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© Florence Zufferey

Rebecca Ruiz, la ministre cool

Publié jeudi 28 mars 2019 à 11:24
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Publié jeudi 28 mars 2019 à 11:24 
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Elue triomphalement au Conseil d’Etat vaudois, la jeune criminologue Rebecca Ruiz incarne une nouvelle génération de politiciens suisses. Une génération cool… jusqu’à un certain point. Une génération qui sait mieux que jamais maîtriser et soigner son image.
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Elle nous avait donné rendez-vous au Pointu, l’ancienne brasserie Le Lavaux reconvertie en bar à vin et à tartines (délicieuses), archétype de l’adresse pour bobos lausannois. Mais la machine à café en panne ce matin-là nous oblige à rebondir dans une boulangerie-tea room de la place de la Palud.

Elle est en pleine forme, Rebecca Ruiz. Souriante, enjouée, sympathique… Sans doute un reste de l’effet légitimement euphorisant d’une victoire électorale acquise bien plus facilement que prévu. Cela fait une semaine déjà que la socialiste de 37 ans peut se projeter dans ce rôle de conseillère d’Etat du canton de Vaud qu’elle assumera dès le mois de mai prochain, un poste de ministre décroché après un premier tour si dominateur que ses adversaires ont préféré déposer les armes plutôt que d’encaisser une seconde claque.

«Au Château»

Florence Zufferey
Rebecca Ruiz devant les affiches électorales d'une campagne qui s'est avérée bien plus difficile que l'élection elle-même.

Après cinq ans de Conseil national, voici donc la criminologue «au Château», comme on dit dans le canton de Vaud. Et la nature exposée du poste ne lui fait pas du tout peur. On la sent impatiente de retrouver ce gouvernement désormais composé de cinq femmes et de deux hommes, une véritable gynarchie sans précédent dans l’histoire suisse. Elle concède tout au plus que le rôle de ministre implique de renoncer à une partie de la liberté dont peut profiter une parlementaire de son genre, très active et plutôt indépendante d’esprit.

Qui aurait pourtant pensé que cette criminologue accéderait si vite, si facilement à l’exécutif cantonal, treize ans seulement après son entrée dans un Conseil communal de Lausanne que son parti domine outrageusement depuis des décennies, un parti où la concurrence interne est impitoyable? Elle-même, peut-être, s’offrait le droit de cette ambition. Car derrière ses magnifiques yeux verts, son sourire plein de dents blanches et une désarmante bonhomie se cache probablement un animal politique aux dents de sabre.

Comment se préparer?

Mais pas question de se présenter soi-même comme tel. Elle préfère parler d’un parcours politique fait d’empathie envers les moins bien lotis, entre ville et campagne, un parcours studieux et structuré: «Il n’y a pas de voie toute tracée pour accéder à un gouvernement cantonal. A gauche, on a des ancrages associatifs. Cela vous fait connaître dans le canton et je me suis occupée de dossiers qui intéressent beaucoup les gens, notamment la santé, l’augmentation des primes. Et j’ai beaucoup été sur le terrain, pas seulement dans ma petite ville de Lausanne, mais dans tout le canton.»

Florence Zufferey
Rebecca Ruiz, bien organisée et méticuleuse, maîtrise ses dossiers et sa communication.

Reste que son parcours professionnel exempt de fonctions dirigeantes a de quoi interpeller. Comment se prépare-t-elle à diriger un département et ses milliers de fonctionnaires, avec ses chefs de service parfois caractériels, alors qu’elle n’a guère évolué, hormis ses mandats politiques successifs, que dans l’associatif et assumé quelques mandats isolés? Ce changement radical de statut et de décor ne l’effraie de toute évidence pas le moins du monde et elle nous assure en souriant qu’elle découvrira et assumera ses nouvelles fonctions en douceur.

La maîtrise: une norme

En revanche, quand des journalistes tentent de chercher la petite bête sur elle ou sur son mari, Benoît Gaillard, qui lui avait succédé à la tête des socialistes lausannois, le couple dégaine les portables pour appeler le rédacteur en chef du journal en passe de publier un article dérangeant. C’est aussi ça, la génération des années 1980, une génération qui a vécu ses premières émotions politiques en osmose avec le début des réseaux sociaux. La maîtrise de leur propre communication est devenue la norme pour eux, tandis que la presse, ce quatrième pouvoir en crise, reste plus difficile à contrôler.

Florence Zufferey
Premier et... dernier tour. Avec 46,5% des voix, la Vaudoise a largement devancé l'UDC - soutenu par le PLR - Pascal Dessauges... qui renoncera, conduisant à l'élection tacite de Rebecca Ruiz.

A une ou deux reprises d’ailleurs durant notre rencontre, Rebecca Ruiz rappellera que ce sont bien plus les médias, et non la population, qui ont relayé les attaques de ces deux derniers mois contre elle et son mari.

Brillants pionniers

Mais la génération Ruiz, dans sa version socialiste lausannoise en tout cas, c’est aussi une génération de militants qui a bénéficié de la voie royale ouverte presque héroïquement par les caciques du parti comme Yvette Jaggi et Pierre-Yves Maillard, pour ne citer que les deux plus connus, et sans doute les plus brillants. Leurs successeurs leur doivent presque tout et ils feraient bien de s’en souvenir. Rebecca Ruiz n’a d’ailleurs aucune peine à quittancer cet héritage, même si cette reconnaissance n’est pas aussi spontanée qu’on pouvait l’imaginer…

D’après un de ses admirateurs, la criminologue, qui nous rappelle qu’elle «admire et respecte sans réserve le travail difficile de la police», pouvait viser assez logiquement la Sécurité. Rebecca Ruiz nous avouait d’ailleurs, la veille de la répartition des dicastères, être «assez à l’aise sur le thème du deal de rue» par exemple. «Quand j’étais présidente du Parti socialiste lausannois, j’avais déposé un postulat de trois pages pour suggérer des mesures à la Municipalité. Il faut des actions fortes contre le deal de rue, sinon un sentiment d’impunité s’installe et la situation devient carrément délétère. L’espace public appartient à tout le monde», affirmait-elle. Mais «quand on est candidate à un exécutif cantonal, il faut être prête à assumer n’importe quel département», précisait encore Rebecca Ruiz avant de se voir finalement confier mardi par ses pairs le Département de la santé et de l'action sociale (DSAS) laissé par... Pierre-Yves Maillard.

Florence Zufferey
Rebecca Ruiz chez elle, avec son père Francisco, lui-même conseiller communal lausannois.

Rebecca Ruiz est beaucoup plus réservée quand on lui demande son avis sur d’autres thèmes délicats comme la mendicité ou les forfaits fiscaux. Cette maman de deux filles de bientôt 2 et 6 ans («mais pas une mère qui disparaît le lundi matin pour ne réapparaître que le vendredi soir») redevient prolixe en revanche pour commenter la répartition historique des sexes dans ce gouvernement vaudois qu’elle s’apprête à intégrer: «Non, je vous rassure, la priorité de ce gouvernement à cinq femmes ne sera pas d’imposer l’écriture inclusive à tous les citoyens, nous dit-elle en riant. Ce qui est en revanche possible, c’est que des sujets importants et vécus de près par les femmes soient mieux pris en compte que jamais.»


L'éditorial: les dangers de la longue route du pouvoir

par Michel Jeanneret, rédacteur en chef

 

Vent frais et vivifiant sur la scène politique suisse. Avec les élections de deux jeunes peu expérimentés aux gouvernements vaudois et zurichois, on sent poindre une farouche volonté populaire de changement. La victoire de Rebecca Ruiz, au terme d’une campagne fraîche et sincère, sonne probablement le glas de l’alliance illisible entre le PLR et l’UDC. A cet ectoplasme génétiquement modifié, les électeurs ont privilégié le discours clair sur la nécessité d’un monde plus égalitaire. Quelques jours plus tard, à Zurich, Martin Neukom – nouveau venu en politique, comme son nom l’indique – a réalisé le magnifique exploit de se hisser au Conseil d’Etat, porté par une déferlante verte inédite. Les Suisses veulent des élus neufs, avec un discours neuf.

Tout cela aura bien sûr un impact à plus long terme. Le 20 octobre, lors des élections fédérales, une vague de nouveaux politiciens conscients des véritables enjeux contemporains pourrait de nouveau ringardiser le personnel politique qui nous sert le même blabla depuis des décennies sur un ton qui ne passe plus. Sûrement plus junior, sans aucun doute plus vert, ce parlement sera mieux outillé pour imposer ces deux tendances jusqu’au Conseil fédéral, pas très jeune et peu réputé pour sa fibre écologique.

Si cette nouvelle garde veut imposer ses idées, elle devra toutefois préserver son authenticité. Membre d’un Parti socialiste en furieuse voie de «boboïsation», qui a la fâcheuse (nouvelle) tendance à dire «copain» lorsqu’il prononce le mot «camarade», la nouvelle conseillère d’Etat vaudoise a eu beau jeu de crier aux attaques personnelles lorsqu’il lui a été reproché d’avoir été employée dans des conditions pour le moins singulières par l’ancienne ministre socialiste Anne-Catherine Lyon. Il y était en fait surtout question d’intégrité, le capital principal de ce nouveau personnel politique. Il faudra donc faire attention à ne pas l’égarer sur la longue route du pouvoir…


Puissance femmes, la photo historique

Avec cinq conseillères d’Etat sur sept, le canton de Vaud possède désormais le gouvernement le plus féminin de Suisse! Pour L’illustré, les ministres ont accepté de poser au Château, à Lausanne.

Darrin Vanselow
Historique: les cinq des sept ministres vaudois sont des femmes.

De gauche à droite: Jacqueline de Quattro, 58 ans (PLR, Dpt du territoire et de l’environnement), Béatrice Métraux, 63 ans (Verts, institutions et sécurité), Rebecca Ruiz, 37 ans (PS, entrera en fonction en mai au Dpt de la santé et de l'action sociale), Cesla Amarelle, 45 ans (PS, formation, jeunesse et culture), la présidente Nuria Gorrite, 48 ans (PS, infrastructures et ressources humaines).

«Il y a une complicité entre femmes qui transcende les partis. Cela nous aide à construire des ponts dans une société de plus en plus clivante», s’est réjouie Jacqueline de Quattro.



 

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