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© arg

«La probabilité d’être infecté par un journal est quasi nulle»

Publié dimanche 24 mai 2020 à 14:02
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Publié dimanche 24 mai 2020 à 14:02 
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Le professeur Antoine Flahault, spécialiste de la modélisation mathématique des maladies transmissibles, tord le cou à une recommandation de l’OFSP, qu’il juge exagérée, voire obsessionnelle.
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Dans la série «on risque de tuer l’économie plus vite que le coronavirus», c’est au tour de la presse écrite de passer au tourniquet. Alors que les journaux et les magazines papier subissent déjà de plein fouet la chute vertigineuse des recettes publicitaires depuis le début de la crise, voilà qu’une recommandation de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) propose de les mettre carrément hors-jeu. Pas vraiment étonnant puisque aux yeux des collaborateurs de la division maladies transmissibles du département et de son patron, Daniel Koch, surnommé «Monsieur Coronavirus», ces organes de presse sont «des objets inutiles». C’est écrit noir sur blanc dans leur plan de protection édicté à l’attention de tous les établissements publics, cabinets médicaux et instituts de soins en tout genre du pays. On cite: «Retirer les objets inutiles qui pourraient être touchés par les clients, comme les magazines et les journaux dans les salles d’attente et les zones communes.»

Il n’en fallait pas plus pour que GastroSuisse, l’organe faîtier de l’industrie hôtelière et gastronomique, puis, dans la foulée, toutes les faîtières des branches concernées fassent passer le message à leurs centaines de milliers d’adhérents. Le problème, c’est qu’une majorité de ces associations, tiraillées par le doute, ont interprété la consigne comme une interdiction et non comme une recommandation. A l’exemple de la Société suisse des médecins-dentistes qui écrit dans ses directives envoyées le 17 avril à ses affiliés: «Retirer tous les journaux et revues ainsi que les jouets de la salle d’attente.»

Depuis que Patrick Vallélian, le directeur de Sept.ch, la société fribourgeoise éditrice du site Sept.info et du magazine-livre Sept Mook, a soulevé le lièvre, comme on dit, dans un communiqué où il qualifie cette mesure (sic) de «coup de grâce à un secteur déjà en péril», l’OFSP a précisé les choses tout en continuant à recommander le principe de précaution.

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Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de la Faculté de médecine de l’Université de Genève.

Après un petit tour des bistrots et autres lieux concernés à travers la Suisse romande, il est évident que son message a porté et que le mal est fait. Le coup est d’autant plus douloureux et difficile à accepter pour les publications qu’il ne repose sur aucune preuve ou justification scientifique. Au contraire. «En théorie, un journal peut contenir une charge virale. On pourrait donc comprendre l’utilité de cette mesure pendant la période où le virus circule fortement à travers le pays (à ce moment-là, les établissements étaient fermés, ndlr). Mais aujourd’hui qu’on recense une trentaine de cas de contamination par jour pour l’ensemble du pays, elle m’apparaît totalement exagérée, voire obsessionnelle, la probabilité d’être infecté par ce canal étant quasiment nulle», nous éclaire le professeur Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de la Faculté de médecine de l’Université de Genève, avant de poursuivre: «Non seulement il faudrait que la charge virale déposée sur les pages soit importante, mais encore que les conditions de température et d’humidité soient propices à sa survie. Or l’enveloppe du Covid-19 est si fragile que la lumière du jour ou artificielle suffit à la détruire.»

Une conclusion qui rejoint celle de plusieurs études réalisées sur le sujet à travers le monde depuis le début de la pandémie. Ainsi, dans la revue médicale anglaise Journal of Hospital Infection, on lit ceci: «En dessous de 10 000 particules, ce qui constitue une charge virale très importante utilisée en laboratoire, le virus résiste moins de cinq minutes, quelle que soit la surface. D’autre part, la survie de ce dernier ne provoque pas nécessairement une contagion. La charge virale se réduit très rapidement jusqu’à 1000 fois», explique Angela Rasmussen, doctoresse en virologie à l’Université Columbia, à New York.

Le 5 mai dernier, un de ses confrères virologues, George Lomonossoff, énonçait au micro de la BBC que «les journaux ne sont pas des émetteurs de Covid-19 en raison de l’encre, de la porosité du papier utilisé et du processus d’impression qu’ils traversent». En outre, le 6 avril, c’est l’Institut allemand pour l’évaluation des risques, le BfR, qui apportait une ixième confirmation de la non-dangerosité des journaux. «C’est sur le papier imprimé et le papier de soie que le Covid-19 se révèle le moins résistant.» Enfin, plus près de nous, le directeur de l’hôpital du Valais soulignait récemment dans une interview accordée au Nouvelliste que «la Suisse estime marginal le risque d’infection par les objets. Selon une grande majorité d’experts, la transmission par ce biais est de 0,6%», précisait le médecin valaisan.



«Si des personnes sont encore anxieuses, dites-leur de se laver les mains au savon ou de les désinfecter avant de prendre le journal et de répéter l’opération après lecture. Cela réduira à zéro le risque d’infection», estime Antoine Flahault, pour qui les arguments avancés par l’OFSP – journaux passant de main en main, contenant peut-être des postillons chargés de virus ou de la salive émanant des doigts des lecteurs les humidifiant pour tourner les pages – ne tiennent pas à ce stade de l’épidémie.

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Daniel Hammer, secrétaire général de Médias suisses

Face à une directive disproportionnée, l’inquiétude pour la pérennité de la branche est désormais mêlée d’une certaine colère. «D’un côté, la Confédération octroie un soutien aux médias et, de l’autre, elle leur coupe une partie de leur accès au public. Ce n’est pas cohérent. Si cette mesure appliquée de bonne foi par les personnes qui y sont soumises devait se prolonger, elle s’avérerait très dommageable pour les titres», craint Daniel Hammer, le secrétaire général de Médias suisses, qui défend les intérêts des éditeurs de presse écrite.

Touchée en plein cœur, l’association agit en coulisses auprès de l’OFSP pour obtenir la reconsidération de son plan de protection. «En collaboration avec GastroSuisse, dont les membres sont également impactés de façon importante», souligne le Vaudois, en s’étonnant que ledit plan, comme d’ailleurs tous ceux qui réglementent l’organisation des autres activités, ait été établi et imposé sans la moindre consultation. «Il est urgent qu’un vrai dialogue s’instaure entre l’OFSP et les branches. Etre mis devant le fait accompli n’est satisfaisant pour personne.»

Présent lors des discussions sur le soutien aux médias menées lors de la session décentralisée du parlement il y a dix jours, le conseiller national Pierre-Yves Maillard signale que le Conseil fédéral n'a rien prévu au sujet de la validation des plans de protection par une autorité, ce qui a pour conséquence qu’on ne sait pas où s’adresser si on estime que le concept est exagéré ou au contraire insuffisant, déplore le président de l’Union syndicale suisse. Sur le terrain, les sections cantonales de GastroSuisse n’ont pas attendu les négociations de leur faîtière pour essayer de corriger le tir. «Nous agissons auprès de nos 1600 membres afin de les rassurer et de les inciter à mettre de nouveau les journaux à disposition des clients. Mais si les journaux eux-mêmes ne nous soutiennent pas dans cette mission d’information, nous aurons de la peine à renverser la vapeur», s’agace Gilles Meystre, le président de GastroVaud.

>> Lirel'interview de Pierre-Yves Maillard, leader de l'Union syndicale suisse

Si les feuilles officielles auxquelles les établissements publics sont tenus d’être abonnés pour les mettre à disposition de la clientèle ont trouvé la parade en se rabattant dans l’urgence sur une version numérique, les journaux cherchent des solutions complémentaires à la lecture en ligne pour tenter d’amortir le choc. «Nous proposons un abonnement au mois par exemple. Et en parallèle, nous étudions la possibilité d’offrir aux établissements un code QR donnant accès au journal», explique Vincent Fragnière, le rédacteur en chef du Nouvelliste, pour qui ce nouvel obstacle ajoute encore à l’inquiétude ambiante.

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Claude Ansermoz, rédacteur en chef de 24 heures.

Amertume aussi du côté de 24 heures, où Claude Ansermoz, son homologue, parle d’un traitement à géométrie variable. «De la bibliothèque cantonale, qui a des allures de camp retranché, aux rayons des librairies, où les livres passent de main en main, la manipulation du papier varie énormément. De plus, je ne pense pas que cette mesure va empêcher la contamination. Sans parler de la suppression de la convivialité que l’absence de journaux induit dans les bistrots», se désole le journaliste. «Espérons que le remède ne sera pas pire que le mal», écrivions-nous en mars dernier dans ces colonnes. Prémonition?


L'éditorial: Ne pas nous infantiliser, SVP!

Par Michel Jeanneret

Protéger la population sur le plan sanitaire en s’appuyant sur des citoyens responsables. C’est ce principe très simple, très clair, fruit du génial consensus helvétique, qui a guidé nos autorités depuis que le coronavirus s’est invité dans nos vies. La réponse à cette intrusion fut une stratégie mesurée, nuancée, à l’image de notre pays.

On a donc prononcé un confinement assez souple pour nous protéger, tout en nous enseignant les gestes barrières, afin de faire de nous de véritables acteurs de la lutte contre ce maudit SARS-CoV-2. La stratégie s’est avérée payante. La courbe des infections s’est aplatie. Comme cela avait été prévu, les effets secondaires du remède se sont toutefois avérés délétères pour notre économie et il a été décidé avec justesse, après mûre réflexion, d’entamer un déconfinement progressif afin de préserver un maximum d’intérêts parfois antagonistes.

Depuis lors, des certitudes vacillent. Le caractère progres- sif de notre retour à la vie normale est évidemment un enfer de détails. Et le diable s’y cache, comme à l’accoutumée. Là où le démon se réveille, c’est lorsqu’on sacrifie le principe de responsabilité individuelle qui a prévalu jusqu’ici.
Les restaurants sont de nouveau ouverts, mais on a interdit les machines de jeu de la Loterie Romande au principe qu’elles seraient un vecteur de transmission du virus. Conséquence: des pertes de revenus massives pour l’institution, ayant des répercussions en cascade. Moins d’argent à redistribuer aux acteurs culturels qui vivent actuellement une catastrophe, des bistrots qui peinent à attirer leurs clients.

Il en va de même pour vos journaux, bannis de tous les lieux publics, alors qu’ils sont en proie à des difficultés financières qui menacent leur existence. Les citoyens responsables que nous sommes n’ont-ils pourtant pas appris à se désinfecter les mains après avoir été en contact avec des objets potentiellement infectés? Pourquoi, dès lors, aller si loin, au risque de nous infantiliser? Pour être cohérents, il aurait fallu interdire les poignées de porte... et les chaises des restaurants.


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