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© Didier Martenet

A la redécouverte du Musée vaudois des beaux-arts

Art
Publié vendredi 4 octobre 2019 à 08:58
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Publié vendredi 4 octobre 2019 à 08:58 
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Cette semaine à Lausanne, le Musée cantonal des beaux-arts ouvre les portes de son nouvel écrin. Le bâtiment comme les espaces d’exposition sont magnifiques, à l’image de l’accrochage consacré à son extraordinaire collection.
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Une semaine avant l’ouverture des portes, il reste des éclairages à régler, des étiquettes à poser et Thomas Hirschhorn n’a pas encore achevé la reconstruction de son Swiss Army Knife créé en 1998. Peu importe et quoi qu’il arrive, près de trente ans après que la décision fut prise de le déménager, le Musée cantonal des beaux-arts (MCBA) sera enfin prêt, samedi 5 octobre dès 10 heures, à accueillir ses premiers visiteurs.

Jusque-là installé au 2e étage du Palais de Rumine, place de la Riponne à Lausanne, coincé entre des musées de zoologie, d’archéologie, de géologie et d’histoire, le MCBA ne disposait pas des aménagements que l’on attend aujourd’hui d’une telle institution.

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Avec ses grands escaliers grimpant vers le ciel, le nouveau musée invite naturellement à prendre de la hauteur.

Unicité retrouvée

De style néorenaissance, le bâtiment occupé par les Beaux-Arts depuis 1906 ne manquait ni de charme ni de colonnes en marbre; et en 2017, le Chinois Ai Weiwei avait beaucoup aimé y installer ses œuvres manifestes.

Malgré tout, depuis des décennies, le manque de place ne permettait plus de présenter de façon permanente ce qui fait l’unicité de chaque musée: les œuvres de sa collection.

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Dans le fond, une chasse à courre, tapisserie flamande du XVIIe siècle. Devant, des cylindres en acier de Stéphane Dafflon détournés.

Entrer dans la lumière

Créée en 1841, celle du canton de Vaud compte aujourd’hui entre 10 000 et 11 000 œuvres, un «espace» que le directeur, Bernard Fibicher, a parcouru avec un plaisir communicatif, proposant une carte pour mieux s’égarer parmi ces œuvres datant du XVIIIe siècle à nos jours.

En rappelant que «les donations forment la grande majorité des chefs-d’œuvre accumulés au fil des ans», il en a ramené près de 400 de son exploration et les a regroupés en un grand Atlas. «Cartographie du don», titre de cette exposition inaugurale.

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Pendant l’installation de «We Are All Astronauts», 13 globes terrestres diversement poncés, une œuvre de Julian Charrière.

Place de la Gare 16 à Lausanne, le nouveau bâtiment du MCBA invite au voyage sitôt qu’on l’approche. Long de quelque 145 m, pour une largeur de 21 m et une hauteur de 22 m, construit de briques toutes jointoyées à la main, il a l’élégance d’un palais antique et la beauté d’une usine modèle.

Invitation à s'élever

Passé la porte qui semble minuscule, on est accueilli par la lumière qui inonde le hall central et le grand arbre de bronze, d’or et de granit créé par l’artiste italien Giuseppe Penone. Sculptant l’espace jusqu’à 14,5 mètres de haut, cette œuvre majeure, don de la galeriste et mécène lausannoise Alice Pauli, est une invitation à s’élever, à grimper les deux étages.

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Parmi les donations récentes, 34 pièces de Jean Dubuffet, dont sept sont exposées dans «Atlas».

«Atlas», l’exposition, ne propose pas de circuit balisé. «Je laisse le public faire son propre parcours. On ne veut pas expliquer ce que vous devez voir. On propose simplement une exploration à travers le territoire de nos collections.»

Regard engagé

Avec ce regard engagé et volontiers humoristique grâce auquel Bernard Fibicher, né en 1957 à Mörel en Valais, a souvent impressionné ses visiteurs, il propose dans 14 salles réparties sur trois étages, 11 chapitres, parmi lesquels «Tourner en rond sans perdre le nord»…

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Bernard Fibicher, directeur du MCBA, devant une peinture cible de Sylvain Croci-Torti.

Dans cette salle, quatre peintures cibles de Sylvain Croci-Torti entourent une tête de Markus Raetz et avec des tableaux de Claudia Comte «que l’on peut accrocher dans tous les sens». Et le directeur de préciser: «Quand on perd ses repères, on tourne en rond, c’est le contraire du principe de la cartographie sérieuse. Mais notre accrochage est un peu narratif, visuellement narratif… Et j’espère vraiment que les visiteurs construisent leur propre exposition.»

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Devant le célèbre «Retour du bûcheron»de Frédéric Rouge, deux sculptures de l’Allemand Stephan Balkenhol.

Au chapitre des «Forêts», les deux «Phoque I» et «Phoque II» sculptés en 1989 dans un bois brut par l’Allemand Stephan Balkenhol pourraient être, comme ces sculptures naïves que l’on rencontre de plus en plus souvent dans les bois, l’œuvre du bûcheron («Le retour du bûcheron») peint en 1890 par l’Aiglon Frédéric Rouge.

A côté, l’accrochage met en regard deux sous-bois peints par Félix Vallotton (1865-1925) et par Théodore Rousseau (1812-1867), et puis, pour comparer le passage de la lumière à travers les frondaisons, des arbres en mouvement par Alexandre Calame (1810-1864) et d’autres, peints près d’un siècle plus tard, par Alice Bailly (1872-1938).

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Dans la forêt qui fait peur, le travail dramatique de Sandrine Pelletier, où le verre en fusion a enflammé les socles de bois.

Rare Rodin

A l’enseigne de la «Carte du tendre», le curateur fait entourer le célébrissime «Baiser» de Rodin, «un très bel exemplaire dont le sculpteur a lui-même contrôlé la patine», de dessins très sensuels de l’artiste Denis Savary, né en 1981 à Granges-Marnand.

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Autour du célèbre «Baiser» de Rodin, des dessins très sensuels de Denis Savary.

Plus loin, des petites fontes de couples curieusement enlacés par Jean Clerc – artiste décédé de diphtérie en 1933 à l’âge de 25 ans, peu avant la date prévue pour son mariage – voisinent avec un polaroïd pris dans des WC new-yorkais par Pierre Keller, décédé en juillet dernier.

«Douleur»

Au chapitre de la «Douleur», «un des grands thèmes de l’histoire de l’art», l’accrochage présente des dessins au fusain monumentaux réalisés par Alain Huck. A côté, c’est la «Terra incognita», territoire sans lumière, l’Outrenoir de Pierre Soulages… «Et le noir finit toujours par nous renvoyer à nous-mêmes», rappelle le directeur.

On admirera aussi un très rare Paul Klee, «Au bord du Nil» (1939), et parmi les œuvres phares, un autre bronze de Rodin, «L’homme au serpent», tiré à un seul exemplaire, partie d’une donation anonyme et dont «plusieurs musées américains sont fort jaloux».

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Peinte par Eugène Burnand entre 1894 et 1895, «La fuite de Charles le Téméraire» a retrouvé son monumental cadre en bois doré.

Clin d’œil à ces grands espaces dont dispose désormais le musée, la plus petite œuvre (environ 7 x 5 cm) de sa collection a droit à une salle pour elle toute seule. C’est un atlas imaginé par le Belge Marcel Broodthaers qui réduit les 32 pays européens à de petites taches noires de mêmes dimensions, un anti-atlas en réalité, dont le titre résume l’ironie: «La conquête de l’espace. Atlas à l’usage des artistes et des militaires».

Future division

Au total, le MCBA nouveau dispose de 3215 m2 de surface d’exposition, exceptionnellement entièrement consacrée à la collection. Ensuite, elle sera partagée en quatre, pour accueillir sur 1240 m2 trois grandes expositions temporaires par année, consacrées à un thème ou à un artiste; 1500 m2 seront réservés à la présentation permanente d’environ 300 œuvres de la collection; et deux espaces plus petits: 230 m2 dédiés à l’art contemporain et un autre présentant les différents travaux scientifiques conduits par le MCBA.

Ajoutez une riche bibliothèque, un auditorium, une librairie-boutique, un café-restaurant et des WC à tous les étages. Le MCBA a de quoi rayonner bien au-delà du pays vaudois.

Didier Martenet
D’une belle sobriété, le café-restaurant se veut un lieu familial et soigné.

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