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Ovidie: «Les hommes de ma génération sont paumés»

Elle rafle des prix pour ses documentaires, les féministes chantent ses louanges et les adolescentes trouvent dans ses écrits les réponses aux questions qu’elles n’osent pas poser à leur mère… A 41 ans, Ovidie est sur tous les fronts et démontre que le corps des femmes reste un sujet âprement politique. Interview.

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Ovidie

La sensibilité et l’engagement chevillés au corps, Ovidie est devenue une voix majeure de la nouvelle vague féministe.

Marion Parent
carré blanc
Julie Rambal

En ce printemps 2022, Ovidie a une actualité électrique. Un documentaire, «Le procès du 36» (en replay sur France.tv), sur l’instruction de deux policiers accusés de viol en réunion au sein du siège de la police judiciaire française. «Des gens bien ordinaires», une minisérie pour Canal+ où elle inverse les genres pour mieux dénoncer le sexisme et qui raconte l’histoire d’un garçon de 18 ans voulant devenir acteur porno, dans une industrie dirigée par les femmes, au début des années 1990. «Tu n’es pas obligée» (Ed. La ville brûle), guide salutaire à destination des adolescentes pour les libérer des diktats qui pèsent sur leur corps et leur sexualité. Et tant d’autres projets…

Mais Ovidie est également docteure en lettres et études filmiques. Après avoir soutenu sa thèse sur l’adaptation d’œuvres littéraires autonarratives à l’écran, elle enseigne et se passionne pour la jeune génération. Elle avait d’ailleurs réalisé un podcast («Juste avant») avec sa fille, pour parler du harcèlement des jeunes filles, et raconté sa propre jeunesse en BD. Parfois, elle va aussi parler de cybersexisme dans les établissements scolaires ou former des travailleurs sociaux. Non, Ovidie ne s’arrête jamais, mais dit qu’elle ne boit pas et sort peu, ce qui lui laisse beaucoup de temps pour travailler. Et réfléchir aux répercussions et contrecoups du séisme «#MeToo», même sur elle. Entretien.

Ovidie

Ovidie: «Je pars seule plusieurs fois par an. Et je trouve que les femmes devraient voyager seules». 

Marion Parent

- Votre dernier documentaire retrace le procès de deux policiers accusés de viol par une touriste canadienne. Il dit beaucoup de #MeToo, car ce sont surtout les mœurs de la plaignante qui ont été scrutées. Et les policiers, d’abord condamnés, viennent d’être acquittés.
- Ovidie: Les faits ont eu lieu en 2014 et il y a d’abord eu une ordonnance de non-lieu en 2016, donc avant «#MeToo», qui arrive en octobre 2017, puis un procès en janvier 2019, où ils ont pris 7 ans ferme. Ce qui est rarissime. Et je trouvais que cela racontait quelque chose de notre société: en 2016, il n’y a même pas de procès, avant une condamnation en 2019, à l’occasion d’un procès très suivi médiatiquement. Je n’ai pas couvert le procès en appel, car le film était terminé, mais nous sommes effectivement passés de 30 journalistes accrédités à une simple dépêche le jour du verdict. Au-delà de ce procès, j’ai la sensation que, en 2019, nous étions en plein dans les questions de consentement, que tout le monde cherchait à redéfinir collectivement. Mais cette résonance n’a pas eu lieu en 2022.

 

- Donc #MeToo n’a rien fait avancer?
- Je pense qu’il est plus évident de se construire avec la notion de consentement pour ceux qui entrent dans la sexualité aujourd’hui, car ils baignent dans ces problématiques depuis cinq ans. Mais j’ai l’impression que pour des gens de ma génération, il est très compliqué de se poser ces questions-là. Moi, quand j’étais ado, on ne parlait pas du consentement. Et les jeunes sont beaucoup plus pragmatiques et clairs que nous, qui sommes encore en train de patauger.

 

- Vous publiez d’ailleurs un livre pour les adolescentes, «Tu n’es pas obligée». Quel est l’objectif?
- Cela fait cinq ans que je travaille autour de problématiques qui touchent à l’adolescence, et j’ai même publié un roman graphique, «Les insolents», qui parle de ma propre adolescence, mais aussi «Libres», une bande dessinée sur la sexualité que beaucoup d’adolescentes ont lue, comme on l’a constaté avec l’illustratrice Diglee. Alors je me suis dit: «Autant s’adresser directement à elles, puisqu’il y a visiblement un besoin de réflexion globale autour des diktats et injonctions.» Et puis j’aime bien leur contact. Je trouve cette génération stimulante. Elle fait du bien.

 

- Vous prévoyez de publier le même type d’ouvrage pour les garçons?
- Une chaîne m’a déjà demandé un documentaire sur comment éduquer nos fils, mais je ne me sens pas légitime, car j’ai une fille et pas de garçon. Et pourtant, ce sont effectivement eux qui permettront de changer les choses. Parce que pour les hommes de ma génération, c’est trop tard pour se déconstruire, c’est foutu.

 

- C’est-à-dire?
- Ils sont paumés, car ils ont grandi avec des certitudes et prérogatives qui sont remises en question. Quand on relit avec eux des situations qu’ils ont vécues dans leur jeunesse à travers le prisme de «#MeToo», ils se rendent compte qu’ils ont parfois été des forceurs ou des abuseurs ou des violeurs, et que le violeur n’est pas forcément un gars dans un parking avec un couteau, comme on l’a suffisamment répété. C’est aussi le petit copain qui abuse, le mec qui fait boire, etc.

 

- Vous venez aussi de sortir «La dialectique du calbute sale», un podcast sur votre récente mésaventure avec un homme, parti en pleine nuit, en laissant son caleçon. Ce qui vous plonge dans des abîmes d’interrogations.
- Au départ, je m’étais demandé, comme pas mal de femmes, s’il n’était pas compliqué de reconstruire une sexualité sur ce champ de ruines qu’a été «#MeToo», avec tous ces millions de témoignages, et si j’avais encore envie d’hétéronormativité. Et j’avais décidé de faire une pause. Cela a d’ailleurs engendré un autre podcast pour France Culture: «(Sur) vivre sans sexe».

Et voilà que, après deux ans de retrait de l’hétérosexualité, je me retrouve à désirer un homme, et nous couchons ensemble après plusieurs semaines, et arrive la catastrophe racontée dans ce podcast. La déception est d’autant plus immense qu’elle ne fait que me conforter dans ce que je pensais: les mecs sont déceptifs d’un point de vue sexuel et décevants d’un point de vue émotionnel. Au bout de cinq épisodes, je n’arrive toujours pas à voir l’explication. Il me semble, là encore, qu’il est compliqué d’hériter des hommes de ma génération, dans le sens où ils ne pensent pas la politisation de l’intime. Ils n’ont pas envie de réfléchir à ces rapports de pouvoir, car c’est hyper-confortable pour eux. Dès la mise en ligne du premier épisode, j’ai reçu des messages quotidiens, pour me raconter toujours les mêmes histoires…

 

- Il existe pourtant aussi des femmes qui partent en pleine nuit, non?
- Je ne pense pas que ce soient les mêmes enjeux. Déjà, statistiquement, une femme jouit moins souvent, donc il y a moins de situations où elles vont arriver en se disant: «Je vais me satisfaire avec son corps, et dès que j’aurai fini ma petite affaire, je vais partir et disparaître, sans même me soucier de sa jouissance.» Nous avons beaucoup plus tendance à nous assurer de leur plaisir, car la majorité des rapports hétérosexuels se terminent après l’éjaculation. Et il peut même désormais exister un décalage entre les prises de position politiques et féministes qu’on peut avoir et le fait de fantasmer sur quelqu’un ou sur certaines situations sexuelles. J’ai pas mal de copines qui me disent qu’elles ont des fantasmes de soumission et qu’elles ne sont pas à l’aise avec ça, car ce n’est pas en accord avec leurs convictions. Alors elles bidouillent, pour essayer de rabibocher tout ça. Ce sont les nouvelles dissonances cognitives féminines.

 

- Dernièrement, vous êtes intervenue au Sénat français pour parler de votre travail de prévention auprès des adolescents contre les dérives de la pornographie. Cette «éducation sexuelle» par le porno ne favorise pas vraiment un changement?
- Ces sites ne respectent pas la législation et laissent des millions de vidéos à la disposition des jeunes, qui grandissent avec ces images-là. Mais si on parle beaucoup des conséquences désastreuses sur eux, la mise à disposition de ces vidéos date en réalité de 2006, et ceux qui ont 30 ans aujourd’hui sont la vraie génération cobaye. Ils ont grandi avec l’idée que faire des plans à plusieurs, se prendre des gifles ou se faire étrangler est synonyme de liberté. Il y a dix ans, tous les discours sur les réseaux sociaux et blogs «sexo» présentaient encore ces pratiques violentes comme fun. Or ce qui a changé entre-temps, c’est justement «#MeToo». Et les ados d’aujourd’hui ont envie de tout sauf ça. Ils sont beaucoup moins dans cette hypersexualisation démonstrative, et je les trouve plus apaisés et apaisants que la génération précédente, et encore plus que la mienne.

Ovidie

Elle a quitté la frénésie parisienne pour élever son adolescente et travailler au vert. «Sois libre, ne te retourne pas et trace ta route», lui dit sa mère dans «Les cœurs insolents». Ce qu’elle fait avec talent.

Marion Parent

- Ovidie est le pseudonyme que vous aviez choisi durant votre très brève incursion dans la pornographie. N’avez-vous pas envie de reprendre votre vrai nom?
- C’est trop tard pour changer, et ce serait dommage de le faire maintenant, en ayant exercé des activités que je dirais légitimées d’un point de vue institutionnel. D’ailleurs, c’était un acte politique que de garder ce nom-là, y compris pour réaliser des documentaires pour Arte ou France Culture, parce qu’il y a quelques années encore, c’était impensable. La seule chose que je ne fais pas sous ce nom-là, ce sont mes activités universitaires d’enseignement, même si ce n’est pas un secret d’Etat. Mes étudiants et collègues savent qui je suis.

 

- Cela fait plus de vingt ans que vous faites des documentaires, podcasts, essais, mais on vous parle encore de cette période-là?
- Oui, bien sûr, et dans dix ans, on me posera la même question.

 

- Aujourd’hui, vous êtes une icône féministe et documentez patiemment toutes les violences sexuelles.
- Depuis plus de vingt ans, je m’intéresse au rapport au corps et à la politisation de l’intime. Ça me passionne et dès que j’ai terminé un film, j’ai tout de suite envie d’y retourner. Mais à chaque fois aussi, je morfle. Dans le documentaire «Tu enfanteras dans la douleur», par exemple, qui parle des violences obstétricales, je n’ai mis que des extraits alors que j’ai des heures de récits d’accouchements qui sont de la boucherie, ou des scènes de guerre horribles, qui me hantent toujours. Et je vis avec le fantôme d’Eva Marree Kullander Smith, cette Suédoise assassinée par son ex de 31 coups de couteau dans les locaux des services sociaux.

Après avoir réalisé un film sur elle, «Là où les putains n’existent pas», je me souviens m’être dit que les ténèbres m’appelaient. Et j’ai tout changé dans ma vie en quittant Paris. C’est pour cela également que la solitude m’est indispensable. Chaque film me prend environ un an et demi, je suis en boucle tout ce temps, personne ne peut supporter ça à mes côtés.

 

- Il paraît que vous aimez également beaucoup voyager seule.
- Je pars seule plusieurs fois par an. Et je trouve que les femmes devraient voyager seules, mais j’en connais qui ne savent même pas ce que c’est que de partir en week-end seule, ou juste au cinéma. Parce qu’on leur a appris qu’il fallait d’abord se tourner vers le couple, ou les amis. Je crois qu’en tant que femme notre hantise est de ne pas être désirée, et on se dit que si on fait des choses seule, on va renvoyer l’image d’une femme qui n’est pas convoitée. Alors que c’est tellement chouette. Il faut se saisir de cette autonomie-là.

Ovidie en deux actus: 

  • Son livre «Tu n’es pas obligée» (Ed. La ville brûle): «En ce moment, je suis vachement dans mes histoires d’adolescence», confie celle qui édite un guide pour s’émanciper sur des questions essentielles avec un ton direct et ultra-bienveillant.
  • Sa série «Des gens bien ordinaires» (Canal+): «C’est un monde où les rôles sont inversés, mais subtilement, pour questionner d’autant plus et faire ressortir la banalité du sexisme.»
Par Julie Rambal publié le 9 juin 2022 - 09:03