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GESTION DE LA PANDÉMIE

Qui veut la peau du soldat Berset?

Face à l’inexorable ascension des Verts et surtout des vert’libéraux, qui lorgnent un siège au Conseil fédéral, les grands partis réagissent en mode agression. Après les attaques de la gauche contre Ignazio Cassis, la droite met Alain Berset dans son viseur. Même Pascal Couchepin s’en mêle. Bonjour les amabilités.

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Un participant au carnaval annulé de Lucerne, qui a bravé l’interdiction, déguisé en Alain Berset, pose près d'un cercueil sur la Kapellplatz, le 11 février dernier. Sur le panneau, en allemand, on peut lire: «Je vous ai esclavagés, je vous ai pris votre liberté et votre indépendance de pensée et maintenant je vous ruine en plus.»

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C’est un grand classique. Quand un journaliste pose la question qui gêne à une personnalité politique en se référant à un sondage, l’interviewé(e) botte le plus souvent en touche avec cette réponse «ironico-alambiquée»: «Vous savez comme moi ce que valent les sondages, de nos jours.» Facile. Mais, curieusement, ce qui sert de faux-fuyant à un élu dans l’embarras semble, à l’inverse, interprété à la virgule près par son état-major. Car il n’est pas stupide de penser que ce sont les conclusions d’un sondage qui ont déclenché le jeu de massacre auquel se livrent les partis gouvernementaux depuis quelques semaines. Précisément, une large consultation réalisée par l’institut de recherche zurichois Sotomo sur mandat de la SSR, auprès de 19 620 électeurs et électrices du pays, dont les résultats, noyés dans les annonces de reconfinement et d’arrivée de vaccins, sont quelque peu passés inaperçus cet automne. Mais pas chez les stratèges des formations politiques. Et pour cause, l’enquête a débouché sur un renversement total des priorités de la population. Alors qu’il y a encore un an les Suissesses et les Suisses s’inquiétaient de l’avenir du climat, c’est désormais la gestion de la pandémie et ses conséquences économiques qui sont perçues par une écrasante majorité (64%) comme le défi numéro un à relever pour le pays. Un changement de paradigme profond, qui pourrait bien redistribuer les cartes en 2023, échéance moins lointaine qu’il n’y paraît des prochaines élections fédérales. Ce n’est pas tout. L’enquête nous apprend aussi que, avec un gain de 2% dans les intentions de vote, les vert’libéraux montent en puissance et séduisent un électorat toujours plus large. Dopé par l’élection de sa candidate au Conseil d’Etat de Bâle-Ville, le groupe, qui pointe maintenant au sixième rang des forces politiques nationales, n’a pas tardé à évoquer son intention de revendiquer bientôt un fauteuil au Conseil fédéral.

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Un appétit qui accroît la nervosité ambiante et contribue à durcir les fronts. Lancées par les socialistes bien avant l’apparition du covid, les critiques à l’encontre d’Ignazio Cassis, le ministre PLR des Affaires étrangères (DFAE), ont ainsi repris de plus belle. De l’affaire Mirko Manzoni – du nom de l’ancien ambassadeur suisse au Mozambique, que le Tessinois aurait snobé avant de s’approprier sa nomination d’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU – au cas Pierre Krähenbühl, le commissaire général démissionnaire de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA), que le ministre aurait sacrifié, en passant par la fronde au sein de son département ou encore de son silence assourdissant à propos de l’accord-cadre avec Bruxelles, rien ne lui est épargné. Sans oublier le reproche récurrent de ne pas suffisamment s’impliquer dans la gestion de l’épidémie, lui, l’ancien médecin cantonal. «On m’a beaucoup reproché de le critiquer à l’époque. Aujourd’hui, tout le monde se rend bien compte que mes griefs reposaient sur des faits objectifs», se délecte Christian Levrat, ex-président du PS. Résultat, jamais Ignazio Cassis, raillé, discrédité, n’a paru aussi fragilisé et isolé, mettant ainsi en danger le deuxième siège PLR au Conseil fédéral.

Mais la riposte ne s’est pas fait attendre. C’est l’UDC, tout heureuse de voir un patron du DFAE traîner les pieds dans le dossier européen, qui a sonné la charge. En sommant carrément le Conseil fédéral de retirer la gestion sanitaire de la pandémie à Alain Berset. Au motif que le chef du Département de l’intérieur «détruit des branches entières et pousse à la ruine des dizaines de milliers de personnes», estime le parti agrarien. «La gauche exige des mesures extrêmes et des aides financières monstrueuses. Jusqu’où sommes-nous prêts à laisser détruire ce pays, à plonger les gens dans la dépression et à faire planer un risque évident de révolte?» surenchérit le conseiller national valaisan Jean-Luc Addor, le ton accusateur. Une attaque au lance-flamme qui ne surprend pas Christian Levrat. «L’UDC tire sur le Conseil fédéral depuis le mois d’avril. Sa stratégie est connue, pour ne pas dire usée. Démolir et capitaliser sur le mécontentement populaire.»

Histoire de faire monter l’ambiance, voilà que le PLR y va également de son couplet. Sur le plateau du 19h30, le conseiller national Olivier Feller, pourtant connu pour sa retenue et sa placidité, s’en est pris frontalement au ministre socialiste. «Il y a un problème de conduite au sein du Département de l’intérieur. Je crois que nous ne sommes plus dans la gestion de la crise, mais dans une crise de la gestion», a lancé l’élu vaudois. Un assaut commandité par la centrale du PLR, estime Christian Levrat. «Je connais bien Olivier Feller. Il est trop gentil pour être aussi féroce de sa propre initiative.» Un Olivier Feller qui n’a d’ailleurs pas répondu à nos nombreuses sollicitations.

Contrairement à Pascal Couchepin qui, lui, n’hésite pas à en remettre une (grosse) couche en ratissant plus large encore. «Les attaques de la gauche contre Ignazio Cassis ne poursuivent qu’un but: détourner l’attention de l’opinion publique sur les faiblesses d’Alain Berset.» Et pan! En politique, on appelle ça la réponse du berger à la bergère. «Cela se comprend», poursuit l’ancien conseiller fédéral, avant de questionner: «Après dix ans passés aux commandes de son département, M. Berset est bien emprunté pour présenter un bilan. Que s’est-il passé dans le dossier des retraites, de l’assurance maladie, de l’AVS, des prestations complémentaires, au cours de sa décennie? Rien!» tranche-t-il. «De plus, si l’on excepte la première vague, sa gestion de la crise sanitaire est calamiteuse. A commencer par son impréparation à la campagne de vaccination, qui a fait perdre beaucoup de temps», évalue le Valaisan, avant d’envoyer une dernière flèche, avec la condescendance qui le caractérise: «Aujourd’hui, Alain Berset s’épanche certes de manière brillante dans les médias, mais son discours mille fois ressassé n’intéresse plus personne, malheureusement.»

Une violente charge que Christian Levrat balaie d’un revers de main. «Heureusement, les gens ne sont pas dupes. Ils savent bien que ces reproches sont factuellement faux. Qu’à poste égal, le bilan d’Alain Berset est à des multiples de celui de Pascal Couchepin», avance le conseiller aux Etats fribourgeois, avant de dégainer à son tour. «Je comprends la nervosité du PLR, dont le deuxième siège au Conseil fédéral est sérieusement menacé. Ce que je comprends moins, ce sont ses prises de position populistes, qui ne correspondent pas du tout à son électorat.» «Rien à voir», assure l’ancien président de la Confédération de Martigny, qui a une tout autre lecture de l’échiquier. «Les socialistes perdent du terrain depuis quelques années (16,8% d’intentions de vote contre 15,1% au PLR selon une enquête publiée en novembre, ndlr). Ils ne sont pas à l’abri d’une désillusion. Des élections fédérales se jouent neuf mois avant leur dénouement, autour des grands thèmes qui mobilisent la population à ce moment précis. Qui sait si les Verts ne leur prendront pas un siège?»

«Ces passes d’armes sont plutôt cocasses», commente un ancien acteur en vue de la politique helvétique, qui ne désire plus débattre publiquement. «Alors que la droite est majoritaire au Conseil fédéral, où les décisions se prennent de manière collégiale à la majorité, l’UDC et le PLR (quatre élus sur sept, ndlr) tombent à bras raccourcis sur Berset avec la volonté de le pousser de l’Intérieur vers l’extérieur. C’est marrant, non?» rigole notre homme, assez fier de son jeu de mots. Selon lui, ces batteries de «scuds» ne seraient que politicaillerie et intimidation entre partis préférant montrer leurs muscles plutôt que leur fébrilité. Circulez, il n’y a rien à voir, en somme.

Du côté d’Alain Berset et de sa garde rapprochée, c’est «no comment», bien sûr. Ou presque. «Après l’avoir comparé au général Guisan, voilà que tout à coup, il serait nul. Ce petit jeu mesquin n’est pas sérieux», confie un proche du Fribourgeois, à qui on fait remarquer qu’en 2023, son patron sera au pouvoir depuis déjà douze ans. A seulement 51 ans, dira-t-il «encore» ou «assez»?

Par Christian Rappaz publié le 17.02.2021
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