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Musique

Muddy Monk, le mage romand de l’électro-pop

Si vous étiez accro à la French touch, fan des groupes Air et Daft Punk, consolez-vous. La relève existe… ici, en Suisse! Le nouvel et superbe album de Muddy Monk, Guillaume Dietrich à la ville, en est la preuve éclatante.

Le musicien Muddy Monk

Le musicien Muddy Monk jouant de ses instruments dans son studio de musique dans la vieille ville de Berne.

Ruben Wyttenbach

Il n’est pas musicien, mais «bidouilleur de sons», travaille seul, tel un ermite ou un grand chef dans son laboratoire. Dans son nouvel appartement avec mezzanine situé dans le vieux Berne, il avoue du reste cuisiner volontiers. Il compose avec la même envie. Une patience de bénédictin. Peu loquace, mais rieur et sympa, Muddy Monk – Guillaume Dietrich au civil – élabore des titres électro-pop qui planent ou décollent, au gré du tempo, en les nappant de sa voix douce et aérienne en français.

Le musicien Muddy Monk

Moustachu, barbe éparse, cheveux frisés châtains, le Fribourgeois Guillaume Dietrich, Muddy Monk de son nom d’artiste, a le regard doux traversé d’inquiétude. A 31 ans, il dit être resté «un gamin ultrasensible à la fragilité exacerbée».

Ruben Wyttenbach

Son nouvel album, Ultra Dramatic Kid, soutient allègrement la comparaison avec les pontes de la French touch. A 31 ans, le Fribourgeois n’a pas (encore) leurs moyens, mais, en artisan inspiré, il flirte avec la même efficacité. Sur les neuf titres qu’il a concoctés, on oscille entre explosion de neurones et saine béatitude. Les élans sont jubilatoires et les aspérités assumées. Sa signature.

«Tout ne doit pas être accessible d’emblée, sous peine de lasser vite, confie-t-il en jetant un regard furtif à travers la fenêtre du salon sur les toits de Berne, où il a emménagé en février. J’ai le goût du détail, c’est vrai, je peux être obsessionnel, mais je ne veux surtout pas que ce soit trop propre.» Une différence majeure avec les duos Daft Punk ou Air auxquels on songe pourtant illico. «Ce sont des artistes que j’aime bien, réagit-il, flatté, mais à aucun moment je n’ai décidé d’aller dans leur sens. Ce sont les machines que j’ai achetées depuis trois ans qui m’ont entraîné là.» Le hasard, donc.

A l’étage, dominant la pièce à vivre, il a niché son home studio sous le toit. Son QG s’apparente au poste de pilotage d’un vaisseau spatial, assemblage de machines vintage – boîtes à rythmes, préamplis, échos à bande, vieux synthétiseurs, etc. – chinées sur internet.

Tel Phil Spector et son célèbre Wall of Sound dans les sixties, Guillaume Dietrich y façonne le son Muddy Monk. «Les vieilles machines ont tendance à bugger. Parfois, il y a du souffle. J’aime ça, quitte à ce que ce soit un peu inconfortable à l’écoute.» Cette singularité presque anachronique, il la cultive aussi en tapant ses textes… à la machine à écrire. A l’ancienne, malgré l’ordi.

Comme coincé entre deux espaces temporels, Muddy Monk crée consciencieusement. Avec humilité. En vrai Suisse. Au mur, il a affiché le visuel audacieux et dénudé du nouvel album de la jeune Catalane Rosalía. «Je suis fan, avoue-t-il. Parlons d’elle!» Hum, une autre fois?

Muddy Monk s'appuie sur son ordinateur pour composer

Si l’ordinateur lui est indispensable, il n’est pas au cœur de la musique de Muddy Monk. 

Ruben Wyttenbach

De l’extérieur, on le prendrait presque pour un otaku, un geek nippon prisonnier de ses écrans. Moustache en prime. A tort. Il a des angoisses, mais sait aussi être dans le partage, dans son couple, avec ses meilleurs potes ou encore dans le cadre de son travail d’ouvrier boulanger à 40% chez son cousin, où il fait du pain au levain comme il compose. Avec zèle. «La pâtisserie, trop peu pour moi! Suivre une recette à la lettre, tout soupeser sans pouvoir improviser, ça me gave.»

Après avoir vécu deux ans à Bruxelles «sans jamais vraiment connecter avec la ville», il est rentré. D’abord à Fribourg, sa ville natale, puis à Berne. Cadet de deux frères, ce fils d’enseignants mélomanes se souvient que chez lui, à Corminboeuf (FR), village où il a grandi, la musique était aussi présente que diverse. Sans chapelle. A l’école de cirque et de musique où ses parents, «très encourageants sur le plan créatif», l’avaient inscrit, il s’est «beaucoup amusé». Idem ensuite chez le jazzman fribourgeois Matteo Mengoni où, à défaut de devenir pianiste, il a «expérimenté» plein d’instruments. Adolescent, il poursuit ses explorations musicales: Iron Maiden «pour le graphisme morbide», pas mal de rap, puis du reggae, entre autres choses.

Son ami Shady va jouer un rôle clé en le ramenant vers le hip-hop. «Avec bienveillance, il m’a montré ce qu’on pouvait faire seul, avec un logiciel. Grâce à lui, j’ai appris à me servir de tous les outils d’un home studio.» Après le collège, il enchaîne avec un apprentissage, puis travaille comme assistant social. Ses premières productions musicales émergent à l’orée de 2010.

Guillaume Dietrich devient Muddy Monk pour mixer dans des soirées à Fribourg. «Je cherchais un nom d’artiste qui sonne un peu cool. J’ai emprunté son prénom au bluesman Muddy Waters. Monk, c’est un clin d’œil à la série télé.»

Dès 2014, encouragé par des rencontres en France, Muddy Monk se met à partager ses compos. «Faire de la musique en Suisse reste considéré comme un hobby, souligne-t-il. Du fait que j’étais indépendant sur le plan financier, cette façon d’envisager la musique m’a d’abord plutôt servi. J’en ai fait une force, mais c’est aussi une faiblesse.» Un label parisien, Half Awake Records, est emballé. Il signe en 2017. «Ils ont cru en moi et m’ont persuadé d’y croire aussi.» Pas si simple pour Guillaume, en perpétuel questionnement.

Le studio de musique du musicien Muddy Monk dans son appartement de la vieille ville de Berne.

Niché sous le toit de son nouvel appartement bernois, le «home studio» de Muddy Monk consiste en un assemblage subtil de machines vintage que l’artiste déniche sur la Toile et dont il se sert avec maestria pour élaborer sa musique. Celle d’«Ultra Dramatic Kid», son nouvel album disponible en ligne, force l’admiration.

Ruben Wyttenbach

Les mini-albums Ipanema et Première ride, suivis de l’album Longue ride sorti en 2018, suscitent l’enthousiasme de la presse française, Inrocks en tête. Promu moine cosmique, Muddy Monk est vénéré pour sa capacité à faire voyager. Reconnaissance grisante.

Léviter, c’est agréable, mais pour Ultra Dramatic Kid, retour sur terre. Finis les rêves d’ailleurs. «Mon nouvel album est plus désillusionné, moins naïf je crois. Je voulais un truc plus radical.» Concrètement, moins de plages éthérées, moins de spleen, plus de sons métallisés, mais un ensemble restant profondément harmonieux.

«Une chanson réussie est une chanson qui coule de source, simple, sans trop d’éléments, explique-t-il. Je trouve assez vite le squelette de chaque titre, mais ensuite, je peux me perdre, surtout durant le mixage… Cela dit, je revendique de tout faire moi-même. Les sessions studio partagées, ce n’est pas pour moi: je bosse trop lentement.» Lent et exigeant. Suisse quoi.

Quand il sèche sur le mixage, il sollicite celui qui est un peu son mentor en la matière, son ami Leopold Schwaller, dont les conseils l’aident à s’extirper d’interminables «bouts de tunnel». «J’apprends à lâcher prise, à déléguer», avoue-t-il. Impossible de tout maîtriser. Pour les visuels d’Ultra Dramatic Kid, il a pu compter sur une équipe de choc comprenant l’illustrateur jurassien Dexter Maurer, le cinéaste français Félix de Givry, l’actrice Alma Jodorowsky.

Guillaume Dietrich alias Muddy Monk est resté attaché aux CD et aux vinyles.

A l’heure du tout numérique, Guillaume Dietrich est resté attaché aux CD et aux vinyles, qu’il possède en quantité. Il fait du reste presser ses vinyles lui-même.

Ruben Wyttenbach

Le titre de l’album, singulier, fait référence «à tous les enfants ultrasensibles à la fragilité exacerbée qui se retrouvent en danger dans les moments de tourmente». «Je suis resté l’un de ces gamins qui, une fois adultes, développent toutes sortes d’astuces et de stratégies pour affronter la vie.» Il ne s’étendra pas davantage sur ses failles, mais sa musique a des vertus thérapeutiques. Pour lui et les autres.

Si les plateformes de streaming ont permis à Muddy Monk de se faire connaître, elles n’ont pas fait sa fortune. Paradoxe de l’époque. Son nouvel album a beau être une perle, il ne le fait pas vivre. «C’est encore bancal, déplore-t-il. En Suisse, ma musique ne me rapporte même pas la moitié du minimum vital.» Constat implacable.

Seule exception rémunératrice: la scène. Passé par le Montreux Jazz Festival, Muddy Monk n’en est cependant pas friand, même s’il avoue l’appréhender de moins en moins. «Ce qui me comble, moi, c’est le processus créatif. Avec le matériel dont je dispose désormais, je peux envisager la scène différemment, mais c’est nouveau.» Le 19 mai, il se produira à La Cigale, à Paris. Il y aura du spectacle, et pas uniquement dans les haut-parleurs, promis juré.

Par Blaise Calame publié le 29 avril 2022 - 08:47