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Le retour inattendu des jeunes chez papa-maman

Privés de cours en présentiel, de nombreux étudiants des grandes écoles reviennent vivre chez leurs parents. Interview de la Dre Katharina Auberjonois, responsable de la consultation psychothérapeutique pour familles et couples aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

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En période de covid, de nombreux jeunes retournent dans leur famille pour suivre leurs cours en visioconférence dans un plus grand confort. Le retour de ces étudiants dans leur foyer change quelque peu l’équilibre des choses.

- Au sortir de l’adolescence, les enfants quittent le domicile familial, le plus souvent pour poursuivre leur formation, parfois pour emménager avec leur partenaire. A cette occasion, certains parents vivent ce qu’on appelle le «syndrome du nid vide». De quoi s’agit-il?
- Dre Katharina Auberjonois: Le départ des enfants est une étape clé de la vie des enfants et des parents, une page qui se tourne et un nouveau chapitre qui s’ouvre. Les émotions ressenties par les parents sont multiples: soulagement, fierté d’avoir accompli la mission éducative, mais aussi tristesse, angoisse du vide et perte. Le syndrome du nid vide est en lien avec le processus de séparation et d’individuation des jeunes adultes, mais également de réorientation des parents. Il ne s’agit pas d’un phénomène pathologique – même si ce syndrome apparaît dans la classification internationale des maladies (CIM-10) sous le terme de «difficulté d’ajustement aux transitions entre les différentes périodes de vie». Par contre, l’individuation des jeunes adultes et leur départ de la maison ont des conséquences relationnelles importantes pour chacun des membres de la famille. Dans le cas de ce syndrome, les symptômes observés sont similaires à ceux qui accompagnent un processus de deuil: tristesse, sentiment d’inutilité et de vide, perte de sens à sa vie, trouble du sommeil et de l’appétit, somatisation, perte de plaisir dans les activités, etc. Quand ces derniers sont trop importants ou envahissent la vie du parent, il peut être nécessaire de se faire aider par un psychothérapeute.

- Aujourd’hui, la crise sanitaire pousse de nombreux jeunes à revenir chez leurs parents. Qu’est-ce que cela implique pour les uns et pour les autres?
- Souvent, le retour à la maison marque une période de transition. En dehors de la pandémie, il peut aussi survenir dans d’autres circonstances, par exemple après une séparation, une perte d’emploi, un retour d’un séjour à l’étranger. La famille donne alors un coup de pouce avant un nouvel envol. Elle offre une solidarité financière, mais aussi un lien affectif. C’est très précieux, mais ne doit pas faire oublier aux parents une des tâches essentielles de leur parentalité, celle d’amener l’enfant à prendre son envol! Cela dit, revenir dans le nid familial signe comme un retour à une étape antérieure. Pour les couples de parents n’ayant pas pu (re)trouver d’autres moyens pour remplir le nid vide, ce retour peut être vécu avec joie et soulagement. Pour ceux, en revanche, qui ont réussi la transition, qui ont (ré)investi leur vie de couple et qui souhaitent préserver leur intimité, cela peut être plus délicat.

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- Comment ne pas se sentir envahi?
- De nos jours, l’échange dans les familles est devenu plus ouvert, avec une grande liberté de parole. Il y a aussi moins de tabous, les possibles conflits peuvent la plupart du temps être discutés, les attentes exprimées; voilà la meilleure façon pour ne pas se sentir envahi. Il est également conseillé d’aborder régulièrement les projets concrets du jeune, de l’aider à se projeter dans la suite de son processus d’autonomisation.

- Du point de vue des jeunes adultes, est-ce une double peine?
- Les jeunes adultes qui reviennent vivre à la maison à cause de la pandémie ont déjà goûté à une vie autonome. La situation est particulièrement exigeante pour eux: renoncer à une autonomie fraîchement acquise, absence de vie sociale (et parfois amoureuse), retour «à la case départ». Il peut aussi y avoir le plaisir de retrouver le confort du foyer familial, avec toutefois le risque de régression vers une ancienne dépendance, surtout lorsqu’on n’a pas encore appris à décider par soi-même.

- Certains jeunes craignent de retrouver leur place d’enfant…
- Ce danger existe. Tant d’enfants, même devenus adultes, nous disent en thérapie: «Dès que je franchis la porte familiale, je glisse dans mon ancien rôle de «fils aîné», de «la petite», de «bagarreur», etc.» Il y a également, comme évoqué, un risque de régression, celui de céder à un certain confort d’«hôtel familial» (finances, ménage, linge, repas, etc.). Les parents qui continuent à faire tout à la place de leurs enfants les infantilisent inutilement. Pour ces raisons, il est judicieux de marquer ce changement de la vie d’enfant dans sa famille vers une cohabitation entre adultes, par exemple en confiant au jeune la préparation des repas. Comme un signe d’une nouvelle relation de mutualité entre adultes.

- Faut-il fixer des règles de cohabitation?
- Toutes les familles ne ressentent pas le besoin d’établir des règles fixes, tellement leur bonne entente semble acquise. Cela peut pourtant être pertinent pour que la cohabitation se déroule bien. Sans oublier de préciser les conséquences en cas de non-respect du contrat! Le contenu de celui-ci est spécifique à chaque famille et à ses sensibilités: un à deux repas en commun par semaine peut être une évidence pour une famille et complètement exagéré pour une autre. Les points essentiels sur lesquels on devrait s’entendre pour une cohabitation réussie sont: les moments à passer ensemble, la participation financière et aux tâches ménagères, les espaces intimes, le droit d’inviter un(e) ami(e) en période de pandémie, la possibilité d’inviter quelqu’un pour la nuit.

- Le retour à la maison peut-il resserrer les liens?
- La cohabitation entre parents et enfants adultes, surtout quand elle est temporaire et due à un événement extérieur comme la pandémie actuelle, est une formidable occasion de resserrer les liens familiaux, de tenter d’apaiser de vieux conflits et des malentendus, d’apprendre à se connaître autrement, «entre adultes», libérés du poids de l’éducation. Le soutien mutuel dans des moments d’inquiétude, les encouragements, l’écoute en cas de détresse, mais aussi les bons moments en famille renforcent puissamment ces liens si essentiels dans notre vie. Le soutien peut aussi se matérialiser par de petits services à proposer: appeler le grand-père seul à l’EMS, préparer un dîner, accepter des tâches ménagères, etc. Il n’est pas rare que les parents nous avouent avoir été surpris de découvrir de nouvelles facettes de leurs enfants.

*Rédigé en collaboration avec Planète santé


Lorsque l’envol n’a pas lieu

D’après la Dre Katharina Auberjonois, l’autonomie des jeunes est basée sur trois piliers: la santé, l’autonomisation affective et financière. «Quand ces trois critères ne sont pas réunis, les jeunes ont tendance à rester chez leurs parents, ce qu’on a appelé depuis les années 2000 le phénomène «Tanguy» en référence au film d’Etienne Chatiliez.» Il arrive aussi parfois que le jeune perçoive que ses parents – ou son parent dans le cas d’une famille monoparentale – seraient seuls sans lui. Il peut alors, par loyauté, se sentir obligé de rester auprès de son père et/ou de sa mère. «Il revient aux parents de le «licencier» de ce job et de se montrer responsables afin de gérer eux-mêmes la suite de leur vie affective», insiste la spécialiste. La fragilisation des liens conjugaux amène de nombreux parents à surinvestir le lien avec leurs enfants, «mais ce ne sont pas des partenaires alternatifs», prévient la psychiatre. S’il est bénéfique d’investir les liens familiaux et de rester proches, une des tâches de parent est aussi d’amener ses enfants à prendre leur l’envol. «On dirait que pas mal de parents préfèrent l’oublier», conclut-elle.


Par Elodie Lavigne* publié le 18.12.2020
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