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Littérature

Philippe Jaccottet, poète de génie

L'écrivain vaudois Philippe Jaccottet s'est éteint dans la nuit du 24 au 25 février à Grignan, où il s'était installé dans les années 1950. Nous republions ci-dessous la rencontre qu'il avait accordée à L'illustré en 2016 dans sa maison de la Drôme.

Philippe Jacottet

Philippe Jacottet, écrivain, poète et traducteur vaudois, dans son jardin de Grignan dans la Drôme, alors âgé de 91 ans.

Didier Martenet/L'illustré

A l’heure des médias électroniques, des réseaux sociaux et de l’information qui voyage plus vite que la lumière, est-il encore possible d’imaginer un poète vivant comme un reclus, loin de la folie des hommes et du monde, avec une simple plume, de l’encre, du papier et des milliers de livres comme seul univers?

Voilà bien un personnage extraordinaire, au sens noble et premier du terme, que le monde de la littérature dans son entier vénère et admire. Son rayonnement est universel, et pourtant le grand public connaît peu ce Vaudois de 90 ans, monument des lettres francophones: Philippe Jaccottet, écrivain, poète, traducteur, entré de son vivant dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard – un honneur qu’il partage comme poète seulement avec Saint-John Perse et René Char – et dont le nom circule, depuis des années, pour le prix Nobel de littérature.

Mais tout en pudeur et en discrétion, c’est un écrivain invisible, comme naguère Julien Gracq, Samuel Beckett ou Cioran, qui cultivaient le silence de manière quasi maladive. Pour s’en approcher, il faut prendre le chemin de Grignan, petit village escarpé de la Drôme, à quelques encablures de Montélimar. Ne demandez pas son adresse aux habitants des lieux, ils protègent jalousement celui qui réside, depuis 1954, dans une vieille maison de pierre tout en étages. Pourquoi a-t-il accepté de sortir aujourd’hui de son silence après tant d’années? «C’est peut-être que mon caractère faiblit, dit-il. Je n’aime pas trop me raconter, je n’aime pas tellement parler de ce que j’ai fait. On se dit que ça suffit de l’avoir écrit, il ne faut pas encore ajouter des commentaires.» Et puis, ajoute-t-il, «je ne suis pas très théoricien de la littérature».

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Le château de Saint-Sauveur vu depuis chez lui. 

Didier Martenet/L'illustré

Il nous reçoit dans le salon donnant sur un jardin en terrasses, où l’on respire l’odeur des fleurs, d’un cyprès et d’un figuier, et d’où l’on aperçoit, au loin, la silhouette du mont Ventoux. Aux murs, des aquarelles et gouaches, quelques fusains, de vieilles photos. Sur le couvercle d’un vieux clavecin, les derniers livres reçus ou achetés dans l’une des trois librairies du village, dont l’une porte un nom, La main amie, qui rend hommage à un autre écrivain suisse de génie, Blaise Cendrars, le même qui proclamait dans une de ses lettres: «Que c’est dur d’écrire, hein?» Philippe Jaccottet ne dit pas le contraire. «Pour parler simplement: j’ai fait ce que j’ai pu», lâche-t-il, définissant volontiers sa poésie d’«inqualifiable».

Comme les saisons, la nature, la lumière, les fleurs, les chants d’oiseaux ou la neige, la mort est un thème très présent et même récurrent dans toute son œuvre. «Cela me fait sourire, j’utilisais déjà le mot vieillir quand j’avais 30 ans; il y avait un peu cette obsession, s’étonne-t-il aujourd’hui. Chacun sait pourquoi le thème de la mort est si important, mais la poésie y a toujours été très sensible. C’est quand on est jeune que ça nous hante le plus, ensuite on se fait une raison. C’est plutôt la mort des autres, quand on devient aussi vieux, qui est bouleversante…»

Tout respire ici, à Grignan, le temps qui s’égrène patiemment, la beauté pastel de l’arrière pays provençal et la douceur de vivre. A 90 ans, l’élégant Philippe Jaccottet ne paraît pas son âge: toujours svelte, il gravit les escaliers pentus de sa maison comme un gamin, passant du salon, situé au sous-sol, à son bureau, au dernier étage, dans une forme réjouissante. Mais il n’écrit plus, confesse-t-il. On peine un peu à le croire. «Ma femme prétend que je mens, ironise-t-il, elle n’y croit pas plus que vous, mais c’est vrai. Moi, j’écrivais quand j’en éprouvais le besoin intérieur, quand j’avais été ému. C’était tout bête, c’étaient des réactions heureuses ou malheureuses qui m’étaient arrivées dans ma vie. Mais on est à un âge où la sensibilité diminue. Je suis revenu de tout. A un moment donné, le plaisir de la découverte s’épuise un peu. Alors, on risque simplement de se répéter, en moins bien…» Reste-t-il des inédits à découvrir? «Pas du tout, tout ce que je trouvais publiable a été publié. Le dernier manuscrit, sur Francis Ponge, qui est une semaison tardive, je l’ai donné à mon fils, qui est éditeur à Paris. Ce tout petit livre, c’est le dernier.»

Philippe Jacottet

C'est en 1925, à Moudon, qu'est né l'écrivain, poète et traducteur vaudois Philippe Jaccottet.

Didier Martenet/L'illustré

Les dizaines d’études, thèses, mémoires, qui paraissent sur son œuvre, dans tous les pays et dans toutes les langues, paraissent un peu l’effrayer: «Je ne cesse d’être étonné. On n’a pas toujours envie de lire ce que l’on dit de vous. Les commentaires qu’on fait quelquefois me paraissent bien compliqués. Ou bien trop admiratifs. Je trouve qu’on en fait un peu trop, admet-il dans un petit sourire étouffé. Mais, en même temps, je ne veux pas vous dire que ça ne me fait pas plaisir.»

Comme cette magistrale parution de son œuvre dans la Bibliothèque de la Pléiade, en février 2014: «Quand j’ai reçu la lettre d’Antoine Gallimard, cela m’a ému, mais j’y étais très peu préparé, car je n’ai toujours eu que peu de contact avec mes éditeurs. Je n’ai pas fait ma cour à qui que ce soit pour y entrer, donc c’était évidemment un vrai plaisir de l’apprendre. Et comme généralement, depuis longtemps, j’ai de grands doutes sur la qualité de tout ce que je faisais, cela rassure tout de même un peu.» La première personne à qui il a annoncé la bonne nouvelle? Son épouse, bien sûr, Anne-Marie, 84 ans, un petit bout de femme souriant et plein d’énergie, qui est restée discrètement dans son atelier de peinture durant l’entretien. «Nous vivons depuis soixante ans ensemble, nous partageons tout», précise l’époux comblé d’un bonheur sans nuage.

Philippe Jacottet

Philippe Jaccotet et sa femme Anne-Marie dans leur salon.

Didier Martenet/L'illustré

De son tout premier livre, «Trois poèmes aux démons», paru à Porrentruy aux Editions des Portes de France, achevé d’imprimer le 8 mai 1945, jour de l’armistice, l’écrivain a gardé de «bons souvenirs» de ses éditeurs jurassiens, mais un plus mauvais de ces tout premiers textes qu’il a «toujours refusé de rééditer, car ils n’étaient pas fameux». «Je ne devais pas avoir 20 ans», plaide-t-il – en fait, il avait tout juste cet âge au moment de leur parution. «Je leur avais envoyé des poèmes en alexandrins qui ressemblaient un peu trop à des vagues poèmes qu’avaient écrits Gustave Roud ou Pierre-Louis Matthey. C’était un peu comme un jaillissement d’adolescence, avec son lot de troubles douloureux, passionnés, avec une sorte de violence qui me paraît un peu risible aujourd’hui.»

Lui qui avoue avoir hésité, adolescent, entre l’aéronautique et la littérature, confesse son admiration pour Bertrand Piccard et son avion solaire: «Ce qu’il fait m’épate.» Il nous parle encore de ses deux pièces de théâtre, écrites durant sa jeunesse, «Dieu merci disparues corps et biens», de sa rencontre avec Thomas Mann, le célèbre auteur de Mort à Venise – «J’étais paralysé de crainte devant ce grand monsieur qui était un peu hautain» –, du canton de Vaud où il ne va plus, mais il a «gardé de bons souvenirs de Lausanne». De Jacques Chessex enfin, l’autre grand écrivain vaudois: «Je l’aimais bien, même s’il a été parfois très désagréable à mon égard. Mais il est devenu un peu fou car, vraiment, son amour-propre…» Ah, si Chessex le savait aujourd’hui dans la Pléiade, il en deviendrait zinzin. «Oui, je crois bien», s’esclaffe-t-il.

Pour Jaccottet, «on vieillit quand on commence à se retourner». «Oui, cela explique que je ne me sois pas attelé à écrire mes mémoires», confirme-t-il. Et le prix Nobel, qui pourrait venir le couronner? «Je n’y pense pas du tout. Je suis quand même un peu fatigué, d’une manière générale. Et l’idée d’aller peut-être le recevoir, d’être obligé d’écrire un discours, cela me paraît un travail dont je ne serais plus tellement capable…» Mais, finalement, être dans la Pléiade, n’est-ce pas mieux que le Nobel, comme l’affirme Jean d’Ormesson? «Vous savez, je le pense un peu moi aussi», sourit-il. «C’est un peu gênant de recevoir des honneurs quand on est un peu à la quille, soupire-t-il, ça fait un peu enterrement de première classe.» Il avoue avoir déjà réservé sa concession au cimetière de Grignan. «On est obligé de penser à ces choses de temps en temps, glisse-t-il encore. Désormais, je me sens plus proche des ombres…»

 

Par Arnaud Bédat publié le 26.02.2021
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