilette, du bois, de l’eau, c’est touchant, raconte Karma. Nous aimons nous tenir sur la barricade d’entrée: beaucoup de promeneurs viennent nous rencontrer et souvent nous raconter des souvenirs personnels liés à l’endroit. Certains habitants nous ont proposé des locaux pour travailler, notamment pour ceux d’entre nous qui sont étudiants. Et des artisans sont venus nous aider.»

7. Comment réagit la commune de La Sarraz, où les zadistes se trouvent?
Dès l’installation, une délégation communale s’est rendue sur place. «Si la visite du périmètre s’est bien déroulée, les zadistes ne nous ont pas laissés entrer dans la maison, inoccupée depuis longtemps», dit le syndic et député PLR Daniel Develey, qui a exercé son seul pouvoir: le permis d’habiter n’a pas été délivré. «C’est une préoccupation, une situation désagréable.» Il pense aux va-et-vient de voitures, souvent avec des plaques étrangères. Aux nombreuses PME de la région qui vivent avec Holcim. Au problème sanitaire posé, surtout en période de covid. Et précise: «L’exploitation de la Birette, nous l’avons voulue. Mais, tout comme les communes alentour, nous nous engageons à sauvegarder le Mormont. En aucun cas, il ne va disparaître. Et Holcim paie des impôts, qui nous permettent de créer divers projets de renaturation.» Il a interpellé l’Etat de Vaud pour savoir s’il comptait réagir et dans quel sens.


«Ces zadistes, c’est le plus beau cadeau qu’on pouvait nous faire»

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Le biologiste Alain Chanson devant la carrière d’Eclépens, qu’il combat depuis vingt-cinq ans. «Nous ne voulons plus céder un pouce de nature.»

Alain Chanson, 67 ans, appuie son vélo contre un muret du cimetière de La Sarraz et s’engage d’un pas déterminé sur la colline du Mormont. Retraité depuis trois ans, il veut montrer cet endroit à part, ce promontoire vert qu’il connaît par cœur et qui fourmille encore de biodiversité. C’est son combat depuis vingt-cinq ans, depuis qu’il s’est installé à Eclépens. Biologiste, il a été maître d’enseignement et de recherche à l’Unil puis s’est occupé de biologie de la reproduction au CHUV et au CPMA. S’il est vice-président de Pro Natura Vaud, il agit là en qualité de président de l’Association pour la sauvegarde du Mormont. «Beaucoup de gens du coin ne montent plus ici. Ils ont trop mal au cœur de voir ce que cette colline est devenue…»

Chemin faisant, il explique. Ah, voici les orchidées: «Il y en a une vingtaine de variétés, dont des rares. Ils ont essayé de les déplacer, beaucoup ont été oubliées ou détruites.» Ici, des prairies sèches: «Elles seraient éliminées.» Ici, le couloir pour la faune, où se déplacent chamois, sangliers, chevreuils: «Il serait limité, ce ne serait plus suffisant.» Après quelques centaines de mètres, on le sent bouillir devant la balafre béante de la carrière: «Ici, il y avait des lys martagon, des morilles et de riches milieux pionniers. Cette zone était un patrimoine pour les scientifiques. Si l’extension se fait, la colline sera coupée en deux. Nous ne voulons plus céder un pouce de nature.»

sedrik nemeth
L’usine Holcim, à Eclépens, est une filiale de la société LafargeHolcim, leader mondial des matériaux et des solutions de construction.

En 1975, Alain Chanson alertait déjà le directeur de l’époque pour lui dire combien la présence de l’usine était «catastrophique». Mais c’est en 2013 que son engagement est devenu plus acéré. Cette année-là, quand Holcim a présenté son projet, son sang n’a fait qu’un tour. «Nous avons été trois à nous lever pour protester.» Ils ont illico fondé leur association, qui compte aujourd’hui environ 400 membres. «A Eclépens, c’est tendu dans la population, à cause des intérêts économiques et des emplois: probablement du 50-50 entre opposants et partisans. A La Sarraz, la résistance contre Holcim semble plus nette.» Lui s’engage, détaille chaque projet du cimentier, tout en maintenant le dialogue: «Nous ne sommes pas contre tout. Nous n’avons rien contre l’usine, s’ils prenaient le calcaire ailleurs et l’amenaient avec des trains.» Et il y a les tirs de mines, une centaine par an. «Nos maisons tremblent, se fissurent. Ce sont de petits tremblements de terre, moi qui ai vécu en Californie…»

Il salue les zadistes, presque avec tendresse: «On ne pouvait pas nous faire plus beau cadeau, depuis sept ans que nous nous battons. Mais c’était leur idée, nous n’avons rien à voir avec leur organisation.»


«Un dialogue ouvert et transparent»

Questionné, le cimentier Holcim, dont les terrains sont occupés, a adressé le communiqué suivant à L’illustré.

«Holcim prend les préoccupations des activistes très au sérieux et mène avec eux, comme avec les organisations issues de la société civile et autres parties prenantes réunies dans la Commission de suivi du Mormont, un dialogue ouvert et transparent. Dans le cadre d’une rencontre sur place avec les activistes, nous avons pu échanger sur nos points de vue respectifs mais également sur nos préoccupations en matière de sécurité et de respect du droit de propriété. Nous nous réservons en parallèle le droit de prendre d’éventuelles mesures.

Nous tenons à souligner l’importance que revêt pour nous la préservation de la biodiversité. Comme dans toutes nos carrières et gravières, nos zones d’extraction à Eclépens font l’objet d’un soin particulier. Depuis 2013, Holcim a ainsi renaturé et replanté plus de 800 000 m2 de terrain (soit l’équivalent en moyenne de 16 terrains de football par an) en Suisse. Comme l’ancienne carrière Testori à Eclépens, bon nombre d’anciens sites d’extraction de Holcim jouissent même aujourd’hui d’un statut de réserve naturelle. La protection des espèces animales et végétales rares revêt pour nous une importance particulière. Nos carrières sont souvent les derniers refuges d’espèces d’oiseaux rares, de hardes de chamois et de batraciens. Les projets de promotion de la biodiversité de Holcim sont certifiés et conduits en coordination avec les autorités et des organisations de protection de la nature.

Nous nous concentrons à ce stade exclusivement sur la prochaine étape d’exploitation qui fait l’objet d’une procédure en cours. La demande soutenue du secteur de la construction liée aux besoins en logements et en infrastructures devrait se poursuivre durant les prochaines années. Dans ce cadre, la cimenterie d’Eclépens doit impérativement pérenniser ses réserves de calcaire pour éviter une pénurie à l’échelle régionale et garantir une production de ciment indigène.»


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