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Philippe Morard, le Romand qui veille sur le Pape

Il est l’homme qui ne lâche pas d’une semelle le pape François, au Vatican comme en Géorgie et en Azerbaïdjan encore tout récemment. Depuis un peu plus d’un an, le très discret vice-commandant de la Garde suisse, le Fribourgeois Philippe Morard, assure la sécurité du souverain pontife argentin.  

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Chaque mercredi matin, place Saint-Pierre à Rome, le pape François donne son audience générale. Un moment toujours délicat pour sa sécurité. Mais aidé de ses hommes et de la Gendarmerie vaticane, le vice-commandant Morard (devant) veille. L’Osservatore Romano

Rituel immuable. C’était il y a trois semaines, à bord du vol Alitalia 4000 – numéro identique pour chaque voyage pontifical –, entre Rome et Tbilissi, capitale de la Géorgie. Le pape François avait pris place au premier rang du Boeing A321, comme à son habitude, sur un siège identique à celui de tous les autres passagers. Installée juste derrière lui, comme à chaque déplacement, sa suite personnelle, majordome, médecin, photographe officiel, représentant de la Secrétairerie d’Etat, responsable des déplacements officiels, et cette fois, c’était une première, le nouveau chef de la salle de presse du Vatican, l’Américain Greg Burke, qui succède au fameux et onctueux père Lombardi. Parmi la délégation, deux Suisses: le cardinal Kurt Koch, hier à la tête de l’Evêché de Bâle, aujourd’hui membre de la Curie à la tête du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens à Rome, devenu très proche du souverain pontife argentin. Mais aussi un Romand de 44 ans, qui ne l’a pas lâché d’une semelle durant tout le périple caucasien, et pour cause, puisqu’il s’occupe de sa sécurité personnelle et de sa protection rapprochée: le très réservé Fribourgeois Philippe Morard, en poste depuis un peu plus d’une année comme vice-commandant de la Garde suisse pontificale. 

Dès que le Saint-Père apparaît en public, difficile de ne pas le remarquer, oreillette bien vissée, petit micro accroché sur le col du veston. «Ce qui différencie le pape des autres chefs d’Etat, explique-t-il, c’est que lui, il veut que les gens viennent vers lui. Pas question d’ériger un mur, comme on le fait avec un président. François aime le contact avec la foule. Ce sont les seules consignes qu’il nous donne. C’est parfois un peu casse-tête à expliquer aux pays qui l’accueillent, car ils cherchent à le surprotéger des fidèles. Mais c’est aussi normal, ils ont une peur bleue que quelque chose arrive au pape sur leur territoire.»

Ainsi en a-t-il été une fois encore en Géorgie, comme en Azerbaïdjan, deux pays fêtant les 25 ans de leur indépendance, où la délégation vaticane, principalement durant un premier voyage de reconnaissance quelques semaines plus tôt, a dû faire preuve de pédagogie pour exiger un peu plus de souplesse de la part des services du protocole des pays hôtes, petites nations où le pape François, en bon pasteur, tenait à venir rendre visite à ses brebis pour leur apporter soutien et réconfort. «J’ai été surpris par le peu de banderoles en ville de Tbilissi ou de Bakou, dit le vice-commandant Morard. Nous étions vraiment aux confins du monde. Même depuis les voitures officielles, nous avons le temps d’observer les rues et les passants. Cela tranchait par exemple avec ce que j’ai vécu au Mexique ou en Pologne, où il y avait une vraie ferveur populaire.»

En Azerbaïdjan, les chrétiens représentent 0,1% de la population – soit 570 fidèles -, en Géorgie, 2,5% - à peine plus de 100 000. En trois jours passés à marcher sur les sentiers étroits de l’œcuménisme, le pape François, pour ce seizième déplacement hors de Rome dans ces «périphéries existentielles et géographiques», a aussi multiplié les appels dans cette poudrière caucasienne minée par les tensions et le conflit au Haut-Karabagh, invitant à «une paix stable dans la région», à tout tenter pour arriver à «une solution satisfaisante» par «le dialogue et la négociation». C’est dire si la situation était explosive et qu’il fallait redoubler de vigilance: le pape est un homme toujours en danger. Devant le grand mufti du Caucase, François a condamné avec fermeté l’extrémisme religieux et l’instrumentalisation des consciences: «Encore une fois, de ce lieu si significatif monte le cri qui vient du cœur: jamais plus de violence au nom de Dieu! Que son saint nom soit adoré, et non profané ni marchandé par les haines et les oppositions humaines», a-t-il martelé. Il s’est aussi adressé aux victimes en Irak et en Syrie, deux pays tout proches ravagés par les conflits.

Menaces en série

«Nous sommes conscients des menaces mais il faut savoir s’adapter au Saint-Père, précise le vice-commandant Morard. C’est ce qui fait d’ailleurs la force de sa sécurité.» Une protection faite en collaboration avec la Gendarmerie vaticane, toujours discrètement mais efficacement. Quand il se déplace en papamobile, les Suisses sont sur sa droite, les Italiens sur sa gauche. Mais les rôles sont toujours inversés à l’étranger. Homme menacé, le pape est notamment dans la ligne de mire de l’Etat islamique et de la mafia, mais il ne craint rien ni personne et se sent protégé par Dieu.

«Une école de vie»

Ancien hallebardier de la Garde suisse sous Jean-Paul II, volée 1993-1995, en même temps qu’un certain Daniel Anrig, qui allait devenir le premier commandant «remercié» soudainement en décembre 2014 par le pape François, Philippe Morard a retrouvé des lieux connus en débarquant il y a plus d’une année à Rome. «Etre de la Garde suisse, relève-t-il, c’est une école de vie où l’on apprend le respect, la discipline, et où l’on partage une approche différente de l’Eglise.» Il veut faire passer ses hommes avant lui et se définit d’abord «comme un soldat». Pour ce père de famille, installé avec son épouse Janik et ses trois enfants âgés de 8 à 14 ans au cœur même de la caserne, «notre culture, c’est d’abord la discrétion» et il n’aime guère s’épancher et se raconter. 

Hier encore enquêteur et policier à la Fedpol, à Berne, nos services spéciaux, chargé de la traque des mafias, ce fils de forestier-bûcheron a été marqué durant le voyage caucasien par une scène cocasse: «Lors de la dernière étape de son voyage en Arménie, avant le fameux lâcher de colombes au monastère de Khor Virap, près de la frontière turque, nous étions un peu en avance et avons dû patienter sous une petite tente. Le pape a vu des enfants non loin de là et leur a demandé de s’approcher. Il a distribué à chacun de petits chapelets. C’est tendre et spontané. Même le catholicos, à côté de lui, a été surpris. C’est vraiment un pape proche du peuple, qui aime les gens.» C’est d’ailleurs la grande différence qui caractérise ce pape de tous les autres pour les gardes suisses. «Désormais, le Saint-Père nous parle et nous parlons au Saint-Père; ce n’est plus, comme hier, un personnage quasi inaccessible», conclut le Fribourgeois, sourire aux lèvres, plus que jamais conscient et heureux de bien vivre un pontificat historique.

Par Arnaud Bédat publié le 21 juin 2018 - 16:14