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© Duncan Raban / Popperfoto

Le paradis de fin de vie de Freddie Mercury à Montreux

Publié mercredi 7 octobre 2020 à 19:59
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Publié mercredi 7 octobre 2020 à 19:59 
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En 1991, le chanteur Freddie Mercury achète 200 m2 sur la Riviera où il enregistra six albums avec Queen. Malade du sida, il y vivra heureux les onze derniers mois de sa vie, émerveillé par la vue. Ce lieu chargé d’histoire qu’il meubla à son goût est désormais à vendre.
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En ouvrant ses rideaux le matin, vêtu d’un peignoir, une tasse de thé earl grey à la main, Freddie Mercury, la voix flamboyante du groupe Queen, pouvait embrasser du regard le lac Léman et les montagnes depuis la baie vitrée de son appartement de 207 m2 acheté à Montreux au début de l’année 1991. Un pas de plus et il était sur sa terrasse de 33 m2, avec la sensation de flotter entre l’air et l’eau, comme ces mouettes qu’il évoque dans «A Winter’s Tale», chanson parue en 1995, quatre ans après son décès. Le panorama lui avait inspiré des paroles de sérénité: «Il y a une sorte de magie dans l’air / Quelle vue magnifique / Une scène à couper le souffle.» Il conclut ainsi: «Suis-je en train de rêver?»

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La vue depuis sa terrasse a inspiré au chanteur les paroles de «A Winter’s Tale», sortie quatre ans après sa mort.

Au troisième étage de la résidence Les Tourelles, il aurait aussi pu se remémorer la phrase confiée à la cantatrice Montserrat Caballé, avec laquelle il avait enregistré le duo «Barcelona»: «If you want the peace of soul, come to Montreux.» En Suisse, à l’abri des regards, le chanteur aspirait à cette «paix de l’âme». Depuis qu’il avait appris sa séropositivité, en 1987, Farrokh Bulsara, citoyen britannique ayant grandi dans une famille parsie entre l’archipel de Zanzibar et l’Inde, voyait ses forces décliner et son visage anguleux se creuser inexorablement. S’il n’avait alors pas fait état publiquement de ses problèmes de santé, il s’était décidé à acheter un appartement de 4,5 pièces au 15, rue de Bon-Port, à Territet, dans un immeuble Belle Epoque, qu’il comptait meubler à son goût.

Depuis le mois dernier, l’objet est mis aux enchères par l’Office des poursuites du canton de Vaud au prix de 2,7 millions de francs. La vente est fixée au 4 novembre. La société qui le détenait en souhaite, elle, 4,5 millions. C’est la somme «à discuter» inscrite sur le site de l’agence immobilière Cardis. Le dernier propriétaire n’ayant jamais achevé les travaux, l’intérieur est en chantier. Celui qui l’emportera possédera un morceau d’histoire. Le lieu où, en 1991, un artiste hors du commun a vécu, heureux, les derniers mois de sa tumultueuse existence.

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Mis aux enchères au prix de 2,7 millions par l’Office vaudois des poursuites le 4 novembre, le 4,5 pièces sous les toits que Mercury acheta en 1991 à Territet pourrait atteindre 4,5 millions.

En bas de l’édifice aux reflets saumon, depuis la promenade du quai des Fleurs, il est impossible de guigner à l’intérieur de ce nid d’aigle, haut perché sous les toits. On peut toutefois s’asseoir «aux côtés» de Freddie Mercury puisque, à cent pas de son ancienne adresse, la commune a fait poser une silhouette au bout d’un banc, sorte de plaque commémorative en métal noir qui reproduit le torse et le profil de la rock star.

Sa vue baissant inexorablement de jour en jour, Mercury se faisait déposer en voiture devant le bâtiment. Il lui était devenu impossible de monter les nombreuses marches du passage des Escaliers de Vernet, reliant le bord du lac à la porte de l’immeuble. Aujourd’hui, s’il ne reste plus trace de cet illustre locataire et des effluves de son parfum, l’Eau dynamisante de Clarins, son nom, gravé à la main par un anonyme, figure sur une boîte aux lettres, dans le hall d’entrée. Sa légende et l’histoire de son passage sont en revanche présentes à jamais sur la Riviera.

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Les salons et la salle à manger de la rock star à Territet ont été décorés et meublés par ses soins. Diplômé du Ealing Art College de Londres, fortuné, Mercury était aussi un grand collectionneur d’œuvres d’art.

Au moment de prendre possession de son pied-à-terre vaudois, avec un certain retard, à cause d’un problème de bail, l’interprète de «The Show Must Go On» ignorait qu’il ne lui restait que onze mois à vivre. Le VIH dont il était porteur avait décimé la communauté gay depuis le début des années 1980, mais rien ne semblait pouvoir le faire renoncer à son dernier projet. Formé au Ealing Art College de Londres, aussi doué depuis l’enfance pour la musique que pour le dessin, il avait l’amour des belles choses, collectionnait à tout va et se faisait livrer en primeur les catalogues de vente aux enchères. Sa fortune lui permettait, grâce aux 200 millions d’albums vendus des deux côtés de l’Atlantique, de dépenser sans compter.

A Montreux, pour l’aider dans ses achats et sa vie quotidienne, il y avait Jim Hutton, son dernier compagnon, rencontré en 1985. Peter Freestone, son assistant personnel pendant douze ans, était sa tête chercheuse depuis Londres. Lorsque Mercury convoitait une toile de Chagall ou de Miró, c’est lui qu’il mandatait au téléphone, de Suisse. Auteur d’une biographie intitulé «Freddie Mercury» (Editions Paulette), Freestone se décrit ainsi: «J’étais serveur, majordome, secrétaire et homme de ménage.» Il est un des rares à avoir connu intimement l’homme derrière la célébrité. «J’ai vu l’inspiration jaillir et j’ai vu la frustration lorsque les choses étaient au plus mal. J’ai été son garde du corps si nécessaire et, à la fin, l’une de ses «infirmières.»

Il y a dix ans, de passage à Montreux pour honorer la mémoire du chanteur, Peter Freestone dévoila l’image de l’ultime gâteau d’anniversaire de Freddie Mercury. Le 5 septembre 1991, soit 80 jours avant sa disparition, il eut droit à un birthday cake original pour ses 45 ans: concocté par la maison Jane Asher’s Party Cakes à Londres, il reproduisait la façade de l’immeuble montreusien en massepain et sucre glace. Le frigo, toujours plein de victuailles, regorgeait de bouteilles de champagne et de vin de la région, notamment du Saint-Saphorin dont il s’était fait livrer 12 caisses.

En devenant propriétaire en Suisse, Freddie Mercury s’est fourni dans les meilleurs magasins de Montreux. Notamment chez Beard, maison disparue depuis, spécialisée dans les arts de la table, la porcelaine, la verrerie et l’argenterie et dont les usines se trouvaient à Clarens. Côté mobilier, il avait choisi pour la salle à manger une table et des chaises de style Biedermeier (1815-1848) achetés chez Rupert Cavendish sur King’s Road. Les salons étaient de style Empire néo-égyptien. Tous les objets ou peintures, dénichés notamment chez Sotheby’s et Christie’s, respectaient et épousaient la forme incurvée des murs et des angles arrondis des plafonds. Les tableaux, au-dessus de la cheminée ou de chaque côté des nombreuses vitres, étaient si harmonieusement disposés et proportionnés qu’ils semblaient avoir été créés sur mesure.

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Freddie Mercury le 12 mai 1984 sur la scène de la Rose d’or de Montreux.

Si la scène et ses coulisses lui ont donné l’occasion d’organiser les fêtes les plus extravagantes et décadentes de l’histoire du rock, Freddie Mercury se montrait raffiné, discret et timide à la ville. Il aimait les napperons brodés. Un jour, en plus de sa commande, la patronne d’une boutique lui fit cadeau d’un mouchoir sur lequel elle avait ajouté, à son intention, les initiales FM. L’artiste chérissait son anonymat et avait fini par croire qu’il n’était aux yeux de cette brodeuse montreusienne qu’un client comme un autre. «Vous m’avez reconnu?» s’étonna-t-il en recevant le présent.

Au début, avec Queen, il ne venait que sporadiquement sur les bords du Léman, souvent entre deux tournées. Sa résidence locative la plus connue est la Duck House à Clarens, dont on aperçoit le toit du cabanon sur la pochette du disque «Made in Heaven». Comme la plupart des stars de passage, il descendait au Montreux Palace, dont la suite 721 porte désormais son nom. On le voyait débarquer en compagnie de ses acolytes, le guitariste Brian May, le batteur Roger Taylor et le bassiste John Deacon.

Le groupe avait débarqué la toute première fois en juillet 1978. Il allait faire de Montreux sa base de travail et y enregistrer six albums consécutifs. C’est la renommée des studios Mountain qui l’a attiré. On y enregistrait avec du matériel dernier cri sous la houlette de l’ingénieur du son David Richards. Le lieu, propriété de l’homme d’affaires et producteur suisse Alex Grob et de la chanteuse américaine Anita Kerr, vit défiler Bowie, les Stones ou Led Zeppelin. Lorsque le couple décida de s’en défaire en 1979, Queen l’acheta.

«Au début, pour Freddie Mercury, venir à Montreux était synonyme de punition. Il l’avait baptisée «the sleepy old town», souligne Lucien Muller. Ce dernier est à l’origine des Freddie Tours, ces visites guidées d’une heure au cours desquelles il dévoile le parcours du groupe en Suisse. La balade qu’il accompagne en fin connaisseur est musicale et imagée, grâce à des guides audio. «Le premier disque enregistré ici est Jazz, en 1978. Son titre est un hommage à Claude Nobs et à son festival.» L’un des singles phares, «Bicycle Race», aurait été inspiré par le 65e Tour de France et l’étape Morzine-Lausanne qui passait par là le 19 juillet. «Les sonnettes que vous entendez sur le morceau ont été achetées à Montreux.» Au milieu du titre, Queen arrête de jouer, cède la place à un chorus tintant de treize secondes, avant de repartir sur un solo de guitare.

Les derniers enregistrements du chanteur entre 1990 et 1991 vont permettre aux trois survivants de réunir de quoi sortir un album posthume. Quatre pages griffonnées au stylo, tirées d’un grand cahier à spirale appartenant à Mercury, sont visibles au musée à la gloire du groupe situé au sein du Casino de Montreux, Queen Studio Experience. Ces paroles, écrites à la hâte, sur place, sont historiques. Brian May et les autres vivaient près de la table de mixage en attendant que leur ami soit suffisamment vaillant pour quitter son appartement et les rejoindre. «Je peux venir quelques heures, disait-il. Ecrivez-moi tout ce que vous souhaitez et je chanterai. Je donnerai TOUT. Je laisserai autant de morceaux qu’il me sera accordé jusqu’à mon dernier souffle.»

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«Au début, venir à Montreux était une punition pour Freddie Mercury» avoue Lucien Muller, patron des Freddie Tours, ici à côté de la plaque commémorative en hommage au chanteur, posée à cent pas de son ancien domicile.

«Mother Love», co-composée avec le guitariste, sera le dernier enregistrement de sa vie. Elle a été mise en boîte entre le 13 et le 16 mai 1991. La voix est claire et forte et, comme souvent, les mots autobiographiques: «Je ne veux pas de pitié, juste un endroit sûr pour me cacher / Je désire la paix avant de mourir.» Epuisé par le mal qui attaque désormais ses poumons, le chanteur, malgré toute sa bonne volonté, ne trouvera pas la force de finaliser la prise de son. Sur l’album, Brian May chante le dernier couplet.

Sur la fin, Freddie Mercury avait renoncé à ses traitements, atteste Peter Freestone. La star quittera définitivement Montreux le 11 novembre pour rejoindre, à Londres, son manoir de Garden Lodge à Kensington. Là, il va s’éteindre, des suites d’une attaque cérébrale, le dimanche 24 novembre. Dans un communiqué publié la veille, il annonçait être malade du sida. Selon ses dernières volontés, il sera incinéré trois jours plus tard, au son de «You’ve Got a Friend» d’Aretha Franklin et d'«Il Trovatore» de Verdi. Montreux lui a érigé une statue de 3 mètres, le 25 novembre 1996, au bout de la place du Marché. Son regard est désormais tourné à jamais vers le lac et les montages. Ce paradis terrestre qu’il aimait tant.

>> * Freddie Tours à Montreux, réservation: www.freddie-tours.com


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