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Société

Radioscopie d’un siècle

Guerres mondiales, crises économiques, montée en puissance d’une culture de masse... le XXe siècle a été celui de profonds bouleversements. Quels sont les impacts de la marche de l’histoire sur les modes de vie du pays? Plongée au cœur des statistiques afin de proposer un regard croisé sur la Suisse de 1921 et celle de 2021.

L'évolution de la société suisse entre 1921 et 2021

L'évolution de la société suisse entre 1921 et 2021 en quelques chiffres.

Ricardo Moreira

Cet article contient très exactement 6513 signes et 11 mentions du terme «statistique(s)». Les chiffres peuvent faire peur. Ou réjouir. Les statistiques sont en tout cas un outil essentiel permettant d’éclairer les mutations profondes d’une collectivité. En Suisse, le premier recensement fédéral se tient au printemps 1850 grâce à l’impulsion du Tessinois Stefano Franscini, l’un des membres du premier Conseil fédéral du tout jeune Etat moderne de 1848. Dix ans plus tard, le pays se dote d’un Bureau fédéral de statistique, qui deviendra par la suite l’Office fédéral de la statistique (OFS).

Pour les Etats en devenir, l’information statistique va contribuer à dresser un portrait de la nation et à en former l’identité. «Très tôt, la statistique a été perçue comme une tâche publique dans le processus de modernisation de la société. Pour les autorités, les informations statistiques sont un outil essentiel pour prendre des décisions basées sur des faits», détaille Xavier Studer, responsable médias à l’OFS. Dès la fin du XIXe siècle, la machine des chiffres est donc en marche et, avec elle, la possibilité de comparer les époques, sur la base de données solides et détaillées.

Portrait d’un instant T

Ainsi, l’Annuaire statistique de la Suisse de 1921 ne se contente pas de chiffrer le nombre de divorces enregistrés durant l’année civile, il les répartit également selon leurs causes: adultère, attentat à la vie, sévices et injures graves, délit et atteinte à l’honneur, abandon, maladie mentale, grand relâchement du lien conjugal, indéterminé.

De même, l’annuaire ne recense pas uniquement le nombre de naissances, il se charge aussi de les classer selon leur caractère légitime ou illégitime. A travers ces éléments qui pourraient relever de l’anecdote se trame en filigrane le reflet d’une époque, d’une façon de penser, d’une vision du monde. En se plongeant dans cent ans de statistiques, l’idée est donc de brosser un portrait de la collectivité, forme d’instantané photographique d’une société à un moment donné. Celle d’il y a cent ans. Celle d’aujourd’hui.

Du siècle industriel…

En 1921, le pays traverse des turbulences. En raison de la première des deux crises économiques qui frapperont le pays durant l’entredeux- guerres, 130 000 personnes perdent leur emploi. Pour contrer cette récession, le président de l’époque, Edmund Schulthess, propose de réinstaurer une durée de travail hebdomadaire de 54 heures. Or, pour la population, ilest hors de question de toucher aux 48 heures, réduction des horaires arrachée de haute lutte grâce à la grève générale de 1918. Sa loi sera nettement rejetée mais conduira à jeter les prémices de ce qui deviendra, plus de deux décennies plus tard, l’assurance vieillesse et survivants.

A cette précarité et ce climat d’incertitude s’ajoutent les profondes mutations qui ébranlent l’ancienne civilisation rurale. Le passage à une ère industrielle amorcé dès la fin des années 1800 poursuit sa marche, l’histoire s’accélère, le pays se modernise et développe de façon considérable ses moyens de transport. En 1921, le pays compte un réseau ferroviaire de 5347 kilomètres, soit quelque 150 kilomètres de plus qu’un siècle plus tard. Quelques décennies après, l’avènement des énergies électriques et pétrolières marque un nouveau jalon pour le développement des transports. En effet, alors que la voiture reste une exception en 1921 puisque seules 15 000 automobiles (et 8200 motocyclettes) sont recensées, cent ans plus tard, le parc de véhicules à moteur helvétique compte 5,5 millions de voitures (y compris les véhicules utilitaires et agricoles) et près de 770 000 motos, soit plus d’un véhicule pour deux habitants.

Cet essor des moyens de transport conduit progressivement à une augmentation significative du trafic pendulaire. Au début du siècle, à peine 10% des personnes actives occupées travaillent hors de leur commune de domicile. Un siècle plus tard, huit personnes actives sur dix pendulent pour se rendre au travail. Une transhumance quotidienne effectuée pour une moitié en voiture, un tiers en transports publics et pour les autres à pied ou à vélo.

… au siècle individuel

Conséquence de ces progrès scientifiques et techniques, les milieux urbains deviennent toujours plus attractifs. Alors qu’en 1921 moins du tiers de la population vit en zone urbaine, désormais trois personnes sur quatre habitent dans un environnement citadin. Au-delà de l’habitat, ces améliorations vont entraîner un changement des modes de vie, de l’habillement, de l’hygiène, de la consommation.

Ainsi, au début du XXe siècle, le concept de libre-service en magasin n’existe pas encore. Au comptoir, on choisit, on paie et, ensuite seulement, on reçoit la marchandise. «Ce système contribue à une forme de contrôle social au niveau de la consommation. La vendeuse, le vendeur, la voisine ou le voisin, chacune et chacun peut être un témoin de la marchandise achetée», précise Irène Herrmann, professeure d’histoire suisse à l’Université de Genève. Le libre-service n’apparaîtra qu’au terme de la Seconde Guerre mondiale, alors que la diversité des produits s’accélère et que le pays assiste à un boom de la société de consommation.

Cette aspiration au progrès et à la modernité concourra non seulement à une sécularisation de la société et à la disparition progressive des familles nombreuses, mais aussi à une érosion des valeurs communautaires et des traditions. La démocratisation des moyens de communication et, plus récemment, du culte de l’image viendra doper cette montée en puissance d’une culture fondée sur l’individualisme. Selon une étude menée par Swisscom et la Haute Ecole zurichoise en sciences appliquées, 98% des jeunes entre 12 et 19 ans possèdent un téléphone portable, tandis que 99% des foyers disposent d’un ordinateur au moins et d’une connexion internet. Elle semble bien loin, l’époque où l’on se rendait au café pour lire le journal. N’oubliez pas en terminant la lecture de ce numéro – que ce soit en ligne ou «à l’ancienne», sur papier – de poster ces articles sur vos réseaux sociaux, c’est bon pour les statistiques! 

Par Noémie Guignard publié le 10.09.2021