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© Didier Martenet/L'illustre

Mouvement antispéciste: Virginia Markus, la désobéissante

Publié mercredi 4 avril 2018 à 00:00
modifié jeudi 17 mai 2018 à 11:13
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Publié mercredi 4 avril 2018 à 00:00 
modifié jeudi 17 mai 2018 à 11:13
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Visage du combat pour mettre fin à l’exploitation animale, l’activiste romande est poursuivie pour rapt de cabris, violation de domicile, manifestation non autorisée, entrave à la circulation routière et trouble à l’ordre public. Retour sur une semaine intense.
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Sûre d’elle, Virginia Markus sort de la gendarmerie de Gland aussi sereine qu’en y entrant. La militante de 28 ans vient de signer une déposition, revenant en détail sur la folle nuit du lundi 26 mars organisée par plusieurs antispécistes dans le canton de Vaud. Ce mouvement refuse la notion d’espèce et, de facto, la «domination de l’homme sur les autres êtres vivants». Leur mantra: ne consommer aucun produit provenant d’animaux et combattre leur exploitation, qu’ils jugent injuste.

La semaine passée, ces activistes chevronnés ont – en toute illégalité – libéré 18 cabris de l’abattoir de Rolle avant de protester aux aurores dans un froid glacial contre la relocalisation de ce lieu de «boucherie» prévue pour 2019 à Aubonne. Au nom de l’antispécisme, Virginia n’en est pas à son premier coup d’éclat. Elle compte déjà trois plaintes pénales à son actif. Poursuivie cette fois pour rapt, violation de domicile, manifestation non autorisée, entrave à la circulation routière et trouble à l’ordre public, elle reste impassible: «Je n’ai pas peur de gonfler mon casier judiciaire pour une bonne cause: celle de la justice pour les animaux», assure la jeune femme avec une conviction inébranlable.

Didier Martenet/L'illustre
A 9 heures, trois fourgons de police embarquent les manifestants antispécistes – dont Virginia Markus sur l’image – au poste de la Blécherette. Un à un, ils sont fouillés avant d’être mis en garde à vue.

Didier Martenet/L'illustre
 

L’automne dernier, la Genevoise a déjà été confrontée aux forces de l’ordre après la diffusion de vidéos violentes qu’elle avait filmées en caméra cachée dans les abattoirs de Rolle. Elle a également été auditionnée après une occupation à l’abattoir de Vich pour dénoncer l’exploitation animale. Alors que les contacts avec la police étaient jusque-là plutôt calmes et bienveillants, l’épisode d’Aubonne a un goût amer, selon ses dires. Embarquée à 9 heures au poste de la Blécherette, à Lausanne, avec les 34 autres personnes présentes, elle décrit une garde à vue «disproportionnée».

«Sous les feux des projecteurs, les policiers n’ont pas osé être agressifs mais, en catimini, ils ont montré une facette plus dure», affirme-t-elle, scandalisée. Fouilles corporelles, intimidations, la compagne de l’artiste Pierrick Destraz – présent à la manifestation mais parti avant l’arrestation pour préparer un spectacle – dénonce. «Ils ne nous ont pas informés sur nos droits et ne m’ont pas laissé appeler un avocat. Non-violents, on a été traités comme des criminels alors qu’on a sauvé des vies.»

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Avec Luc-Etienne Rossier, le syndic d’Aubonne, la discussion porte sur l’ouverture du nouvel abattoir. Mais le dialogue est difficile.

Même son de cloche pour Elisa Keller, déléguée suisse de l’association 269 Libération animale, qui confirme la version de son amie. Du haut de ses 20 ans, l’ancienne étudiante en droit aux cheveux rouges raconte son «isolement». «J’ai été mise en cellule privée. On s’est moqué de mon engagement et de mon refus de consommer des produits issus de l’exploitation animale pendant ma détention», affirme-t-elle en soignant les poules qu’elle vient de sauver près de chez elle.

De son côté, le porte-parole de la police vaudoise, Arnold Poot, précise que ces mesures de fouilles complètes sont nécessaires pour assurer la sécurité des lieux. «C’est la procédure. Nous devons contrôler qu’il n’y a aucun danger possible, c’est notre rôle.» Tout comme lors de l’intervention à Aubonne, qui comptait une vingtaine de policiers pour une trentaine d’activistes pacifistes qui faisaient le pied de grue. Finalement relâchée à 17 heures, Virginia Markus campe sur ses convictions et revendique la désobéissance civile pour son combat.

Une attitude impertinente qui lui vaudrait, selon elle – ainsi qu’à d’autres militants – d’être fichée par les renseignements généraux, au même titre que les hooligans. Mais deux jours plus tard, devant son café sans lait, Virginia sourit. Rien ne semble déstabiliser cette force tranquille, dotée d’un sens de la repartie aiguisé. «Je suis radicale, car on ne peut plus être dans la demi-mesure quand on parle de l’assassinat de 65 millions de vies en Suisse», lance-t-elle en parlant des animaux.

Abonnés aux citations choc – sur les panneaux qu’ils brandissaient pendant le happening était inscrit «Stop à l’holocauste animal» – les antispécistes ne font pas dans la dentelle. Leurs méthodes coups de poing heurtent les sensibilités, des agriculteurs aux pouvoirs politiques. «La voie diplomatique n’a pas été concluante, se défend Virginia. Nous avons envoyé un courrier à la municipalité d’Aubonne pour protester contre la construction du nouvel abattoir et proposer des pistes de réflexion, mais pas de réponse. L’action directe est donc nécessaire, quitte à troubler le sommeil des citoyens», affirme-t-elle pour justifier la manifestation bruyante au son des cris de torture d'agneaux et de cochons.

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Elisa Keller héberge six poules dans son jardin. «Elles ne pondaient plus assez et allaient être tuées.

«On m’a crevé un pneu»

Stigmatisée, l’auteure de l’enquête «Industrie laitière: une plaie ouverte à suturer?» reçoit depuis des lettres anonymes menaçantes. «On m’a crevé un pneu la semaine passée. Les menaces et insultes sont quotidiennes mais je ne me laisse pas intimider. Le sort des animaux est bien plus urgent», rétorque-t-elle. Porte-parole d’un mouvement qui touche à l’essence du patrimoine helvétique – pays du fromage – la dissidente se heurte à une incompréhension palpable. Comme celle de Luc-Etienne Rossier, le syndic d’Aubonne, qui lui tourne le dos après une tentative de dialogue écourtée. Consciente de soulever de nombreuses réactions épidermiques avec ses revendications, Virginia Markus temporise mais ne lâche rien. «J’insiste, nous n’agissons pas contre tel ou tel éleveur mais contre un système qui exploite des êtres «sentients» (ndlr: terme tiré de l’anglais qui signifie doués de sensations) pour le profit unique de l’humain.»

Après l’effusion des derniers jours, l’éducatrice de formation – aujourd’hui activiste à temps plein puisque, à la suite de ses actions, elle s’est vu refuser un emploi auprès d’adolescents à la municipalité de Gland – retrouve son havre de paix avec Pierrick Destraz et leurs animaux. Dans leur nid aux couleurs rock de la carrière du fils d’Henri Dès, le couple cohabite avec trois chiens de rue, qu’elle a recueillis pendant son séjour au Qatar, deux chats, deux chinchillas et deux enfants, ceux de son homme, ajoute-t-elle un brin provocatrice. Pour elle, pas de différences entre les uns et les autres.

Didier Martenet/L'illustre
Ensemble depuis huit mois, Virginia Markus a trouvé en Pierrick Destraz un compagnon de vie, mais aussi de combat antispéciste. 

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Au calme après une semaine intense, les amoureux partagent leur havre de paix avec trois chiens recueillis dans la rue au Qatar, deux chats, deux chinchillas et les deux enfants du musicien.

Ce débat de société, elle y croit obstinément. Elle rêve dans un premier temps que les animaux de rente (cochons, bétail, etc.) bénéficient des mêmes droits que les animaux de compagnie. «Personne n’accepterait qu’on maltraite un chien», s’indigne-t-elle en promenant ses trois camarades de jeu. D’autres voix similaires s’élèvent. Sur Facebook, ils sont plus de 3000 à suivre l’association 269Libération animale et 8000 à liker la page de PEA – Pour l’égalité animale. «J’ai aussi été conditionnée pendant longtemps mais les animaux ne sont pas des biens de consommation.» Celle qui attend son mandat de comparution sait qu’avec son comportement elle risque une amende salée ou la prison avec sursis.

Reflet d’une génération critique face à la surconsommation – les Suisses avalent 50 kilos de viande par personne par an – Virginia Markus prend son rôle de «désobéissante» très au sérieux. «Un jour, une loi interdira à l’humain de frapper un cochon, j’en suis persuadée.» Quant aux cabris «sauvés» la semaine passée, ils coulent des jours heureux dans des lieux tenus secrets.

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