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© Fred Merz / lundi13

«Nos festivals auront lieu en 2021, mais…»

Publié mercredi 7 octobre 2020 à 19:58
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Publié mercredi 7 octobre 2020 à 19:58 
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Le coronavirus a convaincu Michael Drieberg, Daniel Rossellat et Mathieu Jaton, trois concurrents du monde du spectacle en Romandie de se serrer les coudes. Les patrons de Paléo, du Montreux Jazz et de Sion sous les étoiles font le bilan de cette année apocalyptique pour cette culture populaire qui ne peut compter sur aucune subvention.
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- Comment qualifiez-vous cette année 2020 pour votre profession d’organisateur de spectacles?
- Daniel Rossellat (D.R.): Année blanche, année noire! Nous avons tout annulé. Et puis c’est une année d’incertitude totale, un festival d’incertitudes. Nous nous sommes retrouvés sans repères face à des interlocuteurs, artistes, autorités et public, qui n’en avaient pas non plus. Ce métier exige des capacités d’improvisation. Mais là, on est à 20 degrés sur l’échelle de Richter qui n’en compte que 9.
- Michael Drieberg (M.D.): Cette année est un cauchemar, un cauchemar qui continue. On ne demande qu’à se réveiller. Cette incertitude serait gérable si on savait qu’elle prendra fin à moyen terme. Mais ce n’est pas le cas. On ignore si les règles vont changer subitement, si tout va devoir fermer de nouveau.
- Mathieu Jaton (M.J.): Ma vision est moins sombre. C’est dû au fait que le Montreux Jazz a une configuration différente de Paléo, notamment. De manière générale, il reste possible de faire et d’inventer des choses. La question, c’est celle d’un nouveau modèle économique, qui est compliqué et difficile à mettre en place. Mais je sens que le public est prêt à changer ses habitudes.

- Comment vos entreprises ont traversé la période la plus aiguë de cette crise, la période sans spectacles?
- D.R. Nous avons d’abord mis en place un système pour travailler à distance car nous avons continué dans un premier temps à préparer le festival. Cela a été très douloureux de devoir annuler l’édition de Paléo 2020. Mais au printemps nous étions encore certains que l’édition 2021 aurait lieu. Opus One a dû, de son côté, annuler ou reprogrammer 60 spectacles en quelques jours, c’était un énorme boulot et en plus très démotivant. Mais je veux insister sur le facteur humain, car même si les salaires ont continué à être payés à 100%, nous avons des responsabilités vis-à-vis des salariés permanents. Mes 65 postes de travail, je veux qu’ils soient conservés.
- M.J. La première phase de mars-avril, c’était l’œil du cyclone. Puis est venue la période de gestion de crise, où on a décidé d’annuler le festival. Aujourd’hui, c’est compliqué, car il n’y a plus la clarté de la période du confinement. On ne sait pas à quelles aides on aura droit. Aujourd’hui, ce sont des interdictions à moitié cachées, à moitié formulées qui nous freinent et qui nous empêchent de viser la rentabilité.
- M.D. Avant le début de la crise, nos spectacles affichaient complet. Puis plus le moindre achat de billet. Et plus question de lancer de nouvelles productions. Nous lançons maintenant les spectacles de rattrapage. Les ventes de l’année prochaine démarrent très bien. On a la chance d’avoir le droit de monter des spectacles dans les jauges complètes (toutes les places occupées, sans distanciation physique entre les sièges, ndlr), pour autant que ce soient des spectacles et concerts assis. Nous sommes les seuls en Europe à pouvoir le faire. Mais pour combien de temps?

Fred Merz | lundi13
Une pose inspirée de la pochette de l’album des Rolling Stones «Black and Blue», avec Mathieu Jaton, Daniel Rossellat et Michael Drieberg (de g. à dr.).

- Avant d’en venir aux festivals, est-ce qu’il est raisonnable de recommencer à programmer des concerts aujourd’hui?
- D.R. Chez Opus One, quelques spectacles reportés sont maintenus. Mais c’est une situation très délicate, car des artistes qui viennent avec leur équipe de l’étranger devraient être mis en quarantaine en arrivant en Suisse. Quelques concerts ont un bon taux de remplissage. On en reporte certains pour la deuxième fois. Et surtout, nous sommes à 5% des ventes habituelles parce que les gens n’ont pas confiance. La situation est donc très pénible à moyen et court terme. Pour l’automne 2021, on a en revanche de bons débuts de ventes. Il y a toujours un premier noyau qui achète vite, celui des fans inconditionnels. Mais les moins passionnés s’abstiennent. L’incertitude est contagieuse.
- M.J. Théoriquement, on peut organiser des concerts et des spectacles pour plus de 1000 spectateurs, mais les gouvernements cantonaux peuvent les interdire du jour au lendemain sans dédommagement. Comment peut-on s’engager à produire des spectacles d’une certaine ampleur dans ces conditions?
- D.R. C’est bien là le plus gros problème! Les autorités fédérales nous placent dans une situation impossible!
- M.D. Ma société Live Music, avec Opus One (car nous avons fait toutes nos démarches ensemble en dépit de notre concurrence), a demandé aux autorités que nos frais d’organisation soient remboursés en cas d’annulation. Oralement, les politiques nous ont tous dit qu’ils trouveraient cela normal. Mais nous n’avons obtenu aucune garantie de remboursement concrète.
- D.R. Il nous faut absolument une forme d’assurance, sans doute avec des garanties de l’Etat. Car il n’y a aucune assurance privée qui est prête, même moyennant une énorme prime, à prendre ce risque. Il faudrait une sorte de fonds de compensation. Nous sommes tous les trois en train de réinventer nos festivals pour les rendre «covid-compatibles», ce qui est déjà une tuerie en termes financiers et de rentabilité. Alors si nous devions tout annuler subitement mais payer tous les cachets, tous les prestataires, toutes les locations, toutes les prestations, tous les frais et rembourser tous les billets, ce serait la double peine.

- Ne vaudrait-il pas mieux ne rien faire tant que cette pandémie n’est pas terminée?
- D.R. Nos collaborateurs, parmi lesquels beaucoup de jeunes, ont des compétences formidables. S’ils ne faisaient rien pendant deux ans, ce serait comme des sportifs qui ne peuvent plus s’entraîner pendant la même durée. Nous perdrions trop sur le plan humain. Et je rappelle aussi une chose: contrairement à la culture subventionnée, dans la culture non subventionnée que nous représentons, la part de la billetterie est capitale: elle ne compte que pour 15 ou 20% du budget dans la culture subventionnée alors que pour nos concerts et nos festivals, le spectateur représente, directement ou indirectement, de 75 à 80% des recettes, les 20-25% restants provenant des sponsors. Nous n’avons donc pas de parachute. Nous devons travailler.
- M.J. Nous faisons là une photographie de l’état présent, en effet grave. Mais si on se projette un peu, il y a des choses qui vont se faire. Pas forcément des tournées, mais des one-off par exemple, c’est-à-dire un artiste qui vient grâce à une dérogation et qui fait juste trois concerts. Ce qui est capital, c’est que le cadre juridique nous permette de nous adapter. En musique, nous ne sommes pas dépendants de la Suisse, mais du monde entier. Donc plus l’accompagnement politique et juridique sera adapté, mieux on rebondira. Ce sont les épées de Damoclès actuelles qui sont paralysantes.
- M.D. Certains spectacles se préparant une année à l’avance, nous ne pouvons pas attendre la fin de la pandémie sans rien faire. Chez Live Music, nous avons déjà plus de 50 spectacles en vente pour 2021 et 2022, et 50 autres à venir. Et en novembre, nous annoncerons les deux derniers groupes qui compléteront l’affiche de Sion sous les étoiles.

- La question à plusieurs millions de francs: Paléo, le Montreux Jazz Festival et Sion sous les étoiles auront-ils lieu l’année prochaine?
- D.R. Dans la configuration habituelle, soit 50 000 personnes sur le terrain en même temps, c’est-à-dire le cauchemar des médecins cantonaux, ce ne sera pas possible en l’état actuel. Nous travaillons donc sur une variante «covid-compatible» au cas où nous ne pourrions pas faire le festival de manière habituelle. Nous avons besoin dans quelques semaines d’informations claires. La grande difficulté, c’est de fixer la date butoir. Pour le moment, c’est fin janvier pour nous. Si rien n’est sûr à cette date-là, plutôt que de tirer la prise, nous voulons avoir une variante. Mais là encore, cette variante, on ne va pas prendre le risque de l’organiser si nous n’avons pas cette assurance annulation dont nous parlions. Car en cas d’annulation de dernière minute, Paléo sera une entreprise en faillite. Le budget de Paléo, c’est 30 millions. La variante coûtera peut-être le tiers. Mais survivre à une perte sèche de 10 millions serait impossible.
- M.J. Montreux, c’est une tout autre configuration que Paléo: j’ai des salles séparées, des places assises. Je perdrai certes des places au Stravinski (1500 au lieu de 4000) avec l’interdiction de la configuration debout, mais je peux adapter la programmation. Cela dit, c’est du travail et donc des coûts d’imaginer et de préparer des variantes. Je ne peux pas mettre toute mon équipe au chômage partiel. Je reste optimiste: la Suisse romande a une super carte à jouer dans le monde du spectacle. Cela fait longtemps qu’on dit que tout va mal dans cette industrie du spectacle, que les cachets augmentent de manière folle. Ce milieu avait en effet perdu la tête. Dans ce nouveau contexte, nous autres, promoteurs, avons une carte à jouer.
- M.D. Pour Sion sous les étoiles, la situation est différente: la vente est ouverte et 20 000 billets ont déjà trouvé preneur. Notre programmation est beaucoup moins internationale que Paléo et Montreux, donc moins difficile à gérer. Les artistes français ont besoin et envie de tourner. Quant à l’organisation des flux de festivaliers, nous allons trouver des solutions en fonction de la situation de juillet prochain. Peut-être devrons-nous réduire l’affluence de 15 000 à 13 000, ménager plus de place libre.

- Et les tournées de superstars internationales vont-elles pouvoir reprendre?

Fred Merz | lundi13
Remake au Café de Grancy à Lausanne du célèbre cliché des Beatles pris par le photographe français Jean-Marie Périer à Londres en mars 1964.

- D.R. Les stars qui mettent sur pied des tournées avec 60 collaborateurs, ce n’est clairement plus possible. Certains artistes vont accepter de se produire dans des configurations plus modestes et pour un cachet compatible avec les nouvelles contraintes. Cela pourra peut-être même gagner en authenticité et en émotion. Mais je doute que les plus grandes superstars du moment fassent cet effort d’adaptation.
- M.J. Les grosses productions pop et hip-hop, ce sera en effet difficile en 2021. Il faut au moins 40 dates pour les rentabiliser. Les tournées à plus petit format, dans le jazz, dans la soul, par exemple, resteront possibles, en revanche. Mais les superstars ne sont pas aux abois: elles n’ont jamais autant gagné d’argent avec la musique en streaming. Les gens ont plus que jamais téléchargé leur musique durant ces mois sans concerts. C’est un peu comme à l’âge d’or des disques, dont les ventes profitaient avant tout aux superstars.
- D.R. Mais attention quand même à ne pas passer de la télévision couleur à la télévision en noir et blanc! Il y a eu de tels développements techniques dans le spectacle que ce serait regrettable, et même absurde, de devoir tirer un trait sur cette évolution, sur ces méga-shows extraordinaires.
- M.J. Après un tel vide, après une telle pénurie culturelle, le public est prêt à revenir à la télévision en noir et blanc, pour reprendre la métaphore de Daniel, mais en effet pour un petit moment seulement.
- M.D. Je crains quand même de gros changements. Après une année sans concerts debout, cela deviendra peut-être la nouvelle norme sécuritaire et sanitaire, comme aux Etats-Unis depuis des années. Ce serait la catastrophe sur le plan de la rentabilité. Si l’Arena, par exemple, est définitivement restreinte à une configuration assise, nous ne pourrons organiser que des concerts à 5000 spectateurs au lieu de 8500 debout. Ce serait impossible à rentabiliser pour toute une catégorie d’artistes.

- Qu’attendez-vous maintenant des autorités politiques?
- M.D. Déjà que les cantons se mettent d’accord! Nous sommes revenus à une situation comparable à celle d’il y a six mois en arrière, quand les règles étaient différentes et semaient la confusion. Il y a dix jours, par exemple, nous avions le même spectacle à Genève puis à Lausanne. A Genève, tous les bars devaient être fermés, mais à Lausanne les spectateurs pouvaient prendre une boisson à leur place, boire, et donc enlever et remettre leur masque. Et puis pourquoi les bars sont fermés dans les concerts à Genève alors que les matchs de hockey y ont droit? Comment expliquer cette différence de traitement au public?
- D.R. Sans compter que les artistes ne veulent plus que les gens aient des boissons pour éviter que certains les leur jettent dessus!
- M.D. On doit rapidement restaurer la confiance auprès du public. Avec des règles différentes et qui changent partout et régulièrement, c’est difficile. Il faut une constance et une cohérence, même si je ne nie pas que l’évolution de la situation sanitaire est complexe.

- Est-ce que cette crise ne va pas changer la demande du public? Préparez-vous d’autres formats de spectacles, de nouveaux canaux de diffusion?
- M.J. Le Montreux Jazz Festival est dans une position intéressante sur ce plan-là: on a pu faire cet été Summer of Music avec nos immenses archives et les proposer via des plateformes de diffusion de contenu. Nous avons pu donner de la visibilité à nos sponsors, consolider notre marque sur le plan international auprès de 1 million de spectateurs online. Nous organisons aussi des démarches intimistes avec des artistes dans le cadre d’Autumn of Music. Les années futures seront celles de la complémentarité entre le live et le digital. Un modèle est en train d’émerger et pourrait offrir des pistes d’avenir.
- D.R. Nous travaillons aussi sur d’autres options mais avec notre ADN, qui consiste à proposer un événement festif, convivial, généraliste, transgénérationnel et qui élargit l’horizon musical des gens. Pour nous, le numérique, c’est un outil pour inviter les gens à venir. Mais l’expérience Paléo n’est pas téléchargeable.
- M.D. Nous avons mis en vente le concert de Florent Pagny à l’Arena en décembre et 1200 billets ont été vendus en un après-midi. Il y a donc de l’espoir. Mais nous nous diversifions de plus en plus, avec des événements non musicaux et donc assis. Je pense que le digital ne remplacera jamais le live. Mais nous observons que des gens paient plus cher pour être devant et avoir un accès aux artistes. Peut-être que les VIP de demain seront simplement les gens qui seront dans la salle et les autres verront le concert filmé en direct dans d’autres salles. Mylène Farmer l’a fait quand elle était venue au Stade de France à Paris et ça a cartonné. Et puis je pense que le public va vouloir plus de confort, vivre des concerts plus conviviaux. Il va falloir s’adapter à une nouvelle demande, en effet.
- M.J. Les solutions numériques exigent une captation de qualité et du storytelling, c’est-à-dire une manière moderne de filmer et une promotion pointue de l’événement. Mais tous les festivals ne peuvent pas se transformer en créateurs de contenus.
- D.R. C’est la différence fondamentale entre le sport et la culture: il y a du suspense, une dramaturgie dans un match de foot, de tennis ou de hockey. Et les gens qui ne sont pas dans le stade sont très motivés à regarder le match en direct à la télé. Sauf exception, les gens le sont moins pour voir un concert en entier à distance. Mais le plus important, c’est que nous ne baisserons jamais les bras.


FABRIQUES DE CONCERTS

• Paléo et Opus One

Fondés en 1976 et en 1993. Le First Folk Festival de 1976 avait réuni 1800 spectateurs. Devenu Paléo, le festival en accueille désormais 230 000 en six jours. En 1993, Daniel Rossellat fonde la société Opus One, dirigée depuis 2004 par Vincent Sager et qui a produit plus d’un millier de concerts et de spectacles.

• Montreux Jazz Festival

Fondé en 1967. Le MJF de Mathieu Jaton, c’est 30 collaborateurs, 30 millions de budget, 400 concerts et 250 000 visiteurs.

• Live Music Production

Fondée en 1985. LMP, c’est 3000 concerts et spectacles en 25 ans. Et la SMPA (Swiss Music Promoters Association), qui regroupe toutes les organisations de concerts et festivals de LMP, vend plus de 6 millions de billets par année, selon Michael Drieberg.


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