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© Manuel Braun

«Les pharmas ont torpillé Didier Raoult et l'hydroxychloroquine»

Publié jeudi 11 juin 2020 à 09:03
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Publié jeudi 11 juin 2020 à 09:03 
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Bien qu’il ne considère pas la molécule promue par son célèbre collègue marseillais comme un médicament miracle, le pneumologue parisien Philippe Even, auteur du best-seller «Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux», raconte comment les grands laboratoires ont failli réussir à la discréditer.
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- Professeur, les lecteurs de L’illustré se souviennent de votre combat contre l’abus de prescriptions de statines dans le traitement du cholestérol, une dérive que vous aviez expliquée dans nos colonnes et décortiquée à l’occasion d’une conférence à Lausanne, en 2017. A 88 ans, comment vivez-vous cette crise du coronavirus?
- Philippe Even: Du mieux possible je dirais, en suivant les règles strictes d’hygiène et de confinement. J’ai intérêt puisque, en plus de mon âge, je souffre d’une grave insuffisance respiratoire. Pour l’instant, j’ai heureusement passé entre les gouttes.

- Les polémiques s’enchaînent autour de l’hydroxychloroquine et
du professeur Didier Raoult. La controverse a tourné à la mascarade avec l’avertissement de la revue scientifique britannique The Lancet (lire aussi encadré), qui vient de mettre en doute les conclusions de l’étude qu’elle a pourtant publiée il y a trois semaines et qui condamnait la molécule...
- Ce revirement ne m’étonne pas. Vous, les journalistes, vous avez pris l’habitude d’accoler le mot «prestigieux» au nom du magazine médical que vous citez. Ça me fait doucement rigoler. Car si ces journaux diffusent effectivement des études et des articles prestigieux, fiables et sérieux, ils publient aussi d’innombrables articles sponsorisés par l’industrie pharmaceutique. Je parle de ces fameux essais cliniques comparatifs de référence, qui font ce qu’on appelle aux Etats-Unis la médecine fondée sur les évidences, mais entièrement fabriqués sur la base d’informations truquées. Cette connivence rapporte gros à ces hebdomadaires qui réalisent des bénéfices mirobolants. En vérité, si ces journaux ont un côté prestigieux, ils sont également les plus dangereux pour le progrès scientifique, les malades et les finances publiques. Cela étant, je salue la démarche courageuse du Lancet qui, au passage, réhabilite Didier Raoult.

- Vous êtes en train de dire que ces magazines publient en toute connaissance de cause des articles qui trompent l’opinion publique et l’ensemble du monde médical. C’est grave...
- Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les faits. Aux Etats-Unis, le Département de la santé a ouvert une vingtaine de procédures pour ce motif à l’encontre de plusieurs firmes ces dernières années. Face aux tribunaux, ces dernières ont été contraintes de révéler la tranche de résultats de leurs études qu’elles gardent secrète. Celle contenant la vraie efficacité et les vrais effets secondaires des médicaments qu’elles vendent. Après comparaison avec les résultats qu’elles publiaient, il est apparu évident que l’efficacité avait été largement amplifiée et les effets secondaires gommés. Ces firmes ont toutes été condamnées à des amendes variant entre 1 et 25 milliards de dollars.

- C’est ce qui s’est passé avec cette fameuse étude publiée par «The Lancet» concluant à l’inefficacité de l’hydroxychloroquine, voire à sa toxicité?
- Exactement. On a rassemblé par internet des dizaines de milliers d’infos pas du tout vérifiées, récoltées sans savoir qui sont les patients, dans quel état de santé ils étaient, quels symptômes ils présentaient, comment ils avaient été suivis, par quels médecins, dans quels hôpitaux et quelles étaient leurs maladies associées. On brasse tout ça et on se dit que le nombre, 96 000, impressionnera. A l’autre bout, il y a des gens qui peuvent sincèrement y croire. Mais il y a surtout de la part de l’industrie pharmaceutique la volonté de casser complètement un marché gigantesque qui s’ouvrirait à une molécule qui ne coûte pratiquement rien.

- Et personne ne peut mettre fin à ces agissements?
- Non, hélas. Les grandes sociétés sont les seules à pouvoir financer des études coûtant entre 200 millions et 1 milliard de dollars. Du coup, elles publient ce qu’elles veulent bien publier, entretenant ce système pervers. C’est une lutte permanente depuis vingt ans pour obtenir les résultats bruts, mais l’industrie s’y oppose systématiquement. Au bout du compte, ces essais emportent l’adhésion des médecins qui ne disposent pas de données objectives. Relayées par les revues scientifiques qu’elles paient, les firmes mentent donc de façon éhontée pour torpiller des gens comme Didier Raoult. Pensez, on ne va quand même pas distribuer à grande échelle un médicament coûtant à peine 50 centimes par jour par personne alors que les antiviraux de l’industrie lui rapportent entre 30 et 40 euros!

- N’empêche que l’efficacité de l’hydroxychloroquine reste à démontrer...
- Personnellement, je ne crois pas que ce soit un produit miracle; Didier Raoult ne l’a jamais prétendu, d’ailleurs. Il a dit qu’il y avait une différence de gravité de la maladie appréciable chez les personnes prenant cette molécule dès les premiers symptômes. Certes, ses conclusions ne concernaient que 40 malades, mais ce médicament naguère délivré sans ordonnance et totalement atoxique, excepté pour les personnes souffrant de problèmes cardiovasculaires, a donné des résultats encourageants sur des souris et des cultures de cellules. Les Chinois l’ont également utilisé. Au bout du compte, si, grâce à la chloroquine, les cas graves peuvent être diminués de 5% à 6%, c’est toujours ça de pris. Et je rappelle que ce médicament contre le paludisme a été utilisé par 500 millions de personnes depuis quarante ans.

- Vous connaissez Didier Raoult?
- Bien sûr. Je n’ai pas travaillé avec lui, mais, comme nous défendons les mêmes positions à propos des médicaments et de l’organisation de la santé en France, j’ai souvent eu l’occasion de le rencontrer. Il dit des choses évidentes que personne ne veut entendre.

- Quoi, par exemple?
- Que 99% des médicaments mis sur le marché depuis les années 1990 ont une efficacité très limitée. Excepté le Sovaldi, une molécule formidable qui guérit l’hépatite C, la majorité des molécules présentées comme nouvelles sont les mêmes que leurs devancières mais vendues deux, trois ou quatre fois plus cher, et ont une efficacité variant entre 1% et 20%.

- Cela comprend également les médicaments contre le cancer?
- Au risque de blesser l’orgueil de labos comme Roche et Novartis, les leaders incontestés du domaine, je dirais oui. Dans le meilleur des cas, les nouvelles molécules, souvent hors de prix, font gagner entre deux et six mois de survie, mais les guérisons sont extrêmement rares.

- En se montrant un peu arrogant et imbu de lui-même, Raoult a provoqué pas mal d’hostilité au début de ses interventions...
- Il est comme ça. Et je crois qu’il a la haine de l’establishment virologue français. Mais malgré ses défauts, Raoult est sans conteste le scientifique français le plus connu et le plus respecté du monde. Il a à son actif pas moins de 145000 citations dans les revues spécialisées, soit plus que l’ensemble des virologues de l’Institut Pasteur, alors que ceux qui le démolissent à la télévision ou dans les journaux en ont à peine 500. Cherchez l’erreur...

- Revenons au Covid-19. Le docteur Anthony Fauci, conseiller du président Trump, dit que si un vaccin est découvert, son efficacité pourrait ne pas aller au-delà d’un an...
- J’ai rencontré plusieurs fois Anthony Fauci. La première, c’était il y a trente-cinq ans. C’est un type extrêmement intelligent et prudent, appuyé par le très influent clan italo-américain dont il est issu. Il conseille les présidents depuis plus de vingt ans. Le secret de sa longévité repose sur son art de la dialectique. Il dit les choses sans qu’on sache réellement ce qu’il pense. En l’occurrence, il sait qu’un vaccin sera probablement découvert, mais il ignore, sans l’avouer, s’il provoquera tout de suite une réponse immunitaire et pendant combien de temps. C’est du Fauci pur sucre.

- Pour l’instant, sans vaccin et malgré le déconfinement, la décrue de la pandémie est spectaculaire en Europe...
- En effet. C’est ce qu’avait prédit Didier Raoult il y a déjà plus d’un mois. Cela dit, deux questions restent en suspens. Primo, que va-t-il se passer cet hiver et secundo, quelles séquelles va laisser la maladie chez les personnes qui en ont guéri mais qui sont passées par l’hôpital, les soins intensifs et ont été intubées. On estime que 10% à 15% d’entre elles garderont une insuffisance respiratoire. Le vrai problème dans cette affaire, c’est le poumon. Quand il ne va pas bien, tout le reste va mal. A ce stade, on ne sait pas comment le poumon abîmé va cicatriser.

- Quel symptôme pourrait alerter ces personnes se croyant guéries?
- Avec le poumon, c’est simple: l’essoufflement au moindre effort, comme monter quelques marches d’escalier. Si deux mois après votre sortie de l’hôpital vous en souffrez toujours, l’insuffisance demeurera à vie.

- En Suisse, l’info qui a sidéré les gens est venue du désormais retraité «Monsieur Coronavirus», le docteur Daniel Koch, qui a déclaré tout de go que la fermeture des écoles n’aurait pas été nécessaire du point de vue épidémiologique mais qu’elle avait servi à faire comprendre la gravité de la situation à la population. Fort, non?
- Je ne suis pas très à l’aise pour critiquer les décisions suisses. Ce que je peux dire, au delà de cette déclaration qui laisse en effet songeur, c’est que si j’avais été aux commandes, j’aurais fermé les écoles. Bien que les enfants soient pratiquement tous insensibles au virus, beaucoup en étaient porteurs et il fallait casser cette chaîne de transmission née du va-et-vient entre enfants et professeurs, enfants et parents.

- Les enfants, justement. Un bébé est décédé du virus en Suisse il y a quelques jours...
- C’est évidemment tragique et douloureux à entendre, mais cela reste très exceptionnel. Le professeur Raoult a expliqué pour quelles raisons les enfants sont en très grande majorité insensibles au virus. Selon lui, il y a chaque année des centaines de coronavirus différents en circulation qui, souvent, ne provoquent pas de maladie ou alors juste un petit rhume, le nez qui coule ou encore 38°C de fièvre pendant un jour. Les enfants les font toutes, si je puis dire, et lorsqu’ils rencontrent le Covid-19, ils sont déjà immunisés contre beaucoup de molécules de ce nouveau virus, contrairement à nous, les adultes.

- Comment expliquer que, excepté le Brésil, ce soient les pays les plus avancés qui déplorent le plus grand nombre de décès?
- On n’a pas voulu tenir compte de l’expérience chinoise et toutes les conneries ont été faites au début. Ne pas traiter par antibiotique, alors que celui-ci évite la surinfection bactérienne de poumons déjà fragilisés par le virus, ne pas donner d’anti-inflammatoire, qui calme et régule l’orage inflammatoire – comme on appelle la violente réaction qui se produit lorsque la réponse immunitaire s’enclenche. On était sûr du résultat et on l’a eu.

- Comment expliquer de pareilles erreurs de jugement en 2020?
- Il y a de quoi se révolter. Tous nos pays disposent d’agences, de ministères, de services de santé chargés de prévenir les maladies et les épidémies. Toutes ces sphères, qui sont souvent colonisées par des médecins qui s’autoproclament spécialistes de santé publique alors que la plupart n’ont jamais exercé dans des hôpitaux ou dans des services de réanimation, ont privilégié le travail sur l’obésité, l’alcoolisme ou encore le tabac sans vraiment se soucier de l’arrivée d’une pandémie telle que celle-là. Au final, ces personnes qui vivent sur des idées reçues et des illusions conseillent les gouvernements et cela aboutit aux décisions et aux conséquences que l’on connaît. Avec la somme de mensonges et de justifications qui les ont entourées. Pathétique... 


Un cardiologue suisse au cœur du scandale du «Lancetgate»

Employé au centre universitaire de Zurich, le professeur Frank Ruschitzka est l’un des quatre signataires de l’étude controversée sur l’hydroxychloroquine.

Unispital Zurich
Dr. Frank Ruschitzka.

«Je me demande comment ce Suisse s’est fait embarquer dans cette affaire.» La remarque émane de Didier Raoult, chantre de l’hydroxychloroquine, la molécule au centre de toutes les polémiques et, désormais, d’un énorme scandale jetant le discrédit sur une partie de la communauté scientifique.

Rappel des faits. Le 22 mai, la revue médicale britannique The Lancet publie une étude qui suggère que l’hydroxychloroquine augmente la mortalité et les arythmies cardiaques chez les patients hospitalisés en raison du Covid-19. Ces conclusions incitent l’OMS à retirer le médicament de ses protocoles de test et 17 pays à en interdire la prescription. Les quatre signataires de l’étude affirment que des essais cliniques ont été effectués sur 96 000 personnes dans 671 hôpitaux sur six continents. Immédiatement, des doutes pèsent sur le sérieux de l’affaire et une centaine de scientifiques signent une lettre ouverte intitulée «Les préoccupations concernant l’analyse statistique et l’intégrité des données». Sous pression, The Lancet annonce le retrait de l’étude au soir du 4 juin, à la demande de trois de ses coauteurs, selon le journal.

Parmi eux, le fameux Suisse dont parle Didier Raoult, Frank Ruschitzka. A la lecture de son curriculum, on se demande en effet ce que ce professeur en cardiologie, président du centre universitaire de cardiologie et du département de cardiologie de l’Hôpital universitaire de Zurich, a été faire dans cette galère. Agé de 57 ans, le professeur Ruschitzka a en effet été maintes fois honoré pour ses travaux. La Société suisse de cardiologie lui a notamment attribué le Prix des sciences cardiovasculaires tandis que le Götz-Preis annuel de la Faculté de médecine de l’Université de Zurich l’a récompensé pour son excellence en médecine clinique et en recherche. Suprême distinction, le cardiologue a reçu le doctorat honoris causa de l’Université de médecine et pharmacie Carol Davila de Bucarest.

Problème, tout comme ses trois collègues, tous Américains, le scientifique des bords de la Limmat est soupçonné de conflit d’intérêts à cause des liens qu’entretiendrait le centre qui l’emploie avec le grand laboratoire américain Gilead. Et pour cause: Gilead tente par tous les moyens d’imposer son antiviral remdesivir pour traiter le Covid-19 (bien que son efficacité n’ait jamais été démontrée) et ainsi éliminer son «concurrent» 200 fois moins cher, l’hydroxychloroquine. Dans son édition du 3 juin, le journal américain The Epoch Times, basé à New York, écrit ceci: «On notera que le centre de cardiologie de Zurich a testé, en 2010, le darusentan, produit par Gilead. Cette collaboration ne s’est pas arrêtée là. Gilead semble être un financier régulier de l’Université de Zurich, comme l’indique un article scientifique de 2019 sur le sida, publié dans la revue Nature. Cela ne signifie pas que Ruschitzka ait sciemment menti dans une étude. Mais il est juste de préciser qu’il appartient à une entité subventionnée par Gilead, en lutte ouverte contre l’hydroxychloroquine, et qu’il n’est pas le seul à pouvoir être suspecté de conflit d’intérêts dans l’article publié par The Lancet.»


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