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© Remo Naegeli

Mais où sont passés les oiseaux?

Publié mercredi 4 avril 2018 à 00:00
modifié jeudi 17 mai 2018 à 10:26
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Publié mercredi 4 avril 2018 à 00:00 
modifié jeudi 17 mai 2018 à 10:26
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Près de 40% des oiseaux 
des champs ont disparu en Suisse. 
Ils souffrent d’une nature dénaturée 
et de l’inertie politique. Et si les citoyens donnaient des coups de bec pour défendre 
ces compagnons des villes et des campagnes?
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Qui se souvient encore de ces pare-brise et de ces phares de voiture constellés d’impacts d’insectes? C’était il y a trente, voire quarante ans. Le pompiste sortait alors systématiquement son éponge et son racloir pour faire disparaître ces hécatombes de moucherons. Dans les stations en self-service d’aujourd’hui, les automobilistes n’ont plus que de la poussière à nettoyer. La raréfaction massive de ce «plancton aérien» est révélatrice de la débandade de la biodiversité et de la biomasse animale. Une chute libre des insectes qui engendre celle de leurs prédateurs, oiseaux, batraciens et certains mammifères. Et ces mêmes oiseaux et autres animaux n’ont pas seulement des problèmes de garde-manger: ils doivent aussi composer avec l’altération de leur habitat, la chasse abusive, le réchauffement climatique, entre autres nuisances. Comment en sommes-nous arrivés là? Que peut-on faire pour inverser la tendance? François Turrian, directeur romand de BirdLife (65 000 membres en Suisse), nous aide à y voir plus clair.

1. Des études alarmantes

Les deux études françaises récentes, qui signalent notamment la diminution d’un tiers des oiseaux des champs, ont relancé le débat à défaut d’être des scoops. «Nous ne sommes pas surpris par ces constats alarmants, explique François Turrian. Ces études confirment les conclusions d’autres études européennes plus anciennes.» En 2014 déjà, une étude publiée dans Ecology Letters estimait que l’Europe avait perdu quelque 420 millions d’oiseaux par rapport à trente ans auparavant. Mais s’agit-il juste d’une perte décorative que ces chants d’oiseaux toujours plus ténus? «Absolument pas. Derrière les alouettes, derrière les hirondelles, il y a des systèmes naturels vitaux. Nous dépendons de la biodiversité pour nous nourrir, pour nous vêtir, pour nous soigner. Tous les principes actifs des médicaments viennent des plantes ou des animaux. Les oiseaux sont des indicateurs. S’ils ne vont pas bien, c’est que la nature tout entière va mal.»

La liste rouge 2010 des oiseaux nicheurs menacés et rares de Suisse place 78 espèces (sur 199) sur la liste rouge. Sept d’entre elles sont éteintes en Suisse et neuf au bord de l’extinction. Les quinze vidéos de cet articles permettent d'écouter et de voir des espèces en déclin, dont certaines sont courantes, comme le moineau.

Coucou gris. Type d'habitat: milieu cultivé et zones humides. Cause du déclin: agriculture trop intensive.

Bruant ortolan. Type d'habitat: milieu cultivé. Cause du déclin: agriculture trop intensive et chasse abusive.

Martinet noir. Type d'habitat: agglomérations Cause du déclin: diminution des sites de nidification (bâtiments modernes).

Pie-grièche grise. Type d'habitat: milieu cultivé et zones humides. Cause du déclin: agriculture trop intensive.

2. Même les moineaux!

Le phénomène le plus nouveau et le plus alarmant, c’est de constater un déclin massif des effectifs des espèces communes, comme l’alouette, le moineau ou l’hirondelle. «Les ornithologues s’intéressent en priorité aux espèces rares. Il y a donc seulement vingt-cinq ans que des outils ont été créés pour suivre l’évolution des populations d’oiseaux fréquents. Ce nouveau phénomène désormais quantifiable est très inquiétant. Il était par exemple inconcevable, il y a quelques années, qu’un oiseau comme l’étourneau se fasse de plus en plus rare.»

Courlis cendré. Type d'habitat: milieu cultivé et zones humides. Cause du déclin: drainage et agriculture trop intensives.

Merle à plastron. Type d'habitat: montagnes. Cause du déclin: réchauffement climatique.

3. Les causes et les coupables

La cause principale de ces baisses spectaculaires et rapides de population, c’est la baisse tout aussi massive des populations d’insectes. «Les oiseaux n’ont plus assez à manger, constate François Turrian. Même les oiseaux granivores dépendent des insectes au printemps pour nourrir leurs petits. L’agriculture suisse est présentée comme un modèle sur le plan de l’utilisation des produits phytosanitaires. Or ce sont les insecticides, principalement ces trop célèbres néonicotinoïdes dont on enrobe pratiquement toutes les plantes cultivées, qui sont pointés du doigt pour expliquer l’effondrement des populations d’insectes. Des insectes qui rendent pourtant eux-mêmes de grands services, comme la pollinisation des cultures. On entretient un écran de fumée sur l’impact réel de l’agriculture, tant au niveau suisse qu’au niveau européen. La Suisse est pourtant un des plus grands utilisateurs de pesticides et d’engrais par habitant et par surface. On retrouve ainsi plus de 200 pesticides différents dans nos cours d’eau.» Outre le lobby de l’agrochimie, un autre grand responsable de l’impact sur les oiseaux et la biodiversité est la construction, qui grignote année après année des surfaces de nature.

Pie-grièche à tête rousse. Type d'habitat: milieu cultivé. Cause du déclin: agriculture trop intensive.

Alouette des champs. Type d'habitat: milieu cultivé. Cause du déclin: agriculture trop intensive.

4. L’inertie politique

«Nous sommes déçus par le Conseil fédéral», assène François Turrian. En 2012 pourtant, le Conseil fédéral avait quittancé l’ampleur du danger et rappelé que la biodiversité rend des services écosystémiques essentiels gratuitement. Et son plan d’action biodiversité avait été voté par le Parlement. Mais ces bonnes résolutions ont accouché avec une lenteur consternante d’une souris: «Le Conseil fédéral a mis cinq ans pour produire un petit rapport insuffisant qui  consiste avant tout en quelques projets pilotes pour des offices fédéraux. Il n’y a pas de calendrier, pas de plan de financement, pas d’indicateurs de réussite.» Le WWF, Pro Natura et BirdLife se sont donc associés pour faire le travail que Berne n’a pas fait. Ce plan d’action biodiversité de la société civile, un pavé de 200 pages, n’est encore disponible qu’en allemand mais est sur le point d’être traduit en français.

Il contient 26 mesures que la classe politique et l’ensemble des administrations devraient prendre en compte pour inverser la tendance. Tous les domaines sont concernés, l’économie, les transports, l’agriculture, la sylviculture, les loisirs, la formation. «La formation est particulièrement importante, estime François Turrian. Nous avons tous un impact sur la biodiversité. Nous devons donc tous être informés. Prenons ces employés communaux qui ratissent les talus et épandent des produits. Une meilleure formation permettrait d’éviter ces nuisances absurdes. L’inertie des autorités vient du fait que diverses corporations font pression pour que rien ne change. Il y a de gros intérêts en jeu. Et la pression de la rue n’est malheureusement pas assez forte pour que la biodiversité soit un enjeu électoral. On fait de grands discours. On est très fort pour établir des listes rouges. Les scientifiques sont unanimes à dire qu’il y a un gros problème. Mais au niveau du politique, à part dans le domaine forestier, c’est extrêmement décevant.»

Tarier des prés. Type d'habitat: milieu cultivé. Cause du déclin: agriculture trop intensive.

Irondelle rustique. Type d'habitat: milieu cultivé et zones humides. Cause du déclin: diminution des sites de nidification (bâtiments modernes).

5. Deux mesures d’urgence

François Turrian estime qu’il faudrait injecter 50 millions de francs annuellement pour aider les cantons, chargés de l’application de la protection de la nature, pour assurer la protection des biotopes d’importance nationale. «La Confédération a certes fait un geste en ce sens en 2016, mais ces 55 millions sur quatre ans ressemblent à un sparadrap sur une fracture ouverte.» Autre urgence, la mise en place d’infrastructures écologiques: «La faune a besoin d’être aidée pour pouvoir se déplacer, tout comme les humains ont besoin de routes et de chemins de fer. Nous avons colonisé le territoire pour assurer notre mobilité. Or les animaux ont eux aussi besoin que les derniers petits îlots de nature soient reliés entre eux. C’est même capital pour assurer le maintien de la biodiversité.»

Moineau friquet. Type d'habitat: milieu cultivé. Cause du déclin: agriculture trop intensive.

Perdrix grise. Type d'habitat: milieu cultivé. Cause du déclin: agriculture trop intensive.

6. L’indispensable mobilisation citoyenne

 «Nous constatons malheureusement un manque de mobilisation citoyenne en faveur de la biodiversité. Cela vaut pourtant la peine d’écrire des lettres de lecteur, ou même d’écrire directement à Mme Leuthard pour lui rappeler que la nature va mal et qu’il faudrait réagir. Mais il ne faut pas compter non plus que sur le politique, sinon on est mort.» A chacun donc de s’engager à la mesure de ses moyens, de faire pousser des haies, de créer de petits biotopes et de s’engager à l’échelle de sa commune.

Lagopède alpin. Type d'habitat: montagnes. Cause du déclin: réchauffement climatique.

Hirondelle de fenêtre. Type d'habitat: agglomérations. Cause du déclin: diminution des sites de nidification (bâtiments modernes).

7. L’éducation au vivant

Il fut un temps pas si lointain où l’école dispensait des cours de sciences naturelles, où les enseignants emmenaient leur classe découvrir et étudier une réserve naturelle. Trop poétique pour le pédagogisme de laboratoire des années 2000. Aujourd’hui, tout est noyé de manière froide dans le fourre-tout du développement durable. «Je déplore que l’on mette des bâtons dans les roues de l’enseignant qui souhaite venir dans un centre-nature comme le nôtre, dans une région qui recèle 10 000 espèces animales et 800 espèces de plantes. L’enfant doit pouvoir s’émerveiller en direct vis-à-vis du vivant. Et les adultes aussi, quand ils voient comme ici un martin-pêcheur à quelques mètres, on devine une étincelle dans leurs yeux.»

Tourterelle des bois. Type d'habitat: milieu cultivé. Cause du déclin: agriculture trop intensive et chasse abusive. 

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