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La guerre en Ukraine

Réfugiés ukrainiens en Suisse: témoignages de deux familles arrivées à Carouge (GE)

Sur les 2,5 millions d’Ukrainiens qui ont déjà fui leur pays, près de 3000 ont été enregistrés en Suisse. Témoignages à Carouge, depuis le dortoir du bâtiment des Charmettes, de l'arrivée en Suisse de Zina, Oleksandr, Olena, Mykhailo et Gleb. 

Ukrainiennes joueuses de water polo accueillies avec leurs enfants à Carouge

De gauche à droite: Oleksandr, 13 ans, et sa mère Zina, Mykhailo, 13 ans, et sa mère Olena, et Gleb, 14 ans. La mère de ce dernier n’a pas souhaité témoigner.

Niels Ackermann / Lundi13

Zina, 39 ans, Oleksandr, 13 ans, Olena, 47 ans, Mykhailo, 13 ans, et Gleb, 14 ans:

«C’était mon devoir moral de protéger mon fils»

Une voix mécanique répète: «Un homme, un garçon, une fille.» Elle s’échappe du téléphone de Mykhailo, adolescent ukrainien de 13 ans, allongé sur le rebord d’un des 40 matelas du dortoir du bâtiment des Charmettes à Carouge (GE). Lui et son ami Gleb, 14 ans, essaient de prononcer avec application leurs premiers mots de français. Membre d’une équipe de waterpolo de la ville de Kiev, Mykhailo est arrivé dans la cité sarde en compagnie de sa mère, Olena, le jeudi 10 mars. Ils y ont retrouvé Oleksandr, 13 ans, et sa maman, Zina, 39 ans. Les deux femmes ainsi que 20 autres réfugiés ont été accueillis par les membres de Carouge Natation et son président, Pierre Bischofberger. Quelques jours auparavant, ce dernier avait été contacté par l’un des entraîneurs ukrainiens d’une équipe de waterpolo. Une solution s’était rapidement dessinée pour héberger temporairement ces jeunes sportifs et leur famille contraints de quitter un pays en guerre.

Dans cet abri de fortune, les sous-vêtements sèchent sur les radiateurs, les néons éclairent les mines épuisées et inquiètes, les téléphones sonnent en permanence. Des messages des pères, des grands-parents et des amis restés en Ukraine dont le quotidien est rythmé par le son des obus qui ne cessent de s’abattre sur le pays depuis le 24 février.

Oleksandr, adolescent bavard, ne lâche pas son smartphone: «J’écris à mes amis, certains sont déjà arrivés dans des pays étrangers, d’autres sont restés en Ukraine. Hier, notre maîtresse d’école a essayé d’organiser un cours sur Zoom avec toute la classe. Il y avait peu de participants… Mais j’espère que ces Zoom vont continuer.»
Après les premiers bombardements, ils se sont cachés quelques jours avec sa famille, puis le père les a conduits, lui et sa mère, à la frontière polonaise. «Il nous a fallu cinq heures pour traverser la frontière à pied, raconte Zina d’un ton calme, mais dont les mains trahissent l’anxiété. La file était interminable. Heureusement, en Pologne, des bénévoles nous ont offert de la nourriture et ont pu nous aider à poursuivre notre chemin en direction de la Suisse.»

La Suisse, Olena, une habitante de Kiev de 47 ans, l’a gagnée après des jours et des jours de voyage éreintants. Au quatrième jour de la guerre, cette force de la nature se décide à quitter le pays au volant de sa voiture, la peur au ventre. Avec à son bord son fils Mykhailo et un couple d’amis. Après quarante-huit heures à sillonner les petites routes d’Ukraine, elle parvient à rejoindre Lviv, dans l’ouest du pays. Son mari est resté à Kiev: «Nous nous sommes disputés, car je refusais de partir. Il m’a dit qu’il voulait divorcer. Je sais très bien que c’était pour me forcer à m’en aller.» Elle explique les raisons de son départ en nous fixant avec ses grands yeux bleus, toujours embués mais d’où aucune larme ne coule. «Dès le début de la guerre, mon fils est resté prostré. Il ne voulait plus s’habiller, ni même se lever de son lit. Une explosion a fait trembler notre immeuble. Il m’a regardée et m’a dit: «Je m’en fiche, je n’irai nulle part.» C’est comme s’il avait perdu tous ses réflexes de survie. Il était de mon devoir moral de le protéger et de changer sa réalité. Et nous sommes partis en laissant derrière nous famille et amis.»

Mykhailo, son ado, écoute la conversation d’une oreille distraite. Il peine à garder les yeux ouverts. «Je veux juste dormir», nous lance-t-il. Et Olena de préciser: «Je sais pourquoi il est encore plus fatigué que d’habitude. Il a échangé des messages jusqu’à 2 heures du matin avec un copain dont le père se bat sur la ligne de front, à Irpin.»

A Carouge, les deux familles, encore sous le choc des événements, prennent petit à petit leurs marques. Oleksandr, qui arbore fièrement le t-shirt vert de Carouge Natation, confie: «Ça fait du bien de dormir ici. On ne souffre pas du froid. Les obus ne tombent pas à côté de la maison. Je m’entraîne, j’ai des choses à faire, le niveau de l’équipe de waterpolo est bon. Des personnes qui parlent russe ou ukrainien nous aident pour la traduction.» Sa maman ajoute, lucide: «Nos enfants ont pu garder des petites choses de leur vie précédente, comme la piscine ou le waterpolo. Mais ils ont bien compris que leur vie d’avant n’existe plus.»

Le futur? Olena peine à se le représenter: «Je prends un jour après l’autre. Même si le ciel est bleu ici, nous restons terrifiés par le bruit des avions. Genève est magnifique au printemps. En d’autres circonstances, j’aurais été tellement heureuse de découvrir cette ville. Je remercie d’ailleurs toutes les personnes qui nous ont accueillis si chaleureusement. Nous avons de l’eau chaude, des activités pour les enfants qui retrouvent un semblant de normalité, des cartes SIM pour appeler nos proches et de la nourriture. Tout est très bien organisé.» Elle conclut: «Mais nos cœurs et nos pensées sont constamment ramenés vers notre Ukraine bien-aimée. Avec ceux qui sont restés.»

 

Par Alessia Barbezat publié le 17 mars 2022 - 08:57