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Rencontre

Rébecca Balestra: «Mon moteur, c’est l’angoisse!»

L’auteure et comédienne genevoise Rébecca Balestra, 34 ans, se lance dans le stand-up. Rencontre à quinze jours de la première avec une anxieuse qui n’a peur de rien et surtout pas de dévoiler ses tourments et ses secrets.

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Rebecca Balestra

Bien décidée à casser les codes du stand-up, l’artiste genevoise qui monte n’a jamais peur de choquer. Sa gouaille à la Arletty contraste avec la finesse de son physique. Le mélange des deux, loué par la critique, fait merveille.

Julie de Tribolet

La comédienne genevoise Rébecca Balestra est une terre de contraste. Un agrégat de Laetitia Casta, Coluche et Arletty. Sur scène, elle décape, charme, choque, ensorcelle. Depuis 2013 et l’obtention d’un bachelor en théâtre, elle conçoit, écrit et joue. On l’a vue dans «Olympia» (La Bâtie, 2021), 11 poèmes doux-amers, fruits de son écriture baignée de rire et de désespoir; parfois, on l’entend dans «Les beaux parleurs» sur la RTS. La presse quotidienne lui tresse régulièrement des louanges: «Elle magnétise le public», «Elle est somptueuse et surdouée». En partant à sa rencontre, on s’attend à retrouver une artiste sûre d’elle, installée. Au Théâtre Saint-Gervais où elle répète avant de se produire à Boulimie, on la découvre, yeux vert clair en amande, silhouette elfique, gouaille en stand-by, pétrie de doutes et d’appréhensions. Ce jour-là, sans fausse pudeur, elle nous dévoile ses failles, nous ouvre ses boîtes à secrets. «Je suis d’une nature très angoissée, c’est très dur. Une vraie «drama queen», capable de chialer le matin en lisant du Ramuz comme d’exploser de rire, le soir, devant un sketch de Ricky Gervais sur Netflix.»

Jusqu’à présent, elle évacuait son spleen sur scène. Désormais, lancée dans sa première expérience en mode stand-up, comique en bandoulière, elle ne sait plus quoi faire de la bile qu’elle accumule. Impossible, cette fois, de la dissoudre dans «Phèdre» ou «Derborence». «Ça me permettait de purger mes angoisses. C’était cathartique. C’est pour ça que les comiques sont dépressifs. Ils ne savent pas quoi faire de leur tristesse.» Rébecca B. a tout d’une mélan-comique, à l’instar de Guy Bedos, inventeur de la formule. «C’est tout à fait moi», acquiesce-t-elle. Pour en comprendre les ressorts, on remonte avec elle le fil du temps.

«Mes parents sont des gens drôles. Quand j’étais petite, ils me mettaient en avant, me déguisaient, me faisaient jouer des sketchs. J’ai grandi là-dedans. Je me suis retrouvée sur scène à 7 ans.» Daniel, le papa, ancien banquier parti refaire sa vie dans l’hôtellerie à Saint-Domingue, est fils de costumiers. Avenue du Mail à Plainpalais, dans l’appartement familial à l’étage, chez Balestra Costumes, c’était la caverne d’Ali Baba du déguisement. «Ma grand-mère s’en occupait. Mon grand-père paternel, postier de métier, écrivait des revues», commente la jeune femme de 34 ans.

Rebecca Balestra

«Je suis obsédée par mon travail. Je donne beaucoup d’amour à ma fille, née cette année, et sans doute beaucoup d’angoisse aussi. Mon mari, lui, a sur moi un regard clairvoyant et bienveillant…»

Julie de Tribolet

Le grand-père maternel, c’est encore autre chose. «Il était boute-en-train et filou. Versé dans le showbiz, il a fondé le fameux Club 58 à Genève, il a également fait de la prison pour trafic d’héroïne. Il faisait partie de la French Connection. Un jour, il s’est fait pincer avec 100 kilos de drogue emballée dans des boîtes de paella. On dirait Tintin et «Le crabe aux pinces d’or».» La maman de Rébecca, Pascale, responsable des RH dans une boîte informatique, n’est pas la dernière pour rigoler. «Elle n’a pas eu une enfance facile. Son rire l’a aidée à masquer ses blessures. L’humour était son échappatoire.» Voilà pour l’héritage émotionnel.

L’anxiété de Rébecca trouve sa source dans la petite enfance. «J’étais fragile, très asthmatique, souvent à l’hôpital entre 2 et 4 ans. Mes parents étaient continuellement inquiets. Ils avaient peur de tout, notamment que je fasse du sport. En plus, j’étais très gauche et j’en ai fait ma force. Ma gestuelle maladroite a un côté hilarant. Ça a créé une fragilité comique.»

Rébecca est aussi dyslexique, lente à apprendre par cœur et inapte, dit-elle, à parler sans avoir écrit les choses au préalable. Jean Cocteau dirait: «Ce que les autres te reprochent, cultive-le. C’est toi.» Si elle se déprécie, l’artiste avance sans se fixer de limites. L’étymologie de son prénom signifie «rassasiée», or elle ne l’est jamais. «J’écris comme je suis. Je joue comme je suis.» La première fois, ça surprend. Comment une demoiselle aussi exquise, fine flûte de cristal, peut-elle balancer des «vos gueules» de virago? Sur YouTube, un internaute s’en est ému. «Dommage pour une si jolie fille, elle est trop vulgaire.» Tu parles, Charles. Chez elle, tout est calculé. Dans son spectacle à venir, elle ne s’en prive pas. «Je dis posséder une prostate et qu’elle me fait mal au c.., que c’est pour ça que je joue debout. Je parle d’urophilie, j’explique qu’il y a des photos de moi sur scène sur un site porno. Bref, je jette toute ma m… dans l’écriture.» Le paradoxe, c’est que lorsqu’elle en parle, ce n’est ni vil ni grossier. Il y a chez elle l’élégance d’une aristocrate confortablement assise dans un carrosse et la rudesse du cocher. On touche là au mystère de la mécanique du rire et des êtres.

Rebecca Balestra

Avec Pascale, sa maman, responsable RH dans une boîte informatique genevoise.

DR

La Balestra flirte en permanence avec les limites. «J’ai voulu déconstruire le stand-up.» Dès l’affiche, une de ses trouvailles, elle propose un mur de briques dont elle surgit dans un costume de la même couleur, ton sur ton, tel un caméléon. «Dans tous les «comedy clubs» du monde, notamment le Comedy Cellar à New York, il y a un fond de briques sur scène. Or, dans les salles romandes, il n’en existe aucun. Du coup, je suis habillée en mur.» Pour le titre, elle est allée à l’essentiel. «J’ai donné mon prénom et mon nom à mon œuvre comme Yves Saint Laurent et Bernard Nicod», ironise-t-elle. Sa bonne fée s’appelle Marina Rollman. «Elle est, avec Agathe Hazard Raboud, mon regard extérieur. Elles me font travailler mes chutes afin d’obtenir les meilleurs effets et apogées possibles. Le show dure une heure, c’est carré, cadré. J’ai besoin de ça.» Y aurait-il un humour romand au féminin dont elle serait l’un des fers de lance? «On a eu souvent l’impression qu’une femme était drôle par défaut. Moi, j’ai envie d’en prendre le contrepied. Mes maîtresses sont Marina Rollman, Blanche Gardin, Valérie Lemercier, Cher ou Jacqueline Maillan. C’est les patronnes.»

En revanche, elle ne revendique rien, n’aborde pas le mouvement «#MeToo» ou des thèmes dans l’air du temps. «Je me sens complètement androgyne sur les planches. Avec mes poèmes (tirés de son recueil Minuit Soleil, ndlr), je pouvais indistinctement passer du féminin au masculin dans un même texte. Pour moi, le genre n’a pas d’importance. On est ce qu’on est quand on veut.» En vacances cet été, Rébecca, biberonnée à la variété et aux VHS des années 1980, a croisé l’actrice américaine oscarisée Goldie Hawn et son mari, Kurt Russell. «J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée lui dire combien elle m’inspirait. Elle est drôle et intelligente. Tous les deux forment l’un des plus vieux couples de Hollywood.»

Rebecca Balestra

«Mes parents sont des gens très drôles. Quand j’étais petite, ils me mettaient en avant et me déguisaient.» Ci-contre, Rébecca, enfant, en vacances au Maroc, avec Daniel, son papa, ex-banquier, parti refaire sa vie dans l’hôtellerie à Saint-Domingue.

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Devenue maman il y a peu, comment se déroule sa vie côté cœur? Bientôt prête à investir une maison en rénovation à Versoix, commune fondatrice, précise-t-elle – «parce que c’est là où j’ai été conçue et que c’est là aussi que mes parents se sont séparés lorsque j’avais 13 ans» –, elle répond sans détour: «Je me tue à être Rébecca Balestra, partout et tout le temps. Je suis obsédée par mon travail. Et comme, cette année, j’ai «créé» une petite fille, c’est pareil. Je lui donne beaucoup d’amour et sans doute beaucoup d’angoisse aussi. Mon mari, lui, a sur moi un regard à la fois clairvoyant et bienveillant. Après philo à Paris et théâtre, il est devenu entrepreneur. C’est un visionnaire.» Marc Gouzer, à l’origine de la Hamburger Foundation revendue à m3 Groupe, s’est reconverti dans le métavers et les NFT.

Pour mieux connaître cette vive écorchée, on peut musarder sur son Instagram baptisé Rita Courage. «C’est ma postérité. L’autre jour, je n’arrivais plus à y accéder, j’ai eu peur d’avoir été hackée. C’est un mausolée. J’y suis rattachée de façon
émotionnelle.»

Alors que le 15 septembre approche, elle se prépare à essuyer les plâtres au Théâtre Boulimie à Lausanne. «Une première, c’est d’une violence infinie. J’ai le sentiment d’aller à l’échafaud. L’impression que je vais crever à chaque fois.» Sa particularité, c’est qu’elle n’a pas de premier public. «Je suis quelqu’un de très secret. Mon premier public, ce sera celui de la première. Point. Mon chef d’orchestre, c’est moi. Je ne sais même pas si c’est drôle! Je vais peut-être faire un bide. Il faut apprendre à tendre la main aux fantômes… De toute façon, rire sans arrêt pendant une heure, c’est écœurant.» Des larmes? Elle y songe. «C’est une façon de casser le rythme aux trois quarts du show. Je craque complètement, je pleure. On verra bien. On peut tout casser quand on veut. Le seul endroit où j’ai du courage, c’est la scène. Ce spectacle, c’est un hymne à la liberté, à la renaissance de soi.» Rébecca, c’est certain, va piler, concasser, pulvériser des briques. «Mon moteur, c’est l’angoisse» pourrait devenir son slogan. Tant mieux. Comme disait le philosophe Kierkegaard: «L’angoisse, c’est le vertige de la liberté.» 

* «Rébecca Balestra», stand-up, du jeudi 15 septembre au jeudi 6 octobre, Théâtre Boulimie, Lausanne, www.theatreboulimie.com.
Une coproduction Arsenic, Boulimie et Théâtre Saint-Gervais.

Par Didier Dana publié le 5 septembre 2022 - 08:17