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© Sedrik Nemeth

Patronne du Groupe Mutuel et «jamais malade»

Publié mardi 5 novembre 2019 à 15:12
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Publié mardi 5 novembre 2019 à 15:12 
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Karin Perraudin est une dirigeante à l’esprit cartésien assumé mais au caractère plus joyeux qu’on ne l’imagine. La patronne du Groupe Mutuel revendique une fidélité inamovible à son canton, à ses racines liées à la terre et au commerce familial de fruits et légumes. Une femme puissante que la vie n’a pourtant pas épargnée.
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On dit d’elle qu’elle est la femme la plus puissante du Valais et cela la fait rire. Elle rit d’ailleurs souvent, Karin Perraudin, un caractère plutôt enjoué qui met vite à l’aise son interlocuteur.

Sa trajectoire est impressionnante, elle qui est entrée à 28 ans seulement au conseil d’administration de la Banque cantonale du Valais. Elle a ensuite été la première femme à la présider. Aujourd’hui, à la tête de l’une des trois plus importantes assurances suisses, avec 1,3 million d’assurés, elle évoque sa vie de dirigeante et de mère de famille. Avec la franchise qui la caractérise.

- Vous avez une licence HEC et une maîtrise fédérale d’expert-comptable, qu’est-ce qui vous a attirée dans les chiffres?
- Karin Perraudin: Le côté cartésien et pragmatique. Mon cerveau est ainsi fait: j’aime ce qui est organisé, précis. Quand j’étais en deuxième primaire, l’instituteur a demandé ce que nous voulions devenir plus tard. La plupart de mes camarades répondaient enseignante, vétérinaire; moi, j’ai dit: «Je veux faire une licence HEC!» Je me souviens encore de la tête effarée de mon professeur, Benjamin Roduit, aujourd’hui conseiller national. Qu’une gamine de 7-8 ans rêve de ça lui paraissait incroyable. En fait, j’avais un oncle qui suivait ce cursus et un de mes frères s’y destinait. J’imaginais donc que c’était super, une haute école commerciale!

- Vous étiez incollable en calcul mental?
- J’étais effectivement plutôt douée en maths, mais vous savez, je viens d’une famille d’entrepreneurs à la tête d’un commerce de fruits et légumes. On parlait beaucoup chiffres, économie et travail à la maison. C’est ma maman qui tenait les comptes de l’entreprise. De ce fait, je suis restée très liée à mon milieu d’origine, des gens de la terre. Petite, je récoltais les asperges, les fraises, ce qui était d’ailleurs très pénible à l’époque, il n’y avait pas de machines qui permettent de s’asseoir confortablement comme aujourd’hui. J’étais aussi préposée à mettre les pommes dans les cartons d’emballage.

- Vous nous en avez d’ailleurs apporté une, c’est votre madeleine de Proust, la pomme?
- Oui, la pomme gala. J’en mange trois par jour depuis des années. Peut-être à cause du dicton «une pomme par jour éloigne le médecin». Je ne suis jamais malade. D’ailleurs, je n’ai même pas de médecin (sourire)!

Sedrik Nemeth
Après Eve, Guillaume Tell et Jacques Chirac, elle promeut la pomme.

- Grandir au milieu de trois frères vous a appris à jouer des coudes pour vous imposer?
- J’en suis convaincue. Il fallait un peu se bagarrer pour faire sa place. Je suis reconnaissante à mes parents de n’avoir jamais fait de différence entre fille et garçon. Celui qui préparait le repas de midi ou passait l’aspirateur, c’était celui qui était là! Et j’ai toujours vu ma mère travailler beaucoup. Je ne me suis jamais posé la question du genre dans ma carrière. Certes, je me souviens, à 28 ans, en entrant au conseil d’administration de la Banque cantonale du Valais, du regard de certains qui pensaient que j’étais une erreur de casting, la fille ou la femme de… Mais j’ai aussi pu compter par la suite sur beaucoup de bienveillance. Bizarrement, c’est aujourd’hui, une quinzaine d’années après, alors qu’il me semble avoir fait mes preuves, que certaines remarques plutôt sexistes me surprennent.

- Comment élevez-vous vos deux fils?
- J’ai à cœur de leur transmettre les valeurs enseignées par mes parents: le travail, l’engagement, le respect de l’humain et la persévérance. Cet été, lors de vacances aux USA en famille, je leur en ai parlé longuement. Bon, à la fin, ils m’ont dit: «Maman, arrête un peu de nous bassiner avec ça (rires)!» J’essaie aussi de mettre en avant ces valeurs dans mon travail avec mes collaborateurs. Mon père était un bel exemple, il donnait toujours un coup de main aux personnes en difficulté en leur offrant du travail.

- Quel genre d’adolescente étiez-vous?
- Un peu rebelle, même si, ayant eu une éducation stricte, mes transgressions se limitaient à ne pas rentrer à l’heure ou ce genre de petites choses. J’ai adoré cette période, qui reste une des plus belles de ma vie. Le temps des premières amours, des premières amitiés, que j’ai conservées pour certaines jusqu’à aujourd’hui. Elles me sont précieuses, ces amitiés qui datent de trente ans, du Collège de Saint-Maurice; je sais qu’elles sont profondes et sincères.

- Le regard de vos amies n’a pas changé depuis qu’on vous décrit comme la femme la plus puissante du Valais?
- C’est une affirmation de journaliste, ça! Non, leur regard n’a pas changé, mais aussi parce que je n’ai pas changé. Ce qui a changé, c’est mon agenda, le fait que je veux absolument trouver du temps pour mes amis, ma famille, mon mari. Cela exige une discipline, une organisation permanentes, mais je fais en sorte que ce soit possible.

- Votre mari est à la tête de Provins. Deux dirigeants dans un couple, ce n’est pas un de trop?
- Nous avons tous les deux des postes à responsabilité, donc bien sûr il peut parfois y avoir une petite concurrence, mais il n’y a pas de guerre d’ego, on se soutient mutuellement. Bon, je reconnais qu’il a dû se faire à l’idée, à nos débuts, qu’il n’épousait pas une femme qui allait se consacrer uniquement à son foyer (sourire).

DR
Son fond d’écran représente cette photo prise depuis son chalet aux Mayens de Bruson.

- Le Groupe Mutuel compte 1,3 million d’assurés. Vous n’êtes évidemment pas au service du contentieux, mais cela vous arrive-t-il de donner votre avis sur une demande de prise en charge extraordinaire, quand la vie d’une personne est en jeu?
- Il m’arrive de rencontrer des assurés qui me parlent de leurs problèmes. Nous sommes soumis à la loi en ce qui concerne les prestations remboursées. Mais c’est parce que j’estime, personnellement, qu’il n’est pas acceptable sur un plan humain qu’une personne meure parce qu’elle n’a pas les moyens de payer un traitement que nous avons mis en place une fondation qui peut intervenir dans ce genre de situation.

- Comment vivez-vous le fait que les assureurs sont toujours mal-aimés?
- Même si nous ne sommes pas à l’origine des hausses du coût de la santé, c’est nous qui envoyons les primes et les hausses de primes aux assurés. Nous avons cette image de grand méchant alors que nous ne faisons que répliquer les factures des prestataires de soins.

- L’Association suisse des assurés reproche à votre groupe nombre de petits litiges où sept fois sur dix, affirme-t-on, l’assuré obtient gain de cause, mais qui engendrent des coûts et des pertes de temps inutiles. Que lui répondez-vous?
- Depuis mon entrée en fonction, j’ai beaucoup travaillé à améliorer l’image du Groupe Mutuel. Cela passait par un renforcement des contrôles, de la qualité de nos services, plus de transparence, mais, je l’admets, il reste toujours des secteurs à améliorer.

- Vous qui planifiez tout, vous n’avez jamais planifié de plan de carrière?
- Non. Je suis toujours d’avis qu’il faut saisir les opportunités qui nous sont offertes, mais pas forcément les planifier. Quand on planifie trop, on se retrouve face à des événements de la vie imprévisibles. Ce qui me définit, ce n’est pas d’avoir planifié ma carrière, mais d’avoir osé relever les défis qui s’offraient à moi.

- Vous allez fêter votre anniversaire le 14 novembre. Appréhendez-vous le temps qui passe?
- Non, le temps qui passe ne m’effraie pas. Ma philosophie, c’est de profiter de l’instant présent, et puis j’ai encore un peu de temps devant moi. Ce qui me fait néanmoins un peu drôle, c’est qu’en prenant de l’âge, je me rends compte qu’on ne va plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, apposer l’adjectif «jeune» à ma personne. Je vais avoir 45 ans, je suis dans la normalité (rires)!

- Vous avez vécu une des épreuves les plus tragiques de la vie, la perte d’un enfant. Comment avez-vous surmonté cette douleur?
- C’est un long travail. C’est le temps qui fait que les blessures se referment un petit peu, même si elles ne se refermeront jamais totalement. Disons qu’après neuf ans – ma fille est décédée en 2010 – on peut arriver à vivre avec cette douleur un peu plus facilement. Ce qui était le plus compliqué pour moi, c’était de vivre cette douleur tout en faisant en sorte que tout le reste ne s’écroule pas. Avec mon mari, nous avons vécu une période assez longue au CHUV. On nous avait informés que, face à cette épreuve, la moitié des couples se séparent. Arriver à supporter ma propre peine avec celle de mon mari et de mes fils, c’est ce qui a été le plus difficile. On ne peut pas porter la douleur des autres, on essaie, mais ce n’est pas évident.

- Cette épreuve vous a-t-elle appris quelque chose de fondamental sur vous-même?
- Oui, à aller de l’avant, à aller du côté de la vie, mettre des priorités, ignorer ou relativiser les petites tracasseries, les soucis professionnels. La nuit, si je me réveille à cause d’un problème, je me dis: «Attends, ce n’est pas grave, personne n’est en danger de mort, tu as un mari et des enfants en bonne santé, un travail que tu adores!» J’essaie de ne prendre en considération que les bons côtés de la vie. Le verre à moitié plein. Certes, cela passe aussi par une certaine discipline. Je sais que si je devais perdre un autre enfant, je ne pourrais pas le supporter, mais je travaille là-dessus. Je suis dans la maîtrise. J’angoisse à leur propos, mais je ne le montre pas. Je veux qu’ils soient heureux de vivre leur vie. Si vous saviez tout ce que je laisse faire à mes fils: du ski freeride, du vélo de descente… Que des sports extrêmes!

- Vous êtes croyante?
- Oui, même si je pratique peu. Ma spiritualité est liée à mes valeurs, à ce que je suis. Après la mort de ma fille, j’ai eu besoin de m’engager pour des projets en dehors de la sphère économique comme l’association Les Pinceaux magiques, qui fait de la peinture sur soie avec les enfants dans les hôpitaux. C’est un joli clin d’œil à ce que j’ai traversé.

- Vous avez siégé au Grand Conseil valaisan sous les couleurs du PDC. Le Conseil d’Etat sera-t-il votre prochaine étape?
- Je suis amoureuse de mon canton, j’essaie aujourd’hui d’apporter ma contribution à son développement par le biais de l’économie et mes autres mandats, que ce soit dans le tourisme ou la santé, sont aussi en relation avec le Valais; mais le Conseil d’Etat n’est pas d’actualité. Ce d’autant plus que je suis du même district que Christophe Darbellay. Mais si un jour cette porte devait se rouvrir, j’y réfléchirais!

- Qu’est ce qu’il y a de plus valaisan en vous?
- Mon franc-parler. Je dis toujours ce que je pense.


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