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© Sven Germann

Ces princes de la lutte qui veulent devenir roi

Publié mardi 30 juillet 2019 à 14:21
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Publié mardi 30 juillet 2019 à 14:21 
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Ils sont quatre, ils sont jeunes, ils sont forts et ils rêvent tous de succéder à Matthias Glarner en devenant le prochain roi de la lutte. Portraits croisés des favoris Joel Wicki, Armon Orlik, Samuel Giger et Pirmin Reichmuth de la très attendue Fête fédérale de lutte suisse et des jeux alpestres de Zoug, qui aura lieu du 23 au 25 août.
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Sven Germann
 

Joel Wicki, la force tranquille

Fiche technique. Taille: 1,83 m. Poids: 110 kg. Pointure: 46. Né le 20.02.1997. Association Suisse centrale. Couronnes: 42.
Sur le net joelwicki.ch, Instagram: @wickijoel, Facebook: @wickijoel
Partenaires: Tanner Möbel, Migros, Bruno’s Best, Sörenberg Bergbahnen, Allianz, Kistag, Amag Audi Center Kriens, Hummel und All Stars.

Un goût de revanche: le 14 août 2016 restera gravé dans la mémoire de Joel Wicki. Et pas comme un bon souvenir... Au troisième tour de la Fête alpestre en Argovie, alors qu’il est opposé à Daniel Bösch, soudain sa jambe se plie et l’athlète est immédiatement évacué du rond de sciure. Le diagnostic est cruel: fracture du péroné. Il tombe surtout au pire moment, deux semaines avant la Fête fédérale d’Estavayer, où le Lucernois faisait déjà figure de favori. Un événement que Wicki est contraint de suivre depuis son poste de télévision. Le moment le plus cruel de sa jeune carrière. «Cela a été extrêmement difficile de voir tous mes collègues de Suisse centrale défiler dans l’arène. J’en ai eu la chair de poule et les larmes aux yeux.» Trois ans plus tard, le talentueux Lucernois de 22 ans a une revanche à prendre à Zoug.

- Pour les médias, vous faites partie des grands favoris au titre de roi de la Fête fédérale 2019 avec Giger, Orlik et Reichmuth. Qu’est-ce que cela vous fait?
- Cela dépend. C’est à la fois bien et pas toujours facile. La pression commence sérieusement à monter, mais je sais la gérer. Cela jase beaucoup, mais je garde les pieds sur terre. En revanche, en tant que cofavori au titre, je suis très sollicité par les médias, j’ai énormément de rendez-vous et il est parfois difficile de trouver le temps de tout concilier.

- Quelle est votre prise préférée et pourquoi?
- Le Kurz, parce que je ne suis pas très grand. Je ne l’exécute d’ailleurs pas de manière très académique, mais dans mon propre style.

- Quel porte-bonheur emporterez-vous avec vous à Zoug et quel rituel pratiquez-vous avant vos passes?
- Je ne suis pas du genre à m’isoler, j’aime au contraire échanger un mot avec mes camarades et les encourager. Dans l’arène, je me rends à la fontaine avant chaque passe. J’ai deux porte-bonheurs dans mes poches: un petit diamant à la mémoire de mon collègue de lutte Benno Studer, décédé lors de la fusillade de Menznau en 2013. Et une dent de cerf, un trophée de chasse, cadeau de mon père.


Sven Germann
 

Armon Orlik, le discret

Fiche technique. Taille: 1,90 m. Poids: 110 kg. Pointure: 46. Né le 26.05.1995. Association Nord-Est. Couronnes: 41.
Sur le net: armonorlik.ch, FB: @orlikarmon
Partenaires: Schenker Storen, Invias AG, IP-Suisse, Micarna, Training & Diagnostics, Galaxy Malans.

Imprévisible: Armon Orlik n’est pas un bavard. Le lutteur de 24 ans préfère faire fonctionner sa tête plutôt que sa parole. Sorti diplômé du gymnase, il mène aujourd’hui de front des études en génie civil et sa carrière de sportif, ce qui fait de lui un lutteur à part. En 2016, il a connu une série triomphale, dont le point culminant fut sa participation à la passe finale de la Fête fédérale d’Estavayer face au futur roi Matthias Glarner. Une prestation qui a offert au Grison sa nouvelle réputation «d’homme à battre». En 2019, il a déjà remporté six couronnes. Son excellent début de saison ne le surprend toutefois pas beaucoup: «Après l’hiver, je suis dans les starting-blocks, j’ai vraiment envie de me battre.» Conscient des attentes grandissantes du public, l’athlète garde son sang-froid: «Je ne me laisse jamais décourager en cas de coup dur. J’ai confiance en mes capacités lors de cette année de Fête fédérale.»

- Quel est le héros de votre jeunesse?
- Matthias Sempach. Un athlète modèle, très rapide, avec beaucoup de fougue. Mais en réalité, mon tout premier exemple a été Sergei Aschwanden, car je viens du judo. Dans ma jeunesse, il était venu passer une journée dans notre club, cela m’a marqué.

- Quelles sont les plus grandes forces et faiblesses des trois autres favoris?
- La force de Sami Giger réside dans sa taille, qui lui offre un excellent effet de levier. Il possède une bonne attaque dans le Kurz et sa tactique est très constante. Cependant, si vous réussissez à intercepter son offensive et à attendre vos chances, il devient plus vulnérable. Joel Wicki est fort et possède un Kurz très efficace. Par contre, il est un peu moins présent défensivement. Quant à Pirmin Reichmuth, il est polyvalent et sa taille lui offre de nombreux avantages, mais il est moins leste au sol.

- Quel est votre meilleur souvenir de la Fête fédérale d’Estavayer en 2016?
- Ma victoire au premier tour contre Kilian Wenger. Un moment décisif qui a lancé ma fête de la meilleure des manières.


Sven Germann
 

Pirmin Reichmuth, le combattant

Fiche technique. Taille: 1,98 m. Poids: 118 kg. Pointure: 49,5. Né le 17.10.1995. Association Suisse centrale. Couronnes: 15.
Sur le net: pirminreichmuth.ch, Insta: @pirminreichmuth
Partenaires: Stöckli, Imholz Autohaus Cham, Herzog Training, Winforce, Hummel, Nussbaumer, Rehazentrum Cham, Tinline, Axa, Abrogans.

La forme retrouvée: il y a six ans, Pirmin Reichmuth, âgé de 17 ans, célébrait sa première fête en remportant une couronne. Son immense talent fut très vite reconnu par les plus grands pros. Aujourd’hui, seules quatorze couronnes supplémentaires ont garni son palmarès. La faute à une succession de blessures qui l’a éloigné longtemps des ronds de sciure. A tel point qu’il a pensé mettre un terme à sa carrière. Mais après une pause de deux ans, le Zougois a repris la compétition fin 2018 dans les petites fêtes. Et avec la manière! Du haut de ses 198 cm, l’athlète de 23 ans peut enfin montrer toute l’étendue de son potentiel. Outre le sport, ce boucher diplômé étudie la physiothérapie et vient de terminer avec succès sa deuxième année d’études. «Je n’ai les cours que trois ou quatre jours par semaine, ce qui me permet de mener au mieux ma carrière de lutteur en parallèle.»

- Quel porte-bonheur emporterez-vous avec vous à Zoug et quel rituel pratiquez-vous avant vos passes?
- Je ne suis pas superstitieux du tout, je n’ai pas de porte-bonheur et je ne fais rien de spécial, mais j’ai quelques habitudes culinaires. J’ai toujours de la viande des Grisons et du Mutschli (ndlr: un petit fromage d’alpage suisse) avec moi, et j’en mange après chaque passe. Et la veille des Fêtes fédérales, j’ai droit à un plat de spaghettis carbonara cuisinés par Marion, ma compagne.

- Quel est votre meilleur souvenir de la Fête fédérale d’Estavayer en 2016?
- Le moment où j’ai assuré ma couronne face à Martin Glaus, lors de ma huitième passe. Tous mes coéquipiers ont accouru vers moi pour fêter ça. C’est mon souvenir le plus fort!

- Quel est le héros de votre jeunesse?
- Cela a d’abord été Pippo Laimbacher, puis Martin Grab. Il est devenu un modèle. Son style de lutte est très similaire au mien et nous sommes régulièrement en contact. Sa fin de carrière désagréable (ndlr: le Schwytzois a été testé positif à un contrôle antidopage) m’a beaucoup attristé.


Sven Germann
 

Samuel Giger, l’explosif

Fiche technique. Taille: 1,93 m. Poids: 115 kg. Pointure: 48. Né le 24.03.1998. Association Nord-Est. Couronnes: 33.

Le grand retour: la malchance s’est invitée lors d’un entraînement au début du mois de mai dernier, après la Fête cantonale thurgovienne. Une mauvaise chute sur l’épaule, un déchirement, puis le verdict, cruel: Samuel Giger doit se tenir éloigné des ronds de sciure durant quatre semaines. En pleine année de Fête fédérale.

«Ce qui me manque surtout, ce sont quelques victoires de référence pour la confiance», admet-il. Mais il l’assure aussi: on ne perd pas sa technique en quelques semaines. Et les occasions de lutter sont encore nombreuses d’ici à la Fête fédérale. Il a fait son grand retour le 30 juin à Hallau lors de la Fête du Nord-Est, où il a terminé à une belle 3e place et remporté une couronne. Le Thurgovien est bel et bien de retour au premier plan.

- Si vous alliez à Zoug comme spectateur, que ne manqueriez-vous pour rien au monde?
- Tout! J’arriverais le vendredi, je me promènerais sur l’entier du site pour découvrir les lieux. Si je n’étais pas là-bas comme lutteur, je profiterais bien sûr de faire la fête, mais je ne raterais pas une miette de la compétition dans l’arène. J’y serais du matin au soir. A Estavayer, en 2016, j’étais tellement fatigué après la compétition que je n’avais plus aucune énergie pour faire la fête. J’ai été plutôt sage…

- Quelle est votre prise préférée et pourquoi?
- Le Kurz, comme chacun le sait. C’est une prise qui a toujours bien fonctionné pour moi, depuis que je suis jeune lutteur. J’ai les bonnes conditions physiques pour l’exécuter. La technique dépend également beaucoup de la morphologie et de sa masse. Chacun compose avec ses différences.

- Quels adversaires aimeriez-vous éviter lors des passes finales?
- Quand vous atteignez ce stade de la compétition, vous vous retrouvez forcément face aux meilleurs lutteurs. Cela dit, tout reste toujours possible et si vous êtes là aussi, c’est que vous êtes capable de battre les plus forts. Il suffit d’entrer dans l’arène et de se dire: «J’adopte cette tactique et je remporte la passe. C’est tout!»


Ces géants qui veulent devenir rois

Ils sont incroyablement forts mais d’un naturel pacifique. Alors que le lutteur Christian Stucki se prépare pour la Fête fédérale de lutte en salle d’entraînement et dans la sciure, le taureau Kolin s’exerce sur les marchés et au carnaval.

Lukas Maeder
Kolin: Poids 1200 kg, âge 3 ans et demi, provenance élevage Otto Nussbaumer, Unterägeri (ZG).

Le taureau Kolin n’est pas un simple représentant de l’espèce bovine. Cet impressionnant spécimen de la race brune originale pèse 1200 kilos, possède des cornes imposantes et des yeux bruns qui font sans doute fondre le cœur de toutes les vaches. «Il se distingue aussi par son caractère paisible, son tempérament pondéré et sa belle âme», déclare son gardien, Mandel Nussbaumer.

Kolin, qui portait à l’origine le nom de Rubens, a gagné son titre à l’issue d’un casting où il a relégué tous les concurrents dans l’ombre. En 2017 déjà, le magazine Schweizer Bauer lui a adressé de vibrants éloges à l’occasion de son baptême: «Les experts ont accordé de nombreux points à ce bovin très équilibré.» Voilà pourquoi il constituera le grand prix lors de la Fête fédérale de lutte, qui se tiendra en août prochain à Zoug.

Existence royale

Pour l’heure, il se contente de mener une existence royale. Il est lavé et coiffé toutes les semaines et il a déjà été père à 13 reprises. Chaque jour, il reçoit 20 kilos de foin et 100 litres d’eau. Son menu se complète de temps à autre d’une belle portion d’herbe fraîche.

A l’image des lutteurs, les taureaux doivent se préparer pour le grand jour. Afin de s’habituer à la foule des spectateurs, celui-ci s’est déjà rendu sur le marché d’Ägeri (ZG), au tournoi sportif local, ainsi qu’au carnaval d’Unterägeri. Des promenades régulières lui permettent de prendre soin de sa condition physique. La prudence est toutefois de mise. «A chaque fois que nous voyons des vaches dans un pré, nous faisons un large détour pour les éviter», explique Mandel Nussbaumer.

Privilège

D’un point de vue financier, le taureau Kolin est bien davantage qu’un bovidé. De nombreux intérêts économiques sont liés au grand prix lors d’une fête fédérale. Comme les sponsors potentiels se bousculent au portillon, le responsable des dons, René Häfliger, et son équipe veillent à réserver aux seuls opérateurs qui s’engagent déjà en faveur de la lutte le privilège d’accoler leur nom à la renommée de ce taureau hors normes. C’est ainsi que le bureau d’architectes et d’ingénieurs Jego ainsi que l’entreprise de construction Landisbau apparaîtront aux yeux de tous comme les généreux donateurs du prestigieux taureau.

Kolin doit son nouveau nom à Peter Kolin, un héros zougois qui a vainement tenté de sauver le drapeau de son canton lors de la bataille d’Arbedo, en 1422, et a payé son courage de sa vie. Depuis le taureau Arnold en 2010, ce sera le premier animal à entrer dans l’arène sans être associé à un message publicitaire. C’était un désir des organisateurs: «Nous souhaitions créer une référence locale avec son nom et nous soustraire au soupçon que nous avons épuisé jusqu’à la dernière toutes les techniques de marketing.» Pour le nouveau roi de la lutte, la situation ne souffre aucune ambiguïté. S’il ne dispose pas de la place requise pour héberger Kolin, il recevra la somme de 30 000 francs en espèces.

Prix en nature

Pour la première fois au cours d’une fête fédérale, des prix récompenseront les lutteurs classés aux deux rangs suivants. Le deuxième rentrera chez lui avec le bœuf Gret ou un chèque de 24'000 francs alors que le troisième fera de même avec la vache Bombay ou 20'000 francs.
Les autres prix en nature complètent l’inventaire d’une grande ferme d’élevage: le cheval Edelweiss, la pouliche Casco, la jument Allegra, la génisse Eldora, la pouline des Franches-Montagnes Fohlen Sindy ainsi que les génisses Brenda et Venus. Si Kolin les dépasse tous, il est cependant impossible de connaître son opinion au sujet de sa fonction royale. Ses yeux qui brillent quand il entend les meuglements dans l’étable permettent néanmoins de tirer une conclusion. Aux joutes des lutteurs, il préfère sans nul doute la compagnie des belles vaches d’Unterägeri.

«Dites à Kolin de se préparer!»

Lukas Maeder
 

Lorsque Christian Stucki passe la porte, tout devient sombre. Une taille de 198 centimètres et un poids de 140 à 150 kilos suivant sa phase d’entraînement projettent une ombre immense. Rien que sa corpulence peut glacer son adversaire d’effroi. «Il n’est pas si simple de mettre une telle masse en mouvement», déclare ce Seelandais de 34 ans, avec un léger sourire. Son entraîneur, Tommy Herzog, atteste que sa force ne le cède en rien à celle du taureau Kolin. «Il est probablement tombé dans la potion magique quand il était enfant. Je n’avais jamais rencontré de sportif avec une telle force à l’état brut.» En outre, une alimentation de nature à accroître les performances n’a jamais appartenu aux préoccupations de Christian Stucki. Il prête cependant davantage attention à ses repas depuis un certain temps. Afin d’améliorer sa condition physique, il absorbe parfois des compléments alimentaires liquides. «Comme je n’y ai jamais pris garde, ces produits m’aideront peut-être à optimiser mon potentiel.»

Géant

En raison de son palmarès, Christian Stucki sera aussi un géant pendant les rencontres zougoises. Il a remporté les joutes de Kilchberg (ZH) en 2008 et d’Unspunnen (BE) en 2017, sa tête a été ceinte de 41 couronnes, dont cinq lors de fêtes fédérales. La finale perdue d’un cheveu en 2013 à Berthoud (BE) a fait de lui le roi des cœurs. A Zoug, il prendra part à cette mythique compétition sportive pour la septième fois.

Il veut décrocher le titre qui lui manque encore. «J’ai besoin de me dépenser», dit-il en pensant à Kolin. «C’est un superbe animal et je serai heureux de poser avec lui pour une photo.» Christian Stucki ne se souvient plus exactement du nombre de prix vivants qu’il a gagnés au cours d’une carrière qui s’étend désormais sur dix-sept ans. «Assez assurément pour remplir une étable aux dimensions habituelles.» Ce forestier de métier, qui travaille actuellement auprès d’une boucherie en gros, ne possède pas l’infrastructure nécessaire pour héberger un tel troupeau de bovins. A une seule reprise, il est revenu à la maison avec un animal. C’était une pouliche, destinée à son amie d’alors, une cavalière émérite.

Humilité et respect

Aujourd’hui, Christian Stucki est marié et père de deux enfants: Xavier, 6 ans, et Elia, 4 ans. A l’évidence, le taureau ne trouverait pas place dans la maison familiale de Lyss (BE). Pourtant, Christian Stucki regarde en direction d’Unterägeri. «Dites à Kolin de se préparer...» Si les deux entrent en contact direct à Zoug lors de la proclamation du roi de la lutte, Christian Stucki abordera le fier bovin avec autant d’humilité que de respect. «Bien sûr, un taureau est un animal domestique, mais je n’aimerais pas me trouver à proximité quand il se fraie un chemin à coups de cornes.» Le lutteur n’a rien à craindre. S’il arrive à Kolin de lécher la main d’un journaliste indiscret, il transmet une impression parfaitement paisible. A juste titre, car Zoug n’est pas Pampelune.


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