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© KARL-HEINZ HUG

Le patou, rempart montagnard contre le loup

Publié vendredi 27 septembre 2019 à 10:55
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Publié vendredi 27 septembre 2019 à 10:55 
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Ils naissent au milieu des troupeaux. A l’heure où le loup revient en meutes, les patous restent, aux yeux de ceux qui les forment, la protection la plus efficace contre le prédateur. Reportage à La Forclaz (VD).
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Le troupeau de moutons dévale la pente, encadré par Zirka et Magnum, deux bergers des Pyrénées, appelés aussi patous, du mot «pastre» qui veut dire berger en vieux français . Parce que le patou, depuis la nuit des temps, protège les troupeaux, c’est dans son ADN. Les deux chiens viennent flairer nos mollets puis se désintéressent de nous; du moment que nous sommes accompagnés de leur maître, nous ne représentons pas un danger.

Comme dans «Belle et Sébastien»

Le maître, c’est Jean-Pierre Vittoni, dit Peppone, éleveur de moutons et formateur de patous depuis vingt ans. Nous sommes dans son fief vaudois de La Forclaz où son troupeau de 250 moutons vient de descendre de l’alpage de Lavanchy Poy avec Jeff, le berger, Tyron, le border collie, chargé, lui, de rassembler les bêtes, tandis que les patous veillent sur leur sécurité. On observe ces magnifiques chiens blancs popularisés à jamais par «Belle et Sébastien».

Un peu plus turbulents que leurs aînés, voici Riky et Rex, 7 mois, les deux jeunes encore en formation. Ces teenagers à quatre pattes ont passé pour la première fois l’été sur l’alpage pour apprendre leur métier. Mais pour l’heure, ils se mordillent les oreilles et chahutent un peu avec les ovidés. A l’âge de 15 mois, ils seront prêts à passer leur bac, enfin l’examen qui attestera de leur capacité à devenir chien de protection. «Ces deux-là sont des tout bons, je vais les garder pour moi. Avec l’arrivée du loup, il va falloir renforcer la surveillance», prévient Peppone.

KARL-HEINZ HUG
De retour à La Forclaz après l’été sur les alpages vaudois, Magnum et Filou sont toujours au milieu des moutons.

A vol d’oiseau, le Chablais n’est pas loin qui a subi dernièrement plusieurs attaques qui ont fait un carnage dans les troupeaux. «On a vu passer un loup au-dessus de notre ferme il y a trois semaines, il va s’installer aussi ici, c’est sûr», prophétise l’Ormonan. Aux yeux de ce volubile éleveur de chèvres, chevaux, vaches et moutons, à la tête d’un domaine de 70 hectares, le patou reste la meilleure protection contre le loup.

«Avant, un loup solitaire de passage se contentait de prélever une ou deux proies, on pouvait l’accepter, mais avec des meutes installées, c’est autre chose...» On parle justement de huit meutes en Suisse, dont deux en Valais et une récente dans le Jura vaudois. «La demande de patous va augmenter», garantit Peppone. Que pense-t-il du fait que le Valais autorise désormais plus de chasseurs à tirer le loup? «Encore faut-il savoir tirer le bon spécimen, sinon c’est le bordel dans la meute!»

Montrer patte blanche

Il y a une vingtaine de formateurs de patous en Suisse mais il faut montrer patte blanche – comptez un an d’attente – pour obtenir un chien de protection une fois la demande déposée. Sans compter la formation du canidé qui dure quinze mois. «Il y a un risque de voir des éleveurs dans l’urgence acheter des chiens sur internet», regrette le Vaudois, qui déplore une réglementation trop contraignante.

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Jean-Pierre Vittoni et Jeff, le berger, portent Riky et Rex, pas pour jouer mais pour les habituer à être touchés en cas de blessure. L’éleveur possède sept patous.

Riky et Rex sont arrivés à 3 mois en provenance d’un élevage de Toulouse. Avec son berger, Jean-Pierre Vittoni est le garant de la socialisation de l’animal. A ceux qui craindraient qu’il considère ses chiens comme de simples ouvriers agricoles, il suffit de le regarder les caresser. Même s’il aime à dire qu’il doit son surnom au fait qu’il est «le mâle alpha loin à la ronde».

Trois cents chiens 
de protection

La formation professionnelle du patou est à haute valeur ajoutée, comme tout apprentissage qui se respecte dans ce pays. François Meyer, collaborateur scientifique à Agridea (Association suisse pour le développement de l’agriculture et de l’espace rural), s’attend, lui aussi, à une augmentation des demandes de chiens ces prochains mois, notamment dans le Bas-Valais. L’organisme a pu satisfaire les demandes depuis deux ans, mais n’est pas sûr de pouvoir le faire en 2020.

Il y a actuellement 300 chiens de protection sur les alpages helvétiques, moitié patous, moitié Maremme et Abruzzes, une race voisine. «Sur les alpages protégés par des chiens, les pertes sont limitées, voire nulles», explique encore le spécialiste. On ne place plus de chiens en urgence. La situation globale de l’éleveur est d’abord soigneusement analysée par le canton puis par Agridea avant qu’on n’accède à sa demande. C’est l’association Chiens de protection des troupeaux Suisse qui élève et forme les chiens de protection des troupeaux officiels et gère leur placement chez l’éleveur, tout comme le choix des chiens pour la reproduction.

A relever aussi que tous les patous ne sont pas aptes à devenir bodyguards. Les trop paresseux, les trop familiers, les trop peureux sont écartés au moment de l’examen final, et placés chez des particuliers comme chiens domestiques. Peppone regrette parfois une sélection prématurée. «Un chien peut être prêt à 8 mois comme à 3 ans, c’est selon son rythme de développement.»

Sept épreuves

Dans huit mois, Rex et Riky vont donc se retrouver face à leurs examinateurs. Sept épreuves 
au programme. La première consistera à les placer sur un alpage inconnu avec quelques moutons de leur troupeau. Un collier GPS permettra de vérifier à distance la qualité de leur relation avec leur troupeau, et dans les épreuves suivantes leur niveau de tolérance face à un intrus, humain ou animal, représenté par un figurant et un canidé, une fois en présence du troupeau, l’autre fois en son absence. «La grande difficulté, explique Peppone, c’est que nos patous doivent être gentils 
avec le touriste et dissuasifs avec le loup.

Malheureusement, beaucoup de randonneurs ou de cyclistes ne respectent pas les panneaux d’avertissement. Nos chiens bossent sur les alpages. Vouloir les caresser, les nourrir, traverser l’alpage en courant ou à vélo comporte des risques. Si on respecte les règles, tout va bien. Le patou se poste à 5 mètres de l’intrus et aboie pour le prévenir, il faut alors s’en aller, le chien vous escortera puis se désintéressera de vous.» Quinze à 20 cas de morsures de chiens de protection des troupeaux sont enregistrés chaque année en Suisse.

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Les bergers regrettent que les randonneurs ou les cyclistes ne respectent pas toujours les règles, oubliant que le chien travaille.

Jean-Pierre Vittoni et Carmen, son épouse, déplorent que dans le canton de Vaud, les patous soient considérés par la justice comme des chiens ordinaires. Plusieurs éleveurs ont vu leur patou interdit d’alpage durant une procédure suite à des morsures ou des pincements. «On leur suggère de mettre une muselière, s’indigne Carmen, un patou avec une muselière, ça sert à quoi? C’est stupide!»

Patous et fusées

Jean-Pierre et Jeff viennent de prendre Rex et Riky dans leurs bras, mais ce n’est pas pour s’amuser. «Les porter fait partie de la formation. Il faut les habituer à être touchés pour qu’on puisse le faire s’ils sont blessés», explique Jeff, un berger solitaire mais connecté qui a posté sur Facebook de jolies vidéos des patous et des moutons durant son estive. Ne pas se fier au côté grosse peluche craquante de Riky, le plus curieux des deux chiots. Face à un loup, il pourra bientôt déployer son 1,80m sur deux pattes et ses 70 kilos. «Oural, une de mes chiennes, a beau avoir un souffle au cœur, elle affronterait un loup sans reculer», assure Peppone. On n’a jamais filmé un affrontement loup-patou mais des activités nocturnes intenses de certains chiens ont été observées grâce au GPS sur leur collier, qui attestaient d’une menace certaine.

Une raison qui explique qu’on nourrit le chien en été le matin et pas le soir pour qu’il reste actif pendant la nuit. «1200 grammes par jour, toujours des croquettes, pas de viande fraîche pour ne pas les habituer au goût du sang.» Peppone en est persuadé: contre le loup, le patou reste la protection la plus efficace. «Deux chiens à l’intérieur de l’enclos, deux à l’extérieur et éventuellement des fusées de type feu d’artifice pour effrayer la bestiole.»

>> Voir la vidéo sur le comportement à adopter face à un patou: 


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