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Transplantation

René Prêtre: «On a gagné du terrain sur la mort»

Deux semaines après la transplantation réussie d’un cœur de porc sur un patient américain, l’opération est considérée par certains comme une avancée médicale qui pourrait changer la vie de millions de personnes. Bien qu’il salue l’exploit et se réjouisse de son résultat, René Prêtre, notre chirurgien du cœur, estime qu’il est encore trop tôt pour chanter victoire. Explications.

transplantation de cœur de porc

Le 7 janvier dernier, le patient David Bennett, 57 ans, a subi une transplantation de cœur de porc, génétiquement modifié, à l’hôpital universitaire américain du Maryland.

Photo by University of Maryland School of Medicine/AFP

- Ceci d’abord. Il y a quelques années, vous m’avez parlé d’une blague à propos du cœur d’un cochon que vous aviez contée à vos camarades de classe, à Boncourt (JU). Je ne m’en souviens plus exactement…
- René Prêtre: (Rires.) C’est vrai. J’avais 10 ans, j’étais en quatrième primaire. J’avais dit à mes copains: «Vous verrez, un jour, on greffera le cœur d’un cochon à un être humain et quand celui-ci se réveillera, et qu’on lui demandera «alors, comment ça va?», il répondra «groin-groin.»

- Une prémonition, déjà?
- Pas du tout. Juste une blague de gosse qui m’avait fait marrer et que je ressortais pour faire rire l’entourage. Une autre qui me fait sourire aujourd’hui, c’est celle de la Saint-Martin du Jura qui veut que dans le cochon tout soit bon.

- Sauf que cinquante-cinq ans plus tard, ce n’est plus une blague. Le 7 janvier, l’hôpital universitaire américain du Maryland a réellement transplanté le cœur d’un porc génétiquement modifié à un patient de 57 ans, David Bennett. Une prouesse?
- Oui. Pas pour le geste chirurgical, qui lui-même diffère peu d’une transplantation classique. Le cœur d’un porc a à peu près la même taille et la même fréquence cardiaque qu’un cœur humain et on a la garantie qu’il ne grandira plus. En fait, la prouesse est immunologique. Quand on greffe un organe d’une espèce sur une autre, il est en principe immédiatement rejeté par le corps du receveur et détruit par son système immunitaire. Je me souviens d’ailleurs d’une greffe où les groupes sanguins du greffon et du receveur avaient été intervertis, le rejet avait été immédiat et extrêmement violent. Même s’il a fallu soutenir artificiellement ce cœur de porc durant quatre jours avant qu’il ne soit entièrement autonome, on peut affirmer que, du point de vue immunologique, mes confrères américains ont réussi un véritable exploit.

- Peut-on parler de révolution, affirmer qu’en cardiologie il y a un avant et un après 7 janvier 2022?
- L’exploit doit être salué, c’est certain. Il ouvre des perspectives nouvelles, porteuses de grands espoirs. Cela étant, il s’agit de prendre du recul. A l’heure où l’on parle (mercredi 19 janvier, ndlr), le patient survit avec son nouveau cœur depuis près de deux semaines, ce qui est en soi déjà prodigieux. S’il survit trois mois, voire plus, on pourra alors parler d’une avancée majeure. Je vous rappelle que la première transplantation cardiaque de l’histoire effectuée par le professeur Christiaan Barnard, en 1967, avait été célébrée avec autant de ferveur que le premier pas de l’homme sur la Lune, alors que le patient n’avait survécu que dix-huit jours.

- Mais les progrès ont été fulgurants par la suite, non?
- C’est le moins qu’on puisse dire puisque, depuis 1968, l’espérance de vie des greffés n’a jamais cessé d’augmenter. Pour prendre un exemple personnel, j’ai réopéré une valve du cœur chez des patients qui avaient été transplantés depuis plus de trente ans et qui se portent parfaitement bien.
 

transplantation de cœur de porc

Bien qu’il salue l’exploit et se réjouisse de son résultat, René Prêtre, notre chirurgien du cœur, estime qu’il est encore trop tôt pour chanter victoire.

Julie de Tribolet


- Combien de transplantations avez-vous réalisées au cours de votre carrière?
- Difficile à dire, mais sûrement plus de cent. Dont une partie sur des enfants et des adolescents. Il y a trois ou quatre transplantations «pédiatriques» par année en Suisse. En chirurgie cardiaque, j’ai déjà constaté que nous étions utiles pour les gens en début et en fin de vie. Il y a d’un côté les malformations, qui nécessitent une correction dans la première année de vie, et de l’autre côté, à partir de 60-70 ans, apparaît l’usure du cœur, de ses valves, par exemple, qui commencent à ne plus bien fonctionner. N’oubliez pas qu’elles s’ouvrent et se ferment 80 000 fois par jour, de tous les jours de toute une vie. Entre ces deux périodes, il y a bien un petit bruit de fond, mais globalement tout est relativement calme.

- Cette xénotransplantation porcine, c’est un espoir fou pour les personnes en attente d’un cœur?
- Pas que d’un cœur! D’un rein, d’un foie, d’un poumon... Cela dit, il faut rester stoïque. L’exploit est là, certes, mais sa démocratisation n’est pas certaine. Qu’a-t-il fallu investir pour arriver à cet exploit? Cette université travaille sur ce projet avec de bons moyens depuis plus de dix ans. La demande est extrêmement forte, il est certain que des moyens humains et financiers très importants continueront d’être investis pour développer le procédé. Restera-t-il un exploit semblable au programme Apollo, où quelques personnes ont réussi à poser le pied sur la Lune, ou se démocratisera-t-il à tout un chacun? Là se trouve la grande interrogation. Au-delà de cela, il y aura aussi des questions éthiques, religieuses et relatives au droit des animaux qui devront être abordées. A ce stade, il y a trop d’inconnues pour faire un pronostic fiable.

- C’est-à-dire?
- On sait que le cœur du cochon sur lequel a été prélevé le greffon a subi plusieurs manipulations génétiques pour pouvoir ressembler à un cœur humain. Ce que je ne sais pas, c’est quelles manipulations ont été réalisées et combien de temps elles ont nécessité pour être effectives. Encore une fois, la diffusion de cette méthode ne sera possible que si l’investissement pour y arriver reste raisonnable.

- Nous n’en sommes qu’au début, les techniques vont assurément évoluer…
- Certes. Je n’ai pas du tout l’intention de jouer le rabat-joie, mais j’ai du mal à m’imaginer que cette méthode sera facile pour tout le monde. En fait, j’oscille entre l’exemple d’Apollo, d’un vol réservé à quelques privilégiés, qui est ma crainte, et un espoir de voir s’envoler des «vols charters» où chacun pourrait en bénéficier. Le docteur Mohiuddin, qui a mis au point cet exploit génétique, est persuadé que cette greffe sera un jour plus facile à gérer que celles humaines actuelles. J’aimerais qu’entre ma retenue et son optimisme ce soit lui qui ait raison, mais j’ai des doutes. Pour autant, cela n’enlève rien à cette performance qui aura de toute façon des retombées très bénéfiques. Dans le domaine oncologique, par exemple.

- C’est une bonne nouvelle, par quel biais précisément?
- Aujourd’hui, l’oncologie travaille de plus en plus sur les défenses immunitaires pour attaquer les cellules cancéreuses. Et c’est évident que, dans ce domaine aussi, il pourrait y avoir des répercussions. On avancera dans les connaissances et indirectement dans les possibilités de traitements. Je pense que cet exploit servira autant à la médecine interne – oncologie, maladies auto-immunes – qu’à la transplantation. Et pour cela aussi, cet exploit mérite d’être applaudi.

- David Bennett restera en revanche à jamais le premier être humain à avoir reçu un cœur provenant d’un être vivant appartenant à une autre espèce…
- Pas exactement. Peu le savent, mais en janvier 1964, un chirurgien américain, le docteur James Hardy, qui avait par ailleurs réussi la première greffe d’un poumon un an auparavant, a, en désespoir de cause, greffé un cœur de chimpanzé à un homme de 68 ans qui était en défaillance cardiaque irréversible. Malgré l’aide d’un pacemaker, le greffon ne fonctionna qu’une dizaine de minutes avant de s’arrêter. Comme l’opération s’est soldée par un échec et que le patient ne s’est jamais réveillé, elle n’a pas reçu une grande publicité. Il y a eu encore quelques exemples similaires, mais qui ont tous rapidement mal tourné.

- Ce qui n’est pas le cas de cette xénotransplantation porcine, qui a mis le monde entier en émoi…
- Au niveau de la symbolique, le cœur tient une place à part dans l’imaginaire des gens. Soixante ans après, Christiaan Barnard reste connu du grand public alors que personne ne sait qui a réussi les premières greffes du poumon, du rein ou du foie, qui sont tout aussi compliquées à réaliser. Quand Barnard a réussi sa transplantation, on a eu ce sentiment d’avoir un peu déjoué la mort, d’avoir gagné du terrain sur son propre territoire, un sentiment que l’on n’a pas ressenti avec les autres organes. Transplanter un cœur, c’est un peu comme transplanter la vie. Le cœur fascine. Et c’est normal. Pensez, il bat en moyenne pendant 80 ans chez les hommes et 84 chez les femmes au rythme de 80 000 battements par jour. Faites le compte. Si nous mettions le sang qu’il fait circuler dans nos artères dans des wagons-citernes, le train s’étirerait de Lausanne à Genève…

Par Christian Rappaz publié le 26 janvier 2022 - 08:37