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© Paolo Dutto

«Parfois, c’est comme si les femmes n’existaient pas»

Publié jeudi 1 octobre 2020 à 08:24
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Publié jeudi 1 octobre 2020 à 08:24 
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Trio de choc ou trio qui choque? Femmes, jeunes, Romandes et minoritaires, les trois élues écologistes Lisa Mazzone, Céline Vara et Adèle Thorens Goumaz sont déterminées à surfer sur les vagues verte et violette qui les ont propulsées au Conseil des Etats. Quitte à bousculer une chambre habituée aux consensus mous et où l’on cause entre «amis». Plaidoyer «vert», d’une seule voix ou presque…
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«Vous n’êtes pas allé sur la place Fédérale avec votre photographe?» Adèle Thorens Goumaz (48 ans, Verts/VD), Lisa Mazzone (32 ans, Verts/GE) et Céline Vara (35 ans, Verts/NE) sont d’humeur badine en ce lundi du Jeûne. Si leur nouveau costume de conseillère aux Etats leur commande de mettre une sourdine à leur plaisir d’assister à l’occupation de la place Fédérale par des activistes du climat, leur cœur de Vertes bat très fort. «Que ça plaise ou pas, ce sont ces femmes et ces hommes, venus en nombre faire part de leur inquiétude face à notre avenir et à celui de nos enfants, que nous représentons.» Le ton est donné.

Une semaine après son offensive en faveur de l’initiative contre les pesticides de synthèse, qui a brisé la quiétude d’un «salon» où l’on cause habituellement à voix basse et avec courtoisie, le trio de choc confirme qu’il ne lâchera rien. Pour mémoire, lors de cette fameuse discussion au Conseil des Etats, Adèle Thorens Goumaz a d’abord livré son plaidoyer devant un parterre visiblement peu enclin à l’écouter. Un dédain qui a choqué et irrité la Genevoise Lisa Mazzone, qui n’a pas hésité à remettre à l’ordre ses collègues, en faisant fi de tous les usages. Enfin, la Neuchâteloise Céline Vara a enfoncé le clou en accusant ses pairs, actuels et passés, de «lâchement privilégier le rendement et les intérêts de l’industrie agroalimentaire au lieu de servir le bien commun». Une charge qui a fait bondir Olivier Français, PLR vaudois qui, dans son élan, a tenu à défendre l’honneur de la chambre avant de rétorquer à l’adresse des trois femmes: «Personnellement, votre ton agressif m’indispose, tant vous avez été véhémentes à l’égard de nous tous.» Quand Adèle Thorens Goumaz, Lisa Mazzone et Céline Vara se mettent en mode combat, il est vrai que ça déménage! Réponse des bergères au berger qui voudrait les faire taire…

Paolo Dutto
Lisa Mazzone, sa première élection, au parlement (Conseil municipal) du Grand-Saconnex (GE), était en 2011.

- Vous n’y avez pas été avec le dos de la cuillère à la tribune, avec vos arguments…
- Nous faisons simplement notre travail de parlementaires qui, on le rappelle, est d’affirmer nos positions, de défendre nos valeurs et de représenter au mieux les cantons et les gens qui nous ont élues. Nous avons des convictions profondes, sincères, loin des slogans et, lorsque nous sommes minoritaires, avant de baisser les armes, nous tenons à faire passer notre message. Cela s’appelle faire de la politique. Plus de 200 000 personnes ont signé les deux initiatives «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse» et «Pour une eau potable propre et une alimentation saine». Il est de notre responsabilité de faire entendre leur voix. Ce d’autant plus que la première initiative est partie du canton de Neuchâtel et a réuni près de la moitié de ses signatures dans le canton de Vaud.

- Mais, Céline Vara, accuser vos pairs et vos prédécesseurs de laisser faire impunément les lobbies qui, selon vous, «sèment la mort dans nos champs et nos rivières et s’enrichissent allègrement avant qu’il n’y ait plus rien à tuer», n’est-ce pas aller un peu loin tout de même?
- C. V.: Non. C’est simplement dépeindre la réalité. Il est évident que l’agrobusiness détruit la biodiversité. Evident aussi que nous sommes en situation d’urgence et la dernière génération à pouvoir agir. C’est pour nos enfants que nous nous battons. L’idée qu’un jour ils nous demandent des comptes et nous accusent de n’avoir rien fait pour changer les choses nous est insupportable. Alors oui, quand on se lève le matin, on enfile notre costume de sénatrice et on part au combat.

Ce nouveau Conseil des Etats se montre moins ouvert aux questions environnementales que le précédent

- La méthode ne s’est pas avérée très efficace en l’occurrence, puisque au vote l’objet a été balayé par 28 voix contre 9 et 4 abstentions…
- Nous savions que le résultat serait négatif. Ce sont les majorités actuelles. Même si c’est la première fois que les Verts ont un groupe au Conseil des Etats, nous ne sommes que cinq. C’est la démocratie. Mais nous avons la force de nos arguments ainsi que le pouvoir et le devoir de dire que nous ne sommes pas d’accord. Le temps finira par faire son œuvre.

- Vos arguments ont choqué, apparemment…
- Plusieurs collègues, y compris à la droite de l’hémicycle, nous ont dit ne pas se reconnaître dans les propos d’Olivier Français. C. V.: Cela dit, la violence de son intervention m’a surprise. Je me suis demandé si j’avais été trop loin, mais, finalement, non. J’ai exprimé les convictions qui m’animent depuis que je suis entrée en politique, il y a quinze ans. Si je renonçais à mon côté militant, j’aurais l’impression de me trahir et de trahir les gens qui me soutiennent.

Paolo Dutto
Adèle Thorens Goumaz, élue en 2007 au Conseil national.

- Qu’est-ce que cet épisode dit du sénateur Olivier Français et de ce Conseil des Etats?
- Cela laisse transparaître un certain malaise. Nous sommes des femmes, jeunes, minoritaires, romandes, portées par des vagues qui ne cessent de grossir. Cela déstabilise forcément les anciens parlementaires. Ce qui ne signifie pas que nos collègues sont tous des anti-écolos primaires. Au contraire, en commission, nous œuvrons dans une ambiance plus sereine et un esprit constructif la plupart du temps. D’ailleurs, depuis que nous avons intégré cette chambre, plusieurs de nos motions et textes ont obtenu une majorité. Sans oublier la loi sur le CO2 bien sûr, qui a été mise sous toit mercredi passé et qu’il a fallu défendre jusqu’au bout. Ce nouveau Conseil des Etats se montre moins ouvert aux questions environnementales que le précédent.

- Un troisième Vaudois, le conseiller fédéral Guy Parmelin, s’en est mêlé pour apaiser les tensions et vous rassurer sur la qualité de la nourriture que nous mangeons en Suisse. Une brève intervention, très paternaliste…
- A. T. G.: Paternaliste, mais pas malveillante. C’est toute la différence. M. Parmelin est d’ailleurs ouvert à la discussion en matière de politique agricole.

Quand on est prêt à prendre des décisions courageuses, tout devient possible

- Pour quelle raison l’atmosphère devient-elle plus lourde autour de la fameuse table ovale du Conseil des Etats?
- Il y a quelques collègues qui imposent parfois une ambiance pesante, volontairement ou involontairement. Certaines remarques ou certains sous-­entendus sont difficiles à interpréter. Et puis, au-delà des rivalités partisanes, il y a forcément un choc des générations. Malgré le fait que notre groupe donne un gros coup de jeune à l’assemblée, l’âge moyen de celle-ci est de 55 ans. Le profil de ses membres est particulier aussi.

- C’est-à-dire?
- Beaucoup d’entre eux sont d’anciens membres d’exécutifs cantonaux, qui se trouvent en fin de carrière au Conseil des Etats. Ils ont déjà un statut, qui se poursuit, et ont l’habitude du consensus, ce qui peut amener une certaine inertie. Nous avons un tout autre profil, plus militant. C’est aussi pour ce profil que nous avons été élues, pour notre détermination à nous engager contre les injustices et les agissements qui contribuent à détruire la planète.

- Quand vous dites «remarques ou sous-entendus», vous voulez dire machisme, sexisme?
- Ce n’est pas pire qu’au Conseil national, juste le reflet de notre société. Cela étant, cet état d’esprit cache quelque chose de plus profond, que la petite phrase d’Olivier Français induit. En disant que nous sommes agressives, il essaie tout simplement de nous faire taire. Après bientôt une année, notre légitimité n’est pas encore toujours respectée. Probablement que certains aimeraient faire passer notre force politique verte pour un épiphénomène.

- Comment cela se traduit-il dans les faits?
- Les règles non écrites du Conseil des Etats agissent parfois comme une gomme à aspérités. Lorsqu’on intègre les rangs d’abord, en décembre dernier, on nous a fait comprendre, ainsi qu’aux autres nouveaux, que la discrétion est de mise. Ne pas abuser de la parole, ne pas se montrer trop volontariste ou combative. Cela donne un peu l’impression d’être dans une chambre où l’on cause et décide entre amis, si l’on peut dire. Il arrive que, lorsque nous voulons intervenir, nous devions lever la main plusieurs fois avant qu’on nous donne la parole. Et quand on nous la donne, on nous rappelle que l’heure tourne. C. V.: Alors que d’autres prennent davantage la parole. Certains m’ont reproché d’avoir parlé trop longtemps. J’ai parlé quatorze minutes lors de mon intervention dans le dossier des pesticides, ce qui est plutôt court par rapport au temps moyen des déclarations.

Paolo Dutto
Céline Vara a obtenu en 2011 son brevet d’avocate.

- Quoi d’autre?
- Les références lors des débats. C’est frappant. C’est souvent aux propos d’un homme que l’interlocuteur se réfère lorsqu’il parle: «Comme l’a dit Monsieur Untel, comme l’a développé mon collègue Untel, comme l’a fait remarquer le sénateur Untel, etc.» Parfois, nous avons l’impression que tout se passe comme si les femmes n’existaient pas. Alors, certes, nous ne sommes que 12 sur 46, mais nous prenons aussi la parole! Et puis, il y a des codes plutôt masculins. Parler fort, prendre de la place en s’imposant. L. M.: A tel point que, parfois, on se demande s’il faudrait adopter ces attitudes pour être écoutées.

Nous sommes tenaces et pugnaces

- Et si vous faisiez comme eux?
- Ce n’est pas notre façon de faire de la politique. Et nous ne sommes pas perçues comme eux. Un homme qui part dans de grandes envolées au micro sera qualifié de dynamique, d’enthousiaste, alors qu’on dira plutôt d’une femme qu’elle est «émotionnelle» (rire). Un mot qu’on a déjà entendu.

- Comment changer cette situation?
- Pour ce qui est de la solidarité, il faut malgré tout s’inspirer des hommes. Les femmes doivent s’organiser, se mettre en réseau et créer des alliances. Ce soir (le lundi 21 septembre, ndlr), nous mangeons justement toutes les douze ensemble pour la première fois. Si nous voulons transformer le rapport de force, il est impératif de serrer les rangs, de consolider nos rapports au-delà des clans partisans.

- Si on était cynique, on dirait que les hommes ont déjà lâché du lest en supprimant du règlement l’interdiction de siéger avec les épaules découvertes…
- (Rire.) Qui vous dit que ce sont les hommes qui l’ont décidé? C’est une petite révolution (rire)! Pour la première fois de l’histoire du Conseil des Etats, on laisse aux femmes la responsabilité d’estimer si la tenue qu’elles portent est adéquate ou pas.

- Vous voulez changer le monde, en somme. Noble ambition, sur laquelle des gens comme Nicolas Hulot se sont cassé les dents…
- Notre mandat est de changer la Suisse. Et si le monde s’inspire ensuite de la Suisse, pourquoi pas? Il y a bien d’autres secteurs où notre pays montre l’exemple. Quant à Nicolas Hulot, il a été propulsé sur son fauteuil de ministre et est tombé de haut devant les réalités politiques. De notre côté, nous sommes rompues à évoluer en milieux hostiles et connaissons les limites et les contraintes de la politique. Mais nous sommes tenaces et pugnaces, demandez-le à nos collègues.

- Avec l’adoption de la loi sur le CO2, on peut presque affirmer que la Suisse est prête à passer la vitesse supérieure en matière d’écologie, non?
- C’est une question de courage. On dit que notre système politique est lourd, lent, trop consensuel. Mais quand on est prêt à prendre des décisions courageuses, tout devient possible. La loi sur le CO2 est un premier pas essentiel, mais insuffisant. On travaille déjà à la suite.

- Vous avez toutes trois des enfants, et vous, madame Vara, en attendez un deuxième pour décembre. La preuve que vous êtes confiantes en l’avenir malgré tout…
- C. V.: Je ne vous cache pas que, certains jours, je verse dans un certain fatalisme. Puis, les trois: Mais c’est aujourd’hui que tout se joue. Voilà pourquoi notre engagement est si vif et ne passe pas inaperçu…


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