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© julie de tribolet

Philippe Ducarroz: «La maladie m’a changé en tout»

Publié mercredi 22 janvier 2020 à 06:30
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Publié mercredi 22 janvier 2020 à 06:30 
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Il a failli devenir aveugle, il s’est sorti d’un cancer. Après cette traversée, le populaire journaliste sportif Philippe Ducarroz lance, avec sa famille et des amis, un café-théâtre dédié à l’humour, au cœur de Fribourg.
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C’est une grotte urbaine aux murs de pierre, nichée sous un hôtel. Toute la bonne ville de Fribourg la connaît, des étudiants aux chanoines, pour y avoir éclusé quelque eau-de-vie quand elle abritait un bar. Trois marches qui s’enfoncent sous le sol et Philippe Ducarroz y accueille, en hôte volubile et chaleureux.

julie de tribolet
Philippe Ducarroz, 55 ans, dans le café-théâtre, baptisé Le Strap, qu’il a ouvert à Fribourg, la ville où il a grandi et le canton où il a joué au football.

Le journaliste sportif dit le coup de cœur qu’il a ressenti quelques mois plus tôt en reconnaissant l’endroit, proposé sur le site Anibis. Il a saisi qu’il pourrait y réaliser le rêve presque oublié d’une existence déjà riche en coups de poker. Un café-théâtre, entièrement dédié à l’humour. Pari tenu: au prix de quelques semaines de rénovation à l’huile de coude et du concours d’amis et de la famille, un artiste drôle s’y produit tous les vendredis et samedis, depuis septembre. «J’y crois, c’est sûrement mon dernier projet», sourit ce quinqua malicieux en éclairant une à une les sept lettres posées au-dessus du bar et qui composent le nom du lieu: Le Strap.

Une carrure, Ducarroz. Quand il est arrivé à la télévision romande, au milieu des années 1990, le chef des sports, Jacques Deschenaux, lui a ordonné, devant les quelques généreux kilos qui le distinguaient des présentateurs calibrés: «Surtout, ne perds pas de poids! Reste toi-même!» Il n’a pas concédé un gramme, il a creusé son trou avec ses atouts: «Aucun talent, rien que du travail», clame-t-il. Surfant sur le hockey ou l’athlétisme, il y est devenu le plus informé des reporters, sous un aspect rassurant de bon nounours. Succédant au monument Boris Acquadro, qui eut le temps de l’adouber. «C’était au meeting d’athlétisme de Bruxelles. Comme je suis à moitié Belge, j’y étais en vacances quand le Suisse Günthör a gagné le poids. Même en congé, je suis allé emprunter un téléphone à Boris et j’ai fait un sujet pour la radio romande, devant lui. Il m’a toujours soutenu par la suite.»

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Philippe Ducarroz sur le plateau de Teleclub avec le sélectionneur du Kosovo et consultant Bernard Challandes.

Un certain nombre d’histoires de ce tabac font que, dans le milieu, on l’a volontiers traité de stakhanoviste. «Ou de gâche-métier», sourit-il. En reportage, il allait jusqu’à payer un supplément de sa poche pour dormir dans l’hôtel où logeaient les athlètes. «Pour un journaliste, un bar d’hôtel est capital. J’y ai lié amitié avec l’immense Hicham El Guerrouj, qui aimait se coucher tard. Ou pris le petit-déjeuner avec le champion olympique du disque Lars Riedel, qui engloutissait 15 croissants. Des anecdotes comme cela, j’en ai beaucoup.»

Une nature, on le disait. Mais que repère-t-on aujourd’hui, dans son café-théâtre flambant neuf? Il y a en lui une fragilité nouvelle, que trahit sa voix, connue de tous les Romands. Comme si elle se voilait parfois et redevenait celle du soprano qu’il fut, adolescent, quand il chantait à la chorale du collège Saint-Michel ou de l’abbaye de Saint-Maurice.

Cette fêlure a une histoire, qu’il raconte avec pudeur. Car il revient de loin, le journaliste phare. Plus exactement des Hôpitaux universitaires de Genève, où il a passé sept mois il y a cinq ans, à lutter pour sa vie. Sans en parler et en refusant même l’entrée de sa chambre, hormis à quelques proches, pour être en paix.

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Depuis son cancer de la vessie, Philippe Ducarroz porte une poche interne, réalisée avec un morceau d’intestin par le Pr Iselin, aux HUG. Ce système l’oblige à sonder cette poche toutes les quatre heures, nuit et jour, à l’aide du matériel ci-joint:…

Tout commence au début des années 2010. S’il ne se rappelle plus précisément de la date, c’est que la dizaine de narcoses qu’il a subies ont effacé des morceaux de mémoire. Ce jour-là, un matin, il constate la présence d’une bulle dans son œil gauche. Verdict: décollement de la rétine. L’autre œil suit peu après. «J’ai failli devenir aveugle. Je suis descendu jusqu’à 0% à un œil et 30% à l’autre.» Comment il l’a vécu? «J’ignore pourquoi, peut-être est-ce dû à ma mère assistante sociale, mais j’ai toujours prévu des parades. Dans chaque situation, je m’intéresse aux stratégies. Si on m’annonce maintenant que je vais mourir demain, je n’aurai pas peur. Le handicap ne m’impressionne pas. Je me voyais déjà animateur radio aveugle, dans des émissions musicales.» Depuis, il revoit la lumière. Il en est aujourd’hui à 30% et 70%, ce qui le gêne encore. «Je n’ai plus vraiment la notion de profondeur, j’ai des zones où je vois mal. Si on me lance un ballon, je ne peux pas évaluer sa vitesse. Je bute sur les trottoirs, dans les poignées de portes.»

Le pire est à venir. Un an après son problème d'yeux, il urine du sang. Cela s’arrête, six mois passent. Puis le mal revient, en plus grave. On lui diagnostique un cancer de la vessie. Vu sa constitution physique, la chimio est lourde. «Je n’ai plus de veines, on m’a piqué partout.»

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Philippe Ducarroz et sa mère, Mady, d’origine belge. Durant la grave maladie de son fils, elle n’a pas cessé de le soutenir.

Après quelques mois, l’opération de l’ablation de la vessie est inévitable. «Je n’ai pas voulu d’une poche externe. A 50 ans, cela me paraissait un peu tôt.» Une autre technique est choisie. Une poche est reformée à l’intérieur de son corps, avec une partie de son intestin. Cette situation l’oblige aujourd’hui à une discipline de fer. «Toutes les quatre heures, jour et nuit, je dois sonder cette poche d’un demi-litre, à l’aide d’un tuyau.» Il ne doit pas oublier, sous peine de voir le liquide causer une infection, potentiellement fatale. Au début, il programmait son réveille-matin. Aujourd’hui, avec l’habitude, son cerveau a compris qu’il devait donner l’alerte, pour quelques minutes de manipulations précises. Il lui arrive pourtant de tarder. «Lors du match du Lausanne HC contre Philadelphie, j’ai attendu six heures. Et commencé à avoir vraiment mal.» Sa vie sociale s’est modifiée. Il a besoin de davantage d’heures de sommeil; il se couche plus tôt, lui qui fut un couche-tard.

Il risque pire, trois jours après l’opération. Une septicémie se déclare, il tombe dans le coma pendant dix jours. «Pour moi, ils ont représenté des mois. J’ai vécu dans un monde parallèle, j’ai éprouvé des impressions qui pourraient correspondre à une réalité mais qui n’ont jamais existé. Depuis, je trie ce que j’ai vécu dans ma vie de ce que j’ai imaginé.» Il se revoit lisant des textes dans le plafond de sa chambre. Se battre avec des masses sombres pour les raisonner. Observer des infirmiers se séparer en quatre.

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De chef à Teleclub, Philippe Ducarroz est redevenu journaliste.

D’où les sept mois d’hôpital, entrecoupés d’opérations. «Je me suis retrouvé dans des services, comme l’urologie, où je faisais baisser la moyenne d’âge de 30 ans. Cela m’a permis de parler avec des gens plus mûrs, avec une vision de la vie différente.»

Peu à peu, il ne supporte plus la routine de l’hôpital, les vitres fermées, les visites aux autres patients. «Rien qu’entendre le chariot de l’infirmière me donnait la nausée. Je suis allé jusqu’à dormir dans les douches pour ne plus entendre les ronflements. Un jour, j’ai dit par provocation que je comprenais les mecs qui se flanquaient sous un train, et je me suis retrouvé avec deux psychologues au pied de mon lit...» Et il sourit de sa pique, Philippe, bon vivant malgré tout.

Contre l’avis des médecins, il exige de rentrer chez lui, avec des soins à domicile. Cela le sauve. Un an et demi après sa maladie, il peut revenir au travail. Mais pas facile de retrouver sa place. Son poste de chef à Teleclub est occupé par son adjoint, à la satisfaction de tous. «Je suis devenu "le vieux". Je ne le vis pas toujours très bien, mais c’est ainsi. J’ai changé. Je n’ai plus aucune prétention à commenter de grands matchs. Je prends plus de plaisir avec une rencontre du Championnat d’Ecosse qu’à un Barcelone - Bayern, où on a vite fait de se tromper. Et moi qui ai toujours privilégié le contact humain avec les athlètes, je n’aime pas trop l’évolution du sport. Ces jeunes footballeurs qui ont leur avenir assuré alors qu’ils n’ont pas commencé à vivre.» Il accepte de redevenir simple journaliste. Ce qu’il est encore, à plein temps, présentant notamment le talk-show «Match après match».

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Il y a dix ans, à l’occasion de ses 45 ans, les amis de Philippe Ducarroz lui ont préparé une grande fête dans la patinoire de Fribourg-Gottéron, avec 60 invités surprises: joueurs, arbitres, journalistes.

Ainsi, boucle presque bouclée, il réfléchit parfois sur sa maladie et ses causes. «Enfant, j’étais le petit gros, le souffre douleur. Surtout, j’étais le gentil qui ne voulait pas suivre les bêtises des autres. Cela m’a mis à part. Quand la notoriété est venue, je l’ai vécue comme une revanche. Les mois avant que je tombe malade, je vivais la nuit, dans un night-club de Genève. J’ai exagéré, je finissais à 6 heures du matin pour aller au travail à 8. J’en ai payé la note.»

Il regarde Fribourg, son café-théâtre, ce chouette projet qu’il vient de faire naître. Se souvient de la première fois qu’il est entré à la patinoire des Augustins, enfant, avec son grand-père. «Gottéron avait battu le champion de France, Chamonix, par 8 à 0. J’ai été fier et interpellé.» En quoi il a changé? «En tout. Moi qui étais par exemple du genre à donner à n’importe qui dans la rue, j’ai arrêté. Oui, je pense davantage à moi.»


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