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© Stephane Gautronneau

Roger Federer: «J’ai de la peine à supporter la souffrance des autres»

Publié vendredi 21 février 2020 à 09:00
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Publié vendredi 21 février 2020 à 09:00 
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Il aime l’Afrique australe depuis l’enfance. Et entend contribuer à un meilleur avenir pour le continent. Roger Federer évoque le Match in Africa, les safaris, les chants des enfants. Et ses espoirs pour ses propres enfants.
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Nouveau record de spectateurs pour un match de tennis, 51 954 fans et 3,5 millions de dollars de recettes pour la fondation de Roger Federer. Pour sa 6e édition, la confrontation de bienfaisance Match for Africa entre Federer et un adversaire de classe mondiale est devenue un Match in Africa, au Cap. Avec Rafael Nadal de l’autre côté du filet, l’événement aura été un immense succès pour la légende suisse du tennis et sa fondation qui, depuis seize ans, assure et soutient des programmes de formation en Afrique australe (voir ci-dessous). Le lendemain du match, le maestro est heureux mais épuisé en arrivant au rendez-vous: «J’ai mal partout et, en plus, je me suis pris un coup de soleil.» 

- Roger Federer, vous sembliez très agité après le match et toutes les obligations qui vont avec. Comment avez-vous dormi malgré toute cette adrénaline?
- Peu, mais bien. Je ne me souviens même pas m’être tourné une seule fois dans le lit, même si j’étais vraiment très ému. Je ne vois pas comment ça aurait pu mieux se passer. Et quand ma maman est arrivée ici, dans sa patrie, j’ai dû lutter pour ne pas être submergé par l’émotion.

- C’est une nouvelle étape dans votre relation avec votre seconde patrie, l’Afrique du Sud?
- Peu de choses changeront pour moi dans ma relation avec l’Afrique. En revanche, dans la relation que les gens entretiennent ici avec moi, oui. J’ai toujours entendu dire que j’étais «un des leurs». Et maintenant que j’étais ici pour cet événement, ils en ont eu une sorte de confirmation. Pour moi, ce fut un moment extrêmement important de ma vie. Notamment parce que plein de choses sont remontées de mon enfance, quand je passais beaucoup de temps ici avec mes parents et ma sœur.

- A l’âge adulte, vous êtes souvent venu ici aussi?
- Non, justement. Ma vie de tournoi en tournoi ne le permettait tout simplement pas. D’un côté, je l’ai souvent déploré, de l’autre c’est d’autant plus beau que mon Match in Africa ait représenté quelque chose de spécial pour tout le monde. Sans quoi on n’aurait pas eu 52 000 personnes dans le stade.

- Pendant l’après-midi passé à jouer avec les enfants des townships, il était frappant de voir avec quel naturel vous vous laissiez approcher par eux. Est-ce le résultat de votre propre vie de papa?
- Je crois bien. Quand d’autres camarades professionnels organisent des photos avec des enfants, ceux qui n’en ont pas ont souvent l’air un peu empruntés. Cela dit, je dois admettre qu’hier Rafa a été chou avec les petits. Il s’y est habitué grâce à sa propre fondation. Et pour moi, c’est vraiment facile. Au lieu de mes quatre enfants, il y en a une centaine à la fois, pas de problème. Mes deux garçons ont eu 6 ans en mai, ils ont donc exactement l’âge des gamins avec lesquels nous avons joué, Rafa et moi. Je sais parfaitement comment ils réagissent quand ils se cassent la figure ou ne comprennent pas tout de suite un exercice. Autrefois, j’aurais été drôlement plus maladroit.

Adrian Bretscher
Roger Federer espère réitérer l'opération de bienfaisance Match in Africa.

- Vous leur avez aussi chanté une chanson.
- Oui, et même au micro. Ce n’était pas prévu, mais quand ils ont enchaîné avec leurs jolies petites voix, ça m’a tout de suite rassuré.

- Cela dit, votre solo sonnait vraiment bien. Etes-vous aussi chargé de chantonner la bonne nuit à la maison?
- Merci, me voilà rassuré, je n’ai pas chanté faux (il rit). Mais non, je ne chante pas souvent avec les petits à la maison. Nous préférons écouter de la musique à la radio et, parfois, nous dansons sur une mélodie. Je suis plutôt du genre à leur lire une histoire.

- Quelle a été l’influence de votre maman, Lynette, sur vos projets en Afrique?
- Il est logique que nous ayons axé la fondation sur l’Afrique puisqu’elle est Sud-Africaine. En passant des juniors à la vie des tournois ATP, j’ai eu la chance d’être entouré par les personnes adéquates, qui m’ont indiqué la voie à suivre: Marc Rosset, l’entraîneur Peter Lundgren et Peter Carter, qui s’est occupé de moi comme d’un petit frère. Mais bien sûr aussi mes parents. Un jour, l’engagement pour l’Afrique s’est imposé comme une évidence.

JENS HONORE
L'avenir des enfants, une priorité pour le champion et sa fondation.

- Mais la fondation est aussi active en Suisse.
- Oui, cela m’importe aussi. Beaucoup de gens croient que chez nous tout le monde va bien. Il ne faut pas oublier les enfants issus de familles désunies. En Afrique, l’idée de se concentrer sur la région australe est aussi liée à une question de coûts. Comme tous les pays où la fondation est active sont voisins, l’organisation ne gaspille pas inutilement de l’argent en frais administratifs. Et ici, au sud du continent, nous avons constaté qu’il faut vraiment du soutien dans le domaine de la formation.

- Pourquoi la fondation fournit-elle de l’aide pour la formation et pas pour la santé ou les infrastructures?
- C’était mon idée. J’ai toujours su que je voulais faire quelque chose avec des enfants. Pas simplement de la promotion, mais quelque chose qui comporte un contact direct. Par ailleurs, la souffrance physique m’affecte tout simplement trop. J’ai de la peine à la supporter. Alors j’ai opté pour la formation. Qui, avec la santé, représente l’avenir, et est si importante dans la vie.

- Et vous, vous aimiez l’école?
- A vrai dire oui, même si j’ai été content d’en sortir pour passer au tennis. Mais j’ai eu la chance d’avoir toujours de bons enseignants.

- Vous étiez un bon élève?
- Moyen, je dirais. Mais, sincèrement, je me suis toujours donné de la peine. Parfois j’en avais marre de rester assis à écouter. Alors il fallait que l’enseignant recoure à ses meilleurs trucs de motivation pour que je demeure dans le coup.

- Enfant, vous alliez régulièrement en vacances en Afrique du Sud. Quel en est votre plus ancien souvenir?
- Mes souvenirs sont surtout faits de vieilles photos. A la plage, des heures en voiture pour un safari, des heures d’attente et mes questions impatientes: «Quand verrons-nous enfin des impalas ou des zèbres?» Aujourd’hui, c’est plus simple: on voit des animaux sauvages presque sur commande.

- C’est une expérience que vous avez déjà partagée avec vos enfants?
- Pas jusqu’ici. A notre avis ils étaient encore trop jeunes pour ça. Ils n’auraient pas eu suffisamment de patience.

- Qu’en est-il de la langue? Votre mère a parlé sans peine afrikaans dans le stade. Vous le maîtrisez aussi?

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Roger Federer et sa maman, Lynette, qui a toujours gardé un lien très étroit avec l’Afrique du Sud.

- Je le comprends un peu et le parle un tout petit peu. Après tout, il y a quelques racines germaniques. Mais je ne pourrais jamais me débrouiller en afrikaans. Bizarrement, à l’époque, mon grand-père a envoyé ma maman à Johannesburg dans une école anglophone, ce qui était plutôt inhabituel pour des Afrikaners.

- Vos enfants connaissent-ils le travail de la fondation?
- Ils savent pourquoi en ce moment maman et papa ne sont pas avec eux pour quelques jours. Ils ont demandé, et je leur ai raconté ce que nous faisions ici avec la fondation. Ils le comprennent déjà très bien. Mon espoir est que, plus tard, ils restituent eux aussi un petit bout de leur chance pour une cause qui leur tiendra à cœur.

- L’Afrique du Sud, c’est aussi le tourisme. A votre avis, que faut-il y avoir vécu pour pouvoir dire que l’on connaît ce pays?
- Il faut surtout prendre son temps. Quant à moi, je ne visiterais pas seulement l’Afrique du Sud, mais aussi des pays comme la Namibie, le Botswana, le Zimbabwe. C’est sûr qu’on ne saurait se priver d’un safari, c’est une expérience unique. Et Le Cap est un des hauts lieux de la planète. Demain, avec Mirka, nous allons au cap de Bonne-Espérance. Elle ne connaît pas. Et nous entendons encore visiter les vignobles. Cela dit, je ne suis jamais allé sur Table Mountain, la montagne de la Table. C’est un must absolu. J’y irai quand je reviendrai.

- Et sur le plan sportif, que faut-il savoir?
- Le rugby, bien sûr! Le cricket aussi, à vrai dire, mais le rugby m’inspire davantage. J’ai été très heureux, lors de cet événement, de faire la connaissance de Siya Kolisi, le capitaine de l’équipe nationale des Springboks. Je connais aussi, par les World Sports Awards, quelques membres de l’équipe championne du monde en 2007: Bryan Habana et Percy Montgomery. Ainsi que la légende du rugby Os du Randt. Je suis très impressionné par leur condition physique.

Gallo Images
A l’issue du match exhibition, la fête. Ici, Roger Federer se sent comme chez lui.

- Ils sont encore plus athlétiques que Roger Federer?
- Vous plaisantez! Lors du Match in Africa, nous avons fait un selfie, Rafa Nadal, Siya Kolisi et moi. En comparaison, j’avais l’air chétif.

- C’est la première fois que vous jouiez publiquement en Afrique du Sud. Etait-ce une des choses à faire absolument à l’automne de votre carrière?
- Tout juste! Il fallait que je leur offre cela et qu’en même temps j’exauce un rêve. Ce n’était pas sans risque. Est-ce que nous pouvions vraiment remplir un stade aussi grand ou est-ce que nous allions nous planter? J’aurais aussi joué dans un stade plus petit mais, quand on a vu que le match s’était vendu en quelques minutes, j’ai été si soulagé, si fier! Au point que j’aurais volontiers organisé illico un second match, afin que tous les Sud-Africains intéressés puissent avoir un billet. Mais ça aurait été sans doute trop gourmand. Il nous reste désormais la motivation d’organiser, bientôt j’espère, une deuxième édition ici.

>> Roger Federer s'est fait opérer d'un genou mercredi 19 février et sera indisponible «plusieurs mois», a-t-il annoncé le lendemain, ajoutant qu'il ne participera pas à plusieurs grand tournois dont Roland-Garros.


La Roger Federer Foundation

«Mon rêve serait d’être un jour aussi connu pour ma fondation que pour le tennis», espérait Roger Federer dans une interview récente accordée au Temps. Depuis 2004, date de la création de la Roger Federer Foundation, le tennisman s’efforce de lever des fonds, de mobiliser des gens. C’est à cet organisme qu’a été versé l’argent récolté à l’occasion du match exhibition du 7 février au Cap, dont les 48 000 billets se sont vendus en quelques minutes.

Avant de rallier l’Afrique du Sud, la star du tennis est passée par la Namibie. Il y est notamment allé à la rencontre des élèves et des institutrices d’une école primaire soutenue par sa fondation, avant d’être reçu par le président Hage Geingob et son gouvernement.

Depuis plus de quinze ans, la fondation finance ainsi des programmes éducatifs en Afrique qui ont bénéficié directement à 2 millions d’enfants dans différents pays. CEO de la fondation, Janine Händel estime à 82% du total l’apport personnel de Roger Federer
(direct ou indirect, soit à travers des événements liés à sa personne). Son implication financière s’élèverait donc à 43 millions de francs.


L'éditorial: Federer l’Africain

Par Marc David

Ci-dessus, voici une autre interview de Federer, un épisode de plus après Federer champion, Federer papa de jumeaux, Federer chasseur de records, Federer et la 5G, Federer et Credit Suisse, Federer et Federer. A force, tout lecteur normalement constitué aura l’impression d’en savoir plus sur ce Bâlois qui joue si bien au tennis que sur certains de ses propres proches. Il fait partie de notre univers mental et il vieillit avec nous, juste un peu plus lentement, semble-t-il, et chaque jour qui passe ajoute une cuillerée de plus dans le lac brûlant de l’admiration qu’il suscite.

Aujourd’hui, c’est le Federer directeur de fondation et le Federer africain qui intéresse. La faute à ce match dans un stade du Cap débordant de 51 954 spectateurs ravis, pour un distrayant «Match in Africa» qui vient de laisser 3,5 millions de dollars dans son épuisette. Il place l’argent récolté depuis seize ans dans des programmes de formation, explique-t-il. Car il aime les enfants et la générosité. Il n’aime pas la pauvreté et l’injustice. L’hypocrisie aussi, sans doute, lui plaît moyennement.

Il y a là, bien sûr, une dimension angélique dans un monde où tout tourne autour de l’image. Federer ne se fâche avec personne, ni avec les banquiers, ni avec
Greta, ni même vraiment avec Kyrgios ou Djokovic. Il ne faut pas lui en vouloir: tout comme Mike Horn, qui n’aime que l’aventure, il n’est pas un militant. Juste un joueur qui gagne beaucoup d’argent parce qu’il a beaucoup de talent. Juste un homme qui tente de vivre sans tacher sa légende et sans trop la ramener sur tout. Et s’il la ramène, c’est avec bienveillance.

Aucune de ses interviews, hélas, ne retranscrira une parcelle de la magie qu’il transmet quand il joue. Sa raquette vaut tous les micros tendus. Peut-être faut-il cesser de vouloir tout savoir sur lui. Peut-être faut-il d’abord le regarder jouer tant qu’il est encore temps. Car il est là, le mystère.


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