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Roger Federer et moi, vingt ans de souvenirs

Publié lundi 6 août 2018 à 08:39
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Publié lundi 6 août 2018 à 08:39 
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Laurent Favre, journaliste au «Temps» et qui a travaillé douze ans à «L’illustré», a approché à plusieurs reprises Roger Federer durant ses vingt ans de carrière ATP. Souvenirs, anecdotes et émotions inédites depuis les coulisses du tennis.
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La première fois que j’ai entendu parler de Roger Federer, c’était en 1996, dans un petit article de Smash, la revue de Swiss Tennis. Il y avait une photo en noir et blanc sur une colonne qui le montrait jouant un revers, menton volontaire et mèche bien en place. Il avait 15 ans et était présenté comme un grand espoir du tennis, mais, à l’époque, on parlait plus de Stéphane Bohli, de Stéphane Manai, de Laura Bao et bien sûr de Martina Hingis. C’est peut-être son prénom – d’autant plus démodé qu’on le prononçait alors à la française – qui m’a mis son nom en tête.

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Autant ce premier souvenir est précis, autant l’image de la première rencontre est floue. Sans doute un match de Coupe Davis, peut-être à Neuchâtel en mars 1999. Il est sympa, talentueux, accessible, mais le monde du tennis est un petit milieu où le tutoiement est facile et les contacts directs, alors cela ne surprend pas outre mesure. A partir de 2001, c’est sa copine Mirka qui s’occupe pour lui de gérer ses relations avec la presse. Elle est encore joueuse mais freinée par des problèmes récurrents au pied. Lorsqu’on l’appelle, on commence toujours par lui demander des nouvelles de sa santé et de sa propre carrière. Puis un peu moins, puis plus du tout.

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En Suisse, 1996. L’une des toutes premières photos de Roger Federer, hors album de famille. L’adolescent est au Centre national d’Ecublens, où les autres pensionnaires ne le ménagent pas.

La presse suisse est nombreuse à conter ses premiers exploits. Je ne suis ni le plus assidu, ni le plus visionnaire, ni le plus connaisseur. En avril 2002, pour le compte de l’hebdomadaire dimanche.ch, je tarde à le contacter alors qu’il passe la semaine à Bienne. Lorsque j’appelle enfin son coach, Peter Lundgren, celui-ci répond que c’est bien dommage mais que Roger et lui partent le lendemain pour Monte-Carlo. «Pas de problème, on fera l’interview à Monaco», embraie au quart de tour mon chef d’alors, Christian Rappaz (aujourd’hui à L’illustré). Cette attitude marquera Federer, encore peu habitué à ce que l’on se déplace pour lui.

A la même époque, il appréciera également la liberté de ton de dimanche.ch alors qu’il sent changer le regard des gens sur lui. Partout on le flatte alors qu’il a battu Sampras à Wimbledon en 2001 mais perdu l’année suivante au premier tour à Roland-Garros et Wimbledon et qu’il s’est payé la tête de Jakob Hlasek en Coupe Davis.

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Dubaï, en 2007. Après une semaine d’âpres négociations, «L’illustré» reçoit cette photo de Roger et Mirka dans la marina, sans doute prise par Yves Allegro.

Généreux avec la presse
En 2003, on peut encore joindre Roger Federer via l’annuaire en composant le numéro fixe du domicile familial à Münchenstein. C’est souvent sa mère, Lynette, qui répond. Un samedi, elle décrochera quatre fois, répétant trois fois: «Il n’est pas encore rentré, il ne va pas tarder, réessayez plus tard», avant de lâcher en début de soirée: «Je vais lui dire de vous rappeler», ce qu’il fera, passé 21 heures, dans le petit chalet de Saint-Cergue où j’habitais alors. Il était numéro quatre mondial et s’apprêtait à remporter son premier Wimbledon.
J’ai rejoint L’illustré juste après, en août 2003.

Les deux premiers reportages furent catastrophiques. A l’US Open, Federer peut devenir numéro un mondial s’il bat l’Argentin David Nalbandian en huitième de finale. Le temps d’atterrir à JFK, de prendre possession de la chambre d’hôtel et d’allumer la télé: balle de match pour  Nalbandian. Quinze jours plus tard, la Suisse est à Melbourne pour une place en finale de Coupe Davis. L’illustré tente de décrocher quelques photos exclusives avec l’équipe et s’entend dire, de la bouche du chef de presse de Swiss Tennis: «On ne vous a pas demandé de venir.» Sur le court, Lleyton Hewitt retourne une situation très compromise et qualifie l’Australie. Trente heures d’avion et 16 500 kilomètres pour ça…


Globalement, Roger Federer est une aubaine pour un journaliste suisse, même de L’illustré. Sur les tournois, il est le joueur qui se prête le plus volontiers à la corvée des interviews. Au contraire d’un footballeur de la Nati, lui est obligé de venir en conférence de presse après chaque match. Comme c’est Federer, il en donne généralement une supplémentaire en ouverture de tournoi. S’il va en finale, il en rajoute une, souvent improvisée et non officielle, réservée à la presse suisse, le samedi. Et s’il gagne, il en fait encore une le lendemain.

Lors de sa mythique victoire à l’Open d’Australie en 2017, il a ainsi parlé dix fois à la presse, vingt à trente minutes à chaque fois. Et à chaque fois, il l’a fait en anglais, puis en français et en suisse-allemand (Hochdeutsch supplient parfois les Romands), d’abord pour la presse écrite, puis pour les radios, puis pour les télévisions. Il est très pro en anglais, plus naturel en suisse-allemand, mais c’est en français (une langue apprise à l’adolescence avec les copains, Yves Allegro et Marc Rosset notamment) qu’il est le plus étonnant. Comme il a choisi de rendre cette part imposante de son emploi du temps «la plus intéressante possible pour tout le monde», c’est toujours l’occasion d’apprendre quelque chose, d’observer un détail, de mieux comprendre son mode de fonctionnement.

Blaise Kormann
A Pékin, en 2008. Champion olympique avec Stan Wawrinka. Derrière le drapeau rouge à croix blanche: les cuisines de la House of Switzerland où les médaillés suisses viennent faire la fête. Il est 2 heures du matin, Stan a sommeil et Roger a faim.

Quand il pinçait Wawrinka...
Malgré cela, il demeure «ce type capable de traverser une pièce bondée pour aller saluer un gars contre qui il a perdu en juniors à Klosters et de lui parler du match», selon la définition de Marc Rosset. Cela m’est arrivé; pas de le battre, mais de le voir traverser une salle de presse pour dire bonjour et prendre des nouvelles. C’était à Monte-Carlo, pour L’illustré cette fois, qui se déplace rarement sur les tournois. Les sujets pour les magazines ne ressemblent pas à ceux de la presse quotidienne, c’est souvent contraignant mais cela a le mérite de vous distinguer.

Avec Julie de Tribolet, en 2004, nous l’avions enveloppé dans un drapeau olympique à Gstaad avant les Jeux d’Athènes et cela lui avait fait quelque chose. En février 2007, avec Didier Martenet, nous étions allés le trouver à Dubaï, espérant pouvoir documenter sa vie dans l’émirat. Nous voulions faire des photos, il était surtout curieux de savoir celles que les nouveaux appareils numériques pouvaient prendre et avait fini par nous donner une image prise avec le portable de Mirka. A Pékin, Blaise Kormann avait monté un studio dans les cuisines de la Maison Suisse, lieu de passage obligé entre le studio de la télévision alémanique et la salle privée où ses parents l’attendaient pour dîner. Tout frais champion olympique de double, il s’était arrêté (il était 2 heures du matin) et avait même pincé les fesses de Stan Wawrinka pour l’obliger à se détendre.

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A Buenos Aires, en 2012. Visite à la résidence de la présidente de la République argentine, Cristina Kirchner, à Olivos. Son époux, l’ancien président Nestor Kirchner, était d’origine bernoise.


Une douzaine de journalistes suisses minimum peuvent prétendre l’avoir côtoyé davantage. Mais en décembre 2012, j’étais absolument le seul à le suivre lors des trois dates d’une tournée-exhibition en Amérique du Sud, à São Paulo, à Buenos Aires et à Bogotá. Les autres n’avaient pas jugé cela très intéressant.

C’était pourtant une expérience fascinante, une occasion extraordinaire d’approcher de plus près le phénomène, de prendre la mesure de son exceptionnelle popularité, seulement comparable à celle d’un Mick Jagger ou d’un Barack Obama. Federer s’y révéla d’une incroyable simplicité, curieux de tout, avide de découvertes et de rencontres, flanqué de son père Robert, un pince-sans-rire qui n’y est sans doute pas pour rien si son fils a su garder les pieds sur terre. Extrêmement touché par ce voyage et par la ferveur de ces gens qui le voyaient pour la première fois, il laissa tomber plusieurs fois le masque, révélant le visage expressif et parfois enfantin que seuls ses proches lui connaissent.

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En 2017, à Melbourne. Mal rasé et facétieux, un Federer au naturel tel que seuls ceux qui le côtoient de très près connaissent.

A Bogotá, peinant à honorer une promesse d’interview en raison d’un timing serré, Roger Federer m’invita dans sa voiture pour l’entretien le plus surréaliste qu’il m’ait été donné de faire. Il faut essayer d’imaginer une limousine escortée de motards de la police locale, sirènes hurlantes, fonçant dans les rues escarpées de la ville. A l’avant, le chef de la sécurité portait une bague témoignant de ses états de service à la Maison Blanche. Federer était assis à l’arrière, en route pour aller animer une exhibition où il se montrerait de nouveau détendu, blagueur, au centre de tout et pourtant ouvert sur les autres. Dans la voiture, il regardait par la vitre fumée et saluait parfois la foule comme la reine d’Angleterre. Sa vie était extraordinaire mais lui avait l’air d’un jeune homme ordinaire. Ce jour-là, j’étais littéralement dans l’œil du cyclone.

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