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© Darrin Vanselow

Pénurie de masques: «On n'a rien appris, rien préparé»

Publié vendredi 3 avril 2020 à 10:33
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Publié vendredi 3 avril 2020 à 10:33 
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Conseillère nationale durant vingt-trois ans, la Bâloise Susanne Leutenegger Oberholzer avait prévenu le Conseil fédéral d’un risque élevé de pandémie. La première fois en 2006.
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«1. Comment le Conseil fédéral évalue-t-il le risque de pandémie en Suisse et en Europe? 2. Quel risque une pandémie de grippe fait-elle planer sur l’économie mondiale? 3. Comment le Conseil fédéral évalue-t-il le risque pour l’économie suisse? 4. A-t-il mis au point un système de pré-alerte? 5. Quelles mesures concrètes a-t-il prises pour prévenir l’effondrement de l’économie par suite d’une pandémie?» Ces questions posées à nos sept Sages ne datent pas de la dernière session parlementaire… mais du 24 mars 2006!

Leur auteure, Susanne Leutenegger Oberholzer, 72 ans, n’exulte pas. «Le monde venait de vivre l’épidémie de SRAS et il apparaissait clairement, aux yeux de ceux qui voulaient le voir en tout cas, que dans une société aussi globalisée, une pandémie comparable à celle que nous vivons nous pendait au nez», se souvient-elle.

Pour l’ancienne élue de Bâle-Campagne, qui a siégé sous la Coupole de 1987 à 1991 puis de 1999 à 2018, les conseillères et conseillers fédéraux qui se sont succédé depuis cette époque font malheureusement partie de ceux qui n’ont pas voulu voir. «Les pénuries dont nous souffrons aujourd’hui l’attestent: on n’a rien appris, rien préparé. Et Dieu sait si nous avons eu le temps de le faire. C’est nul. Et choquant. Comme quand Simonetta Sommaruga, la présidente de la Confédération, vient à la télévision pour remercier le peuple de sa participation à l’effort de confinement pour lui faire oublier cette incroyable impréparation», déplore la Grisonne d’origine, contrainte de passer chaque soir au four le masque qu’il lui reste pour tenter de le régénérer.

>> Lire notre enquête «Pénurie de masques, ratage d'Etat»

Susanne Leutenegger Oberholzer s’offusque également des ruptures de stock de gel désinfectant et de réactifs pour les tests de coronavirus. «Avec les grandes pharmas que nous avons sur notre territoire, c’est grotesque. J’ai entendu que Syngenta, qui a passé en mains chinoises en 2017, participait à compenser le manque avec son unité de Monthey. Un comble.» «SLO» n’est pas la seule à avoir tiré la sonnette d’alarme. Thomas Hurter, un UDC zurichois, feu Liliane Chappuis, socialiste fribourgeoise, ou encore Liliane Maury Pasquier (PS/GE) ont tour à tour interpellé le collège gouvernemental dans le même sens ces quinze dernières années.

«La grippe aviaire, le SRAS, le H1N1 ont représenté autant de signaux d’alarme d’une pandémie à venir», estime la socialiste genevoise, qui vient de prendre congé du parlement. Dans la foulée de son interpellation sur la gestion de nos frontières en cas de pandémie, la Suisse a signé un accord de collaboration sanitaire avec la France, rappelle la sage-femme, désormais à la retraite. Un accord pour rien puisque les deux pays se trouvent dans la même situation de pénurie.


«Cette course aux masques est surréaliste»

Directeur médical de Vigimed à Martigny, un centre qui regroupe une vingtaine de médecins, le docteur Marcel Moillen cherche désespérément à renflouer ses stocks.

Christian Hofmann/Le Nouvelliste
Le Dr Marcel Moillen, responsable médical de Vigimed.

- Comme beaucoup d’autres, votre structure s’est rapidement retrouvée en panne de masques…
- Marcel Moillen: En effet. Il y a environ un mois, le Département valaisan de la santé nous a fait parvenir 100 masques chirurgicaux à jeter et 3 masques FFP2 par médecin généraliste. Un stock qui a vite été épuisé.

- N’est-ce pas aussi de votre responsabilité d’assurer un stock suffisant?
- Notre stock usuel de 1500 masques correspond aux besoins de nos activités. En moyenne, nous en utilisons une dizaine par semaine, le double parfois, à l’occasion du pic de la grippe saisonnière, par exemple. Mais c’est aux autorités sanitaires de gérer les stocks.

- Et là, vous essayez d’en obtenir par tous les moyens…
- Une société valaisanne active dans le textile a assuré pouvoir nous livrer 5000 masques chirurgicaux dans les dix jours. Nous avons dû les payer d’avance, 1,70 fr. pièce plus TVA alors qu’ils coûtent quelques dizaines de centimes habituellement. Mais entre deux, cette entreprise nous a fait savoir que les difficultés d’approvisionnement pouvaient influer sur le délai de livraison. On ne peut rien faire d’autre qu’attendre. Cette insensée course aux masques est surréaliste.

- Au cours de notre conversation, vous avez évoqué le cas d’une personne qui a été touchée par le virus…
- Oui. Malgré son âge (35 ans), cette personne a dû être hospitalisée. Elle n’a finalement pas été intubée mais placée sous oxygène. Après six jours, elle a pu quitter l’hôpital, qui lui a donné deux masques chirurgicaux en tout et pour tout, alors qu’elle était encore corona-positive et qu’elle a un mari et une petite fille. C’est dire où l’on en est.


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