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© julie de tribolet

Noa, le miracle genevois d’Enrico Macias

Publié vendredi 20 mars 2020 à 10:11
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Publié vendredi 20 mars 2020 à 10:11 
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Atteinte de tumeurs au cerveau depuis la naissance, la petite Romande Noa R. est sortie d’un coma à l’âge de 4 ans au son de la musique du chanteur franco-algérien Enrico Macias. Aujourd’hui, à la suite d’une opération et onze ans après les faits, elle chante en première partie de ses concerts. Ils vont enregistrer un duo et son destin hors norme pourrait être porté à l’écran.
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La chevelure bouclée de Noa, une Genevoise enjouée de 15 ans, retombe en cascade et lui dissimule la moitié du visage. A première vue, c’est une ado comme les autres. Sur le canapé du salon, dans la maison familiale de Chêne-Bougeries, elle partage sa joie avec Enrico Macias. Le chanteur de 80 ans est devenu un ami de la famille. Il empoigne sa guitare et fredonne de sa voix chaude. Noa rigole. Elle déploie le charme d’une fausse timide, jette la tête en arrière, puis la détourne en se cachant avec sa main. «Je suis différente, je le sais», dit-elle. Malgré un handicap neurologique, elle rêve de faire carrière dans la chanson. Désormais, elle fait les premières parties des concerts de l’interprète du «Mendiant de l’amour». «Pour moi, la musique est comme une amie», ajoute-t-elle. Son histoire défie la raison.

En septembre 2004, à sa naissance, Nora Rabinovici, sa maman, a eu un doute. «Le regard de Noa partait de façon oblique, confie-t-elle. Sur le moment, les médecins ont minimisé. J’avais pourtant un point de comparaison avec mon fils.» Nora, psychologue de formation, a l’instinct maternel sûr: elle a mis Dan au monde trois ans auparavant. Ygal, le père, gestionnaire de fortune, se souvient d’un détail précis: «Noa perdait sa lolette.» Un premier rendez-vous chez un ophtalmologue étaie leurs soupçons. Le mal n’est pas oculaire. Une IRM va révéler trois puis quatre tumeurs bénignes. Elles empêchent le développement du cerveau.

julie de tribolet
Noa, ici dans sa chambre, s’entraîne partout. Un coach la suit chaque semaine.

«Noa faisait 160 crises d’épilepsie par jour», ajoute Ygal. Pas celles que l’on imagine, avec de l’écume aux lèvres et des convulsions. «On les décelait à des battements de cils, sa bouche se déformait.» Les médicaments n’y font rien. Ces «orages» incessants l’épuisent. L’enfant est inerte, soustraite à la vie de famille. «Nous avions remarqué que la musique l’apaisait. Mais il était encore trop tôt pour songer à l’opérer.»

Au fil des ans, Noa va prendre du retard sur les enfants de son âge. A 4 ans, elle tombe dans le coma. Hospitalisée aux HUG, on soupçonne une méningite. Dans la chambre de la fillette, l’ambiance est pesante. La famille autour d’elle se prépare au pire. La grand-mère, la belle-mère, les parents la veillent en compagnie de la neurologue.

Noa semble perdue lorsque l’impensable se produit. «J’écoute beaucoup de variété française, commente Ygal. Enrico Macias en particulier. C’est joyeux. En sortant de la voiture ce jour-là, j’ai pris le CD avec moi…» Voulant alléger l’atmosphère, il le glisse dans un lecteur installé près du lit de sa fille. «Je me souviens encore de mon doigt appuyant sur «play.» On entend alors les cuivres puis la voix. C’est l’intro douce de «Tous les soleils de l’amitié», le titre préféré du papa. «Ce n’est pas le moment!» lui lance son épouse, quand soudain la fillette réagit.

«Noa était en chien de fusil, décrit Ygal. Elle a ouvert les yeux, s’est redressée et s’est assise sur sa fesse gauche. On aurait dit un appareil que l’on branchait sur «on…» Jusqu’à ce jour, Noa, incapable de parler, n’avait émis que des sons. «Papa aïque», dit-elle à la stupeur générale.

En l’évoquant, Ygal a des frissons. Sa fille lui réclamait la musique. «Rallumez!» ordonne alors la doctoresse, comprenant que Noa réagit aux stimuli. L’enfant s’éveillait et, sans le savoir, vivait à cet instant les paroles d’Enrico Macias: «Réveille-toi, c’est beau la vie.» Son destin allait basculer et la musique devenir le centre de sa vie.

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Noa peut compter sur le soutien indéfectible de ses parents: Ygal et Nora.

«L’année suivante, nous avons envisagé l’opération», précise Ygal. Avec Nora, ils consultent les meilleurs spécialistes, de Londres à Boston, du Canada à Paris. Aucun praticien ne veut prendre seul la décision d’une intervention chirurgicale. «Il fallait deux avis. L’Amérique était notre référence. La doctoresse nous a recommandé un grand professeur à la Pitié Salpêtrière à Paris.»

Très vite, leurs attentes sont douchées. «Le docteur a pris une feuille de papier et il a dessiné des points: «Il n’y a pas quatre tumeurs, mais des centaines, reliées entre elles, nous a-t-il dit. Cela ne sert à rien d’opérer. Votre fille fera des paniers en osier toute sa vie.» La phrase sonne comme une condamnation. Mais c’est mal connaître les Rabinovici.

L’espoir va renaître à Genève, aux HUG: «Nous avions rendez-vous avec le professeur Karl Schaller. Il a été le premier à dire: «Je suis convaincu de ce que je dis: il faut l’opérer, tout de suite.» L’intervention est un succès. «C’était une renaissance. Noa riait pour la première fois, commente Nora. J’ai constaté des progrès immédiats.» Depuis, elle n’a plus eu de crises d’épilepsie. «Elle incarne la joie de vivre, la force, la générosité, la tendresse: c’est un soleil dans la maison», ajoute son père.

Une question taraude pourtant le couple: que va faire Noa de son existence? Un soir de 2018, le ton monte à ce sujet. Nora, pragmatique, ne veut pas se bercer d’illusions. Ygal, lui, croit en la volonté de sa fille et trace un tableau. Il y a d’un côté les moins: motricité fine, apprentissage, difficultés à écrire et à se concentrer, incapacité à suivre en maths. De l’autre, dans la colonne des plus, le père entoure le seul mot: musique. Avec Noa, la famille va tout miser sur le chant.

Inscrite à l’Ecole internationale, l’adolescente a une mémoire auditive musicale au-dessus de la moyenne. Elle retient les paroles des chansons sans plus jamais les oublier. «Je veux réussir ma vie, dit-elle, et montrer que l’on peut s’en sortir malgré ses différences.»

Consciente de ses carences – «à l’école, je me sens jugée» –, Noa est portée par sa passion. Sa mère la résume d’une phrase: «Pour elle, la musique est une porte vers l’avenir.» Afin de relever le défi, son père va passer un accord avec Noa: «Si tu veux chanter, fais-le sérieusement», dit-il. Elle a accepté et nous nous sommes serré la main, comme on scelle un contrat.» Depuis, elle déploie une énergie sans faille. «C’est elle qui nous challenge!»

En juin dernier à Genève, le coach vocal Nicolas Merle l’a prise en main. «Chanter est fondamental dans sa vie. En huit mois, ses progrès ont été saisissants, avoue-t-il. Nous nous voyons trois fois par semaine. Je lui enseigne la pose de la voix et comment gérer le stress sur scène.» Ce training professionnel a permis à Noa de se frotter aux contraintes de la scène face au public. A l’été 2019, elle a participé au Festivalavida à Cugy (VD), en première partie de Cali. Quatre titres en lien avec son histoire ont été composés par Régis Sévignac, guitariste et choriste de Michel Fugain depuis vingt ans.

julie de tribolet
Noa R. et Enrico Macias complices dans les studios de la RTS lors de l’enregistrement de l'émission de radio «Paradiso».

A force d’entendre raconter l’épisode «miracle» de l’hôpital, l’entourage d’Ygal l’a incité à rencontrer Enrico Macias. «C’était après un show à Divonne. En découvrant l’histoire de ma fille, il s’est mis à pleurer.» En cinquante-­huit ans de carrière, le chanteur n’avait jamais entendu ça. «Ça m’a bouleversé, nous confie-t-il. Au début, j’ai cru à un fantasme du père. Cette histoire est unique.»

Apprenant que Noa chantait, Enrico Macias l’a invitée à participer aux «Coups de cœur» d’Alain Morisod en mai 2019. «Désormais, elle fait la première partie de mes concerts. Elle sera sur scène à Genève, au Théâtre du Léman, le 18 octobre prochain.» Pour lui, la musique a des vertus. «Quand j’étais jeune, j’accompagnais mon beau-père et mon père. Nous avions un répertoire de musique arabo-andalouse spécialement conçu pour les malades. On leur rendait visite à domicile. Le rythme entraînant les aidait à bouger. Ils ressentent l’authenticité. Attention, je ne suis pas en train de vous dire que je suis Jésus-Christ! Pour Noa, ça s’est passé en mon absence…»

Enrico Macias a lui aussi connu son lot de souffrances. «La musique est une thérapie. Elle m’a permis de surmonter l’assassinat de mon beau-père, Cheikh Raymond, à Constantine en Algérie en 1961. Et en France, la mort de mon frère, Jean-Claude. Il était dans la voiture avec Serge Lama en août 1965. J’ai toujours eu, en moi, cette envie et cette passion de transmettre la paix et le bonheur et de les partager.» Un duo Enrico et Noa intitulé «Enfants des étoiles» va être enregistré. «Pour les besoins d’un film sur son destin. Les réalisateurs Nakache et Toledano (ceux d’«Intouchables», ndlr) ont été approchés.» Quel conseil donnerait-il à sa jeune protégée? «Elle n’a pas besoin de conseils. Chanter est naturel chez elle. Elle le dit elle-même: "La musique est mon amie." Et son amie ne peut pas la trahir.»

>> Noa R. et Enrico Macias seront en concert à Genève le 18 octobre au Théâtre du Léman

>> Suivez Noa R. via sa page Facebook et son compte Instagram.

julie de tribolet
Repas en famille avec un hôte de marque devenu ami, Enrico Macias.

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