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© julie de tribolet

Philippe Dufour, l’horloger que l’Asie vénère

Art
Publié vendredi 22 mars 2019 à 08:58
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Publié vendredi 22 mars 2019 à 08:58 
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Le salon de l’horlogerie Baselworld ouvre ses portes cette semaine. Pour faire le point sur ce fleuron de l’industrie suisse, L’illustré est allé rencontrer un magicien du temps dans son atelier du Solliat (VD).
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Ici, rien ne rappelle les usines aseptisées des grandes marques. Ce festival de poulies et de courroies évoquerait plutôt une sculpture de Tinguely. Chez Philippe Dufour, le métal se travaille à la main, pièce après pièce, avec une patience de bénédictin et une connaissance encyclopédique du métier, ou plutôt des nombreux métiers que cette entreprise solitaire implique de maîtriser.

Il y a pourtant cinq établis. «C’est parce que, à une époque, nous étions cinq. Mais les jeunes perdent vite la motivation.» Le patron est donc seul aujourd’hui au milieu de ses machines, de ses tiroirs, de ses centaines d’outils, seul avec le son de la radio et ses pipes. Des pipes courbes «pour passer sous l’établi».
Philippe Dufour, 70 ans, est indépendant depuis 41 ans.

Obsession de la perfection

Indépendant par esprit d’indépendance. Mais aussi par intransigeance. Pour cet horloger, il ne devrait exister qu’une horlogerie, celle qui tend obsessionnellement et fièrement vers la perfection. C’est pour cela qu’il est considéré par les passionnés d’horlogerie comme un demi-dieu, surtout au Japon et en Chine, où on le reçoit comme un chef d’Etat. Il est régulièrement invité à donner des cours à l’école d’horlogerie de Tokyo face à des élèves fascinés par le «sensei» de la vallée de Joux.

julie de tribolet
Philippe Dufour a récupéré le maximum d’anciennes machines qu’il pouvait avant qu’elles ne partent à la casse. Mais il a dû reconstituer par déduction leur mode d’emploi depuis longtemps perdu.

«Ici, en Suisse, contrairement à l’Asie, peu de gens ont une culture horlogère. Les Suisses reçoivent leur Tissot ou leur Longines en or à leur confirmation, puis ils s’achètent une Swatch. A Singapour, les gens possèdent en moyenne 16 montres.» Ce n’est pas le seul regret qu’éprouve cet horloger vis-à-vis d’une Suisse censée pourtant régner sur l’art de la mesure du temps.

Autre exemple de la vénération que l’Orient voue à ce franc-tireur: des clients chinois lui rendent visite un jour et lui apportent un petit carton. A l’intérieur, une montre de collection que des cambrioleurs lui avaient volée et qui avait fini en Roumanie, en vente sur le site eBay. Ces Chinois la lui avaient rachetée en signe d’affection.

julie de tribolet
La toute première montre Philippe Dufour, avec sonneries. Un objet de démonstration. «J’ai fait ça à côté de mon travail et suis parti prospecter avec elle.»

Ce Combier s’est mis à son compte en 1978, tout d’abord en restaurant des montres anciennes avant leur vente aux enchères. «Cela m’a beaucoup appris et j’ai eu envie d’en fabriquer moi-même. Une grande marque m’a commandé cinq montres de poche. Ils en ont cassé deux en usine en les traitant comme s’il s’agissait de pommes de terre. Cela m’a dégoûté de travailler pour d’autres. Alors j’ai décidé de fabriquer à mon nom.»

La première montre-bracelet Philippe Dufour sort en 1992. Au salon de Bâle, elle fait du bruit, cette Grande Sonnerie répétition minutes, une complication qui n’avait jamais été réalisée pour une montre-bracelet. Cela lui a pris deux ans et demi pour concevoir les 480 éléments de cette merveille qui peut sonner les quarts d’heure. «J’en ai fait huit. Si j’en avais fait cinq de plus, elles auraient trouvé acquéreur en un jour.» Mais les débuts sont difficiles sur le plan commercial, épiques même.

Dix jours de tractations

L’artisan, profane en business, s’en va seul avec ses deux premières montres à Singapour négocier avec des marchands chinois. Ceux-ci commencent par lui demander quelle ristourne il peut leur proposer. Le Combier s’agace. La première rencontre s’achève à peine commencée. Les tractations durent finalement dix jours. «Dix jours qui m’ont appris pour le reste de ma vie ce qu’il fallait faire et ne pas faire avec cette autre culture, notamment de ne jamais faire perdre la face à son interlocuteur.»

Philippe Dufour vend ses deux montres et repart avec une commande de trois autres exemplaires. Il apprend plus tard que ses interlocuteurs sont en fait les intermédiaires qui alimentent en montres de collection le sultanat du Brunei, où la passion horlogère se chiffre par millions de francs d’achat chaque mois. «C’était aussi la première fois qu’ils traitaient avec celui qui fait le travail», précise l’horloger avec fierté.

Enormes plus-values

Fort de ce bon début, l’indépendant se lance dans la conception d’un deuxième modèle. «Des amis me conseillaient de faire quelque chose de plus simple que la Grande Sonnerie. Mais quand on me dit d’aller à gauche, je vais à droite. Et vice-versa.» La première Duality sort en 1996. Elle est née de la consultation d’un livre dans un musée aux Etats-Unis qui présentait une montre de poche construite en 1930 par un élève de l’école de la vallée de Joux, une montre avec deux balanciers, deux cœurs qui travaillent en équipe, via un différentiel. «J’ai trouvé le principe intéressant. Je pensais en produire vingt-cinq, j’en ai vendu neuf et, faute d’autre commande, j’ai arrêté.»

Ironie de l’histoire, une Duality vendue en 2017 aux enchères a New York est partie à… 915'000 dollars. Soit environ douze fois son prix de vente. Et un autre de ces neuf exemplaires a dépassé le million de francs sur un site spécialisé. Que pense le maître de ces plus-values énormes mais qui lui échappent? «J’en suis content. C’est une reconnaissance de mon travail de finition à la main, si méticuleux que mes amis horlogers me trouvaient un peu fou.»

DR
La Grande Sonnerie, huit exemplaires.

Fan-club au Japon

Reste que, à l’orée des années 2000, l’horloger de génie n’avait toujours pas équilibré ses comptes. Ce sera fait en 2003, grâce à son troisième modèle, la Simplicity, dont le premier exemplaire sort en 2000. Et cette fois, il en fabriquera 209, dont 120 ont été acquises par des Japonais. «C’est un ami de Genève travaillant avec le Japon qui m’avait dit qu’il y avait un vrai fan-club de moi là-bas. Il me conseillait donc de créer un modèle simple pour ce marché.

Or il y a deux manières de faire dans ce genre de situation. La première, c’est de prendre son téléphone et de commander des mouvements à votre nom à une entreprise, un cadran et un boîtier à une autre. Et vous, vous n’avez plus qu’à placer le résultat dans un coffret et faire les factures. J’aurais gagné de l’argent à court terme, mais en détruisant ce que j’avais péniblement construit. J’ai bien sûr pris l’autre option, celle de tout faire moi-même à nouveau.» Et cette Simplicity fut et reste un triomphe.

Aujourd’hui encore, Philippe Dufour reçoit deux à trois e-mails par semaine de passionnés qui voudraient en commander une contre le versement d’un acompte. En fait, tous les dingues de montres veulent une Simplicity, cette quintessence de finition main, ces angles bombés reflétant la lumière, ce polissage au bois de gentiane, ces côtes de Genève dessinées à la meule de buis. «Cette perfection ne fait pas mieux fonctionner mécaniquement une montre. C’est de l’esthétique, une plus-value justifiant le prix élevé. Les connaisseurs vénèrent ce niveau de finition. Et cela, l’horlogerie suisse devrait y revenir. Ce sont les Allemands de Glashütte, près de Dresde, qui restent fidèles à ce soin d’une finition parfaite même pour les séries industrielles.»

julie de tribolet
Les angles sont bombés à la main, jusque sur les dents des rouages. Tout est poli à la perfection. La vraie qualité suisse.

Et si Philippe Dufour craint également que l’appellation «Swiss made» ne devienne une «coquille vide» à force d’en abuser, il se réjouit aussi de voir des marques helvétiques conserver de la rigueur: «Quand un jeune veut commencer une collection de montres, je lui dis d’acheter une Rolex. Je mets 10 sur 10 à Rolex pour sa qualité de fabrication, le rapport qualité-prix et le sérieux de son service après-vente. Mais je suggère aussi à ce collectionneur débutant de s’acheter une Nomos, une marque allemande qui fabrique ses propres mouvements, dont le style épuré est sympa, la finition irréprochable.»

Et la montre connectée? «Comme pour le quartz, on a loupé ce train-là. Mais j’essaie de voir le côté positif: ces montres redonnent envie aux jeunes d’en porter une. Et dans quelques années, ils en auront marre de cet engin qui les sollicite et qu’il faut recharger. Mais ils auront pris l’habitude de porter une montre, une vraie montre.»


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