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Reportage

Profession: dentiste mobile

Dans le canton d’Uri, le docteur Michael Keller sillonne les routes de montagne avec son véhicule blanc, aménagé en cabinet. Il soigne les gens dans leur cuisine ou directement dans son fourgon. Virée ordinaire avec un dentiste extraordinaire, qui a choisi d’être au plus près de ses patients. Ce travail photographique, réalisé par Remo Nägeli, a reçu le 2e prix du Swiss Press Photo 18, catégorie Reportages suisses. Texte: Marcel Huwyler / S. I.

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Devant la cure de Hospental (UR): le Dr Michael Keller soigne une patiente dans la "dentomobile". Remo Naegeli

Quand Michael Keller était enfant, sa mâchoire était trop étroite pour accueillir toutes ses dents normalement. On lui en a arraché quatre, ce qui le traumatisa profondément.

Aujourd’hui encore, il a peur du dentiste: «C’est sans doute pour ça que j’en suis devenu un moi-même.» Le Dr méd. dent. Michael J. Keller entend mieux s’y prendre avec ses patients.

Plein de gens croient à une blague. «C’est déjà carnaval?» lui demande-t-on quand il déboule au volant de son fourgon, un bus VW d’occasion, modèle T5, 210 000 km au compteur, avec l’inscription «Votre dentiste en mouvement» écrite dessus. 
«Hélas sans gyrophare bleu», déplore-t-il en rigolant. Mais avec propulsion 4 x 4 et assistance au démarrage. «C’est très utile dans le canton d’Uri.»

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  Remo Naegeli

La première patiente, ce jour-là, attend au fin fond du val Maderan. Le bus VW grimpe bravement les lacets de l’étroite route cahoteuse qui vient d’être rouverte au trafic après un glissement de terrain. Les croisements s’effectuent au millimètre, tandis que Michael Keller détaille son modèle d’affaires: il accueille volontiers ses patients dans l’espace de chargement de son bus, mais la plupart sont traités chez eux, à la cuisine ou dans le fauteuil face à la télé.

Elisabeth Tresch, 71 ans, de Bristen, a le rire contagieux mais une «mauvaise jambe» depuis une chute. Elle surnomme le dentiste «mon 6 au loto». Elle s’assied à la table de la cuisine et ouvre grand la bouche. Michael Keller a échangé sa veste de berger contre une blouse d’un blanc étincelant. Son matériel tient dans une mallette de cuir noir (c’est l’équipement standard des dentistes de l’armée) et dans une unité de soins dentaires pliable et montée sur roulettes. Il enfile sur son front un serre-tête en tissu éponge et y fixe une lampe frontale de spéléologue en guise de scialytique de salle d’op. Le plus dur dans ce boulot, dit-il, est de sans cesse trouver des solutions improvisées. «Une gestion passionnante du poste de travail.» Le Dr Keller examine la mâchoire inférieure de Mme Tresch, puis la prothèse de la mâchoire supérieure, et se dit «très satisfait». La femme, d’origine argovienne, qui a grimpé jusqu’ici il y a quarante-cinq ans pour se marier, admet que depuis son accident elle clopine. Pour elle, descendre dans la vallée pour se faire soigner les dents serait beaucoup trop pénible. «Le travail du Dr Keller est pour moi une bénédiction.» Elle ne redoute pas le traitement, même si elle a allumé un cierge en forme d’ange sur la table de la cuisine. Par sécurité.

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  Remo Naegeli

Hygiéniste en renfort

Aujourd’hui, le Dr Keller est venu avec du renfort. Iris Ebener, 57 ans, est hygiéniste dentaire et spécialisée elle aussi dans les interventions mobiles. Son entreprise s’appelle Smilemobil. Elle branche son outillage sur la moquette au beau milieu de la pièce: aspirateur à salive, appareil à ultrasons, seringues à air et à eau. Elisabeth Tresch prend place dans un fauteuil dentaire. Depuis le corridor, Michael Keller observe la scène. Pour lui, l’avantage d’un cabinet mobile est qu’il évite le coûteux transport des patients âgés, nécessitant des soins ou simplement peu mobiles. «En plus, les gens se sentent plus à l’aise entre leurs quatre murs, ils ont moins peur.» 

Michael Keller a lancé son cabinet dentaire mobile en 2014. Après ses études et trois postes d’assistant, il a voulu ouvrir un cabinet à Andermatt. Puis il a réfléchi, songé au financement, au personnel à embaucher, à la pression du chiffre d’affaires à réaliser, aux quinze patients qu’il devrait traiter jour après jour. En même temps, il pensa à ce que l’évolution démographique signifiait pour la médecine dentaire: qu’il y aurait toujours plus de gens, chez eux ou dans des homes médicalisés, qui conservent leurs propres dents jusqu’à un âge avancé et qu’il faudrait soigner. C’est alors que mûrit son projet de devenir un dentiste atypique. Son cabinet dentaire mesure aujourd’hui 1077 kilomètres carrés, la superficie du canton d’Uri. Il a 200 patients mais, selon ses calculs, ils sont 1500 potentiels sur son terrain d’activité.

Prochaine visite: dans une maison d’Erstfeld. Après quatre AVC, Alois Bissig est en fauteuil roulant. Pour son épouse, «c’est un immense soulagement» qu’il puisse être traité à la maison. Aujourd’hui, le Dr Keller va adapter un implant à son patient. En guise de table de travail portable pour bricoler sur les dentures, il recourt à un plateau de marbre. A l’origine, c’était un plateau à fromage. Midi est déjà passé, mais deux patients attendent encore, il faut se hâter.

Hans Tresch, 96 ans, vit avec son épouse Marlis à l’EMS Rosenberg d’Altdorf. Très maigre, il se plaint de ne plus pouvoir mâcher et se contente de potages. Son ancienne prothèse lui fait mal. Ce qui ne l’empêche pas de rigoler tout le temps. «Tu sais, je suis un vrai de vrai», plaisante-t-il en mettant en garde le dentiste au cas où il ferait mal son travail: «Sinon ça va saigner.» Michael Keller adapte la nouvelle prothèse, Hans Tresch montre les dents, les examine dans un miroir, les montre à sa femme: «Marlis, maintenant je peux de nouveau t’embrasser convenablement!» L’épouse rosit, fait non de la tête et grommelle.

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  Remo Naegeli

Idéaliste et aventurier

Michael Keller consacre beaucoup de temps à ses patients, sans forcément tout traduire en points TarMed. Pour travailler ainsi, il faut être idéaliste mais aussi épris d’aventure. A sa ceinture est suspendue une pièce de 3 pesos cubains à l’effigie de Che Guevara et une figurine en argent du dieu de la médecine des Incas.

Puis Michael Keller rentre chez lui, longe le pont du Diable et les gorges des Schöllenen, jusqu’à Hospental, où il vit. Il est 18 h 30 lorsqu’il gare son minibus à côté de la chapelle. C’est un spécialiste en camping-cars qui a aménagé son fourgon, le divisant en quatre secteurs: cabine du conducteur, réserve de matériel, chambre de stérilisation, espace de traitement. Le dentiste soulève le hayon lorsque passent deux randonneurs. Ils s’immobilisent bouche bée, les yeux écarquillés. «C’est quand vous voulez, les interpelle-t-il. J’ai un peu de temps.» Les randonneurs s’en vont vite fait. Le Dr Keller traite quatre à cinq patients par jour, il ne pourrait en faire plus. Comme dentiste classique pourvu d’un cabinet classique, il gagnerait considérablement plus. «Je suis sans doute le dentiste le plus désargenté de Suisse», dit-il non sans une pointe de satisfaction. Sûrement le plus désargenté, mais aussi le plus libre.

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  Remo Naegeli
Par L'illustré publié le 10 avril 2018 - 00:00, modifié 18 mai 2018 - 11:07